Paris. Karthala, 1983. 154 pages
Des différents complots en République de Guinée, je dirai
qu'ils ont un fond de réalité. C'est à partir d'un fond de
réalité que Sékou
Touré a monté de toutes pièces de grandes machines qui
ont broyé tous ceux qu'à tort ou à raison il imaginait être
des opposants actifs ou passifs, ou bien tout simplement des hommes dont l'étoile
risquait de ternir la sienne. Cette machine infernale s'est mise en marche dès
1960, année du complot « des intellectuels tarés
», et n'a jamais cessé de fonctionner jusqu'à ce jour, ne connaissant
le repos que par intermittences. Pour parvenir à ses fins, c'est-à-dire
à la liquidation de ceux qu'il voulait abattre, le président de la
République de Guinée n'a pas craint d'inventer pour chaque complot
un réseau de ramifications nationales et internationales qui devait rendre
crédible aux yeux de l'opinion internationale la thèse du complot
impérialiste qu'il proclamait à grands coups de meetings, et l'accusation
de haute trahison dont il accablait les « comploteurs » dans des discours
fleuve diffusés sur les antennes de « La Voix de la Révolution »,
radiodiffusion nationale guinéenne. Pour chaque complot, il ne serait pas
inutile de tirer au clair ce que fut d'une part la réalité et de l'autre
l'affabulation grandiloquente et meurtrière du chef de l'État guinéen.
Le temps nous manque ici, pressés que nous sommes de porter à la connaissance
des Guinéens, et de tous ceux que la destinée d'un grand africain
intéresse, les circonstances de l'arrestation et de l'assassinat de Diallo
Telli.
Telli est tombé victime d'un complot dans lequel il n'avait pas trempé.
D'un complot imaginaire que Sékou
Touré et son équipe d'idéologues et de tortionnaires firent
reposer sur la réalité
d'une misérable tentative d'opposition active.
A ces événements, j'ai été mêlé étroitement
: j'ai milité au sein d'un parti clandestin, le RDR (Rassemblement des Démocrates
pour la Deuxième République), en vue du renversement du régime
de Sékou Touré.
J'ai été arrêté et les bourreaux du camp Boiro, inspirés
par Sékou Touré,
ont fait de moi l'instrument malheureux de l'arrestation de Diallo
Telli. Arrestation - on le découvrira au fil des pages qui vont suivre
- qui avait été programmée bien longtemps avant.
L'histoire me condamne à rompre le silence, car celui-ci ne profite qu'au
dictateur de Conakry. Je vais donc raconter sans détour ma propre participation à un
mouvement qui s'était donné
pour objectif un changement de régime en Guinée, dire à quelles
tortures mon corps et mon esprit ont été soumis au camp Boiro,
étant bien. entendu que cette évocation ne doit servir qu'à introduire
le récit de la « confrontation » avec Diallo
Telli, la relation des confidences qu'il a bien voulu me faire et le dialogue
qu'il a décidé de nouer avec moi, son dénonciateur involontaire.
Enfin, je rapporterai l'Authentique Déclaration de Diallo Telli, sorte de
testament politique, et quelques lettres dont en prison il m'a fait le dépositaire.
Il savait que nos tortionnaires avaient tissé entre nous des liens indestructibles
et que, si je sortais de Boiro, je n'aurais de cesse de témoigner sur ce
qu'il endurait et sur la mort qui l'attendait. Car persuadé qu'il mourrait
assassiné, il ne doutait pas que je porterais à la connaissance du
monde ce qu'avaient été ses dernières pensées.
Ce testament dont Telli m'a fait le dépositaire, je le rapporte tel que ma
mémoire fidèle l'a conservé.