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Victimes — Témoignagnes


Almamy Fodé Sylla
L'itinéraire sanglant

Paris. ERTI. 1985. 192 pages


Conclusion

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Il est donc prévisible que les autres détenus seront également élargis étant donné qu'ils « sont moins coupables » que certains qui sont en liberté.

Ce n'est pas fini ! La guerre ne fait que commencer ! Il faut tout faire pour qu'il échoue ce CMRN là ! En Europe, aux États-Unis d'Amérique… surtout dans les pays arabes, il faut créer de profonds fossés entre les vrais bailleurs de fonds et la Guinée « anti-Sékou ».

De deux choses l'une :

  1. Obtenir du CMRN la libération des dignitaires de l'ancien régime qui, petit à petit, patiemment, efficacement, mèneront le combat et la lutte en profondeur parce qu'ils seront protégés par le « prix de la liberté et de la justice », contre le nouveau régime.
  2. Au cas contraire, utiliser tous les moyens, notamment la Religion musulmane et les crises dues à la galopante inflation de la monnaie « syli », pour créer le mécontentement populaire, la subversion, le désordre et le laissez-aller à tous les niveaux ; l'appel du CMRN au pardon mal interprété entraînant des manifestations de rancoeur, des troubles intérieurs exploitables contre les nouvelles autorités, etc.

L'on voit qu'aucune des deux démarches n'est en faveur de la stabilité de notre pays…

D'ailleurs, il est facile de se rendre compte que devant la réalité quotidienne, la vie chère sciemment orchestrée par les commerçants qui considèrent les concessions faites par le CMRN comme une faiblesse, la gabegie économico-financière à tous les niveaux, la notion de liberté mal interprétée, les espoirs suscités par l'armée le 3 avril 1984 commencent à se transformer en grave désespoir!

En effet, peut-on redresser en carressant, un peuple trente ans défait par un homme et son système inhumain ? Un homme tordu peut-il redresser d'autres tordus ?
Les tortionnaires en liberté et aux postes de commande sont-ils à l'aise en présence de ceux-là qu'ils ont torturés dans les commissions d'enquête à Conakry (Boiro, Alpha Yaya, siège des fédérations), Faranah, Kankan, Kindia, Labé, N'Zérékoré, Macenta, etc. ?
Peuvent-ils sincèrement collaborer avec le CMRN, alors qu'ils sont nostalgiques du passé.

Voyons ! Sékou Touré a coupé nos forêts pendant trente ans et, chaque année il attendait le mois d'août pour faire semblant de brûler son champ, sachant bien qu'avec les pluies guinéennes de ce mois extrêmement pluvieux, le champ ne pouvait brûler. Ainsi, les forêts sont inutilement détruites, les champs non brûlés, les espaces cultivables ne pouvaient être obtenus et, entre-temps survient la mort inattendue mais très souhaitée de celui qui est responsable de tous ces crimes. Sékou Touré laisse donc tout ce « fatras » en héritage au CMRN.
Écoutez ! Peut-on avancer dans ce « fata-fiti » indescriptible sans casser de branche tordue, ni rompre une liane fossoyeuse, et conduire sans encombre à la terre promise un peuple deux fois martyr ? L'ancien « premier-premier Ministre » Béavogui n'avait-il pas raison d'exprimer l'idée suivante dans son discours d'adieu à son ami : « Tu n'es pas mort, Ahmed Sékou Touré, car tes idées et ton programme ne mourront jamais ! Ils continueront à dominer la réalité politico-économico-sociale de la République de Guinée que tu as faite souveraine, pour la laisser belle et prospère ! nous le jurons !»

Cette Guinée, moulée dans les maisons du Parti faite de délation, de viols, de vols, d'absentéisme, n'est pas facile à redresser ! En effet, devant la persistance bien douloureuse de la Guinée Sékoutouréenne dans celle du CMRN, un ami m'a dit l'autre jour :

— Tu sais Sylla, je regrette l'honnêteté dont j'ai fait montre « hier » sous le régime ancien, car, le contraire m'aurait profité aujourd'hui, comme à tous ces voleurs que le CMRN « souffre » ou tolère, alors qu'ils n'osaient pas jouir du fruit de leur vol en présence de Syli-Sékou, qui était « l'unique porteur de pantalon » en Guinée. Il a fallu beaucoup d'arguments politiques appuyés de citations du Coran et d'Hadith du prophète Mahomet, pour que je réussisse à convaincre mon ami de la justesse de son attitude morale face au bien public. Je lui fis retenir cette vérité éternelle : « un bien mal acquis ne profite jamais ».

Un autre camarade de me poser la question suivante

— Sylla ! Je te connais sincère ! C'est pourquoi je te demande de m'éclairer sur l'avenir de notre pays, compte tenu que certains responsables actuels emboîtent plus ou moins le pas à leurs prédécesseurs ».
— Je dégagerai à l'intention de ce patriote sincère la seule attitude politique que je crois, l'une des meilleures pour conduire ou aider à mener la barque guinéenne :

La justice d'abord, puis la tolérance !

Le Guinéen est croyant, fervent, patient et tolérant. Il a subi Sékou Touré, son régime politique, économique, social et culturel pendant trente ans au moins. Pourquoi se plaindrait-il du CMRN après seulement quatorze mois d'exercice du pouvoir par celui-ci ? Oh ! le peuple, notion vague ! L'homme est impatient ! Parce que sa vie est courte ! Le bonheur à mon enfant... mais à moi d'abord, chargé de préparer ce bonheur futur. Il faut bien manger pour avoir la force de cultiver la terre ! Il faut vivre dans une maison, même une hutte, pour pouvoir construire une villa ou un immeuble ! L'aumône fait partie des prescriptions du Coran ; mais faut-il avoir de quoi offrir pour être concerné par le chapitre ! Ce n'est pas sûr qu'un malheureux ici-bas soit heureux dans l'au-delà, car il ne fera aucune action bonne. Poussons l'analyse plus loin : la situation des nouveaux dirigeants du pays est parfaitement compréhensible, car, propulsés au devant de la scène politique par des événements dont beaucoup ne comprennent pas encore tout le ressort, élevés à des dignités pour lesquelles la plupart d'entre eux n'étaient nullement préparés, l'on comprend aisément que certains aient voulu y faire face en recourant aux mêmes méthodes que ceux dont ils ont occupé les fauteuils. Du reste, comme il arrive souvent que l'élève dépasse son maître, nombreux sont les successeurs des anciens dignitaires qui se conduisent quelquefois de façon scandaleuse, imitant ainsi ceux d'hier avec lesquels, cependant, ils ne devraient avoir absolument rien de commun.

Car, les dignitaires du régime tribal dictatorial défunt étaient des anti-intellectuels bornés et méprisants, qui n'avaient comme plate-forme de leur action que le goût du pouvoir et des avantages qui s'y rattachent.

Après qu'un dirigeant actuel ait violemment renvoyé de son bureau un modeste citoyen, il s'engagea entre nous un petit combat de coq :
— Votre devoir est de recevoir et d'écouter autant que possible tous ceux qui désirent vous voir. Ne rabrouillez pas, ne violentez point. Évitez les expressions « sortez de mon bureau, tu vas voir ».
L'Afrique est un mystère. Vous n'avez pas d'ennemis tant que vous n'êtes rien.

Notre maturité est spécialement africaine. Dire à l'Africain de s'occuper de ses affaires, de ne point se mêler de ce qui ne le regarde pas, c'est porter atteinte à ses traditions millénaires. N'oubliez jamais que l'Afrique est encore largement dominée par la superstition, les croyances occultes, la sorcellerie, le maraboutisme et le fétichisme. Comptez donc avec ces réalités qui nous motivent, nous guident et nous sollicitent à tous moments. Soyez fermes dans la douceur, rigoureux dans la bienveillance. Ayez comme signe extérieur, la modestie, l'abstinence, le dévouement et la sagesse. Avec ces quelques qualités humaines, vous exploiterez judicieusement la chance historique exceptionnelle que vous avez eue de prendre en main les destinées de notre pays après trente ans de dictature.

Il ne suffit pas de renvoyer manu militari dans son village avec interdiction de séjour à Conakry — comme l'a dit le président Conté le 29 juin 1985 — un cadre coupable de malversation. Il faut le mettre à la disposition de la justice, seule habilitée à déterminer la peine encourue par le citoyen dont la faute a été établie dans un dossier judicieusement élaboré et constitué d'éléments d'accusation et de défense. Seul un pays loyal est vraiment vivable !

48. Les dix souhaits

Avant ma mort, je souhaite ardemment :

  1. Lire le Coran manuscrit de Séidina Omar (probablement à Tachkent).
  2. Faire le pèlerinage aux lieux saints de Médine et de la Mecque.
  3. Visiter la tombe de Séidina Aly (à Koufa ?). Najaf (Irak)
  4. Réciter les 114 sourates du Coran.
  5. Construire une mosquée que je dédierai à mon père.
  6. Assister à une messe dite par le Saint-Père en l'Église Saint-Pierre de Rome.
  7. Serrer la main aux trois premiers astronautes américains qui firent l'un des plus brillants allunissages de l'histoire spatiale.
  8. Voir les sept (7) merveilles du monde antique.
  9. Avoir une conversation de vingt à trente minutes avec J.B.D. (France), Rockefeller, Jimmy Carter (U.S.A.), Menahem Begin (Israël), Amadou Ampāté Bā (Abidjan ou Bamako).
  10. L'achat de ce livre par toutes celles et tous ceux qui sont épris de liberté, de justice et de démocratie en vue de renforcer leur combativité pour définitivement barrer la route à la dictature sanglante et inhumaine dont tous les chefs et tous les régimes portent les germes dangereux.

Soyez vivement remerciés, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, vous qui aurez l'amabilité et la générosité de m'aider, de quelque manière que ce soit, à réaliser, soit une partie, soit la totalité de ces rêves.

49. Regret

Je regrette amèrement de n'avoir pas eu la chance de voir évoluer les rois Pelé et Mohamed Aly, deux sommités sportives mondiales qui ont fait l'honneur et le bonheur de plus d'un peuple.

50. Objet de chagrin

Je mourrais de chagrin si je devais disparaître de la société humaine sans prendre une part active à l'idéal de liberté, de justice, de démocratie, de paix, de bonheur moral et matériel pour tous, qui m'anima dès ma tendre enfance.

51. Requiem

Oh ! mère chérie !
Pardonne à un fils que tu as brutalement quitté, et qui, rendu orphelin à quatre ans, n'a donc pas pu payer une partie de ses dettes vis-à-vis de toi, car tout enfant est égal à la douleur de sa mère, à la souffrance de son père, et finalement au bonheur de sa mère.
Que ton âme, à côté de celle de ton mari, repose en paix !
Quant à toi Laurent Labour, Dieu d'Abraham, de Jésus et de Mahomet (paix à leurs âmes) ait ton âme au ciel à côté de celles des 313 prophètes élus !

Amen

Les remarques et suggestions faites aux nouvelles autorités guinéennes doivent être considérées comme une manifestation de notre apport à la qualification du nouveau régime et un témoignage rendu à l'option politique définie par le Comité Militaire de Redressement National, en matière de liberté d'expression et de la non-poursuite du citoyen à cause de ses opinions politiques. Terre des hommes ! sois viable pour les hommes ! Haleine de l'homme ne sois plus mortelle pour les hommes ! Peuple de Guinée ! implore Dieu pour toi et pour tous les hommes !

Al Hamdoulillâhi (Louange à Dieu)