Editions L'Harmattan. Paris, 1987. 184 p.
Un matin, vers 7 h 30, alors que la salle est plongée dans le
brouhaha consécutif au service du petit déjeuner, le chef
de chambre est appelé par plusieurs bouches à la fois.
Inquiet, je viens à la porte. Le garde, Chef Momo Camara, me tire
par le bras, referme la porte. Il me conduit au poste de police.
Trois officiers de la Gendarmerie m'attendent. Le grand portail s'ouvre.
On me conduit à une Land-Rover dont le moteur tourne déjà.
Je suis encadré de militaires armés. Le silence est lourd.
Je suis stupéfait ; je me demande ce qui arrive encore, dans cette
vie de galérien de nul repos.
Au milieu de la jeep, git un jeune homme de teint clair, en slip, cruellement
ligoté qui transpire abondamment malgré l'heure matinale.
Il gémit. Personne ne s'en soucie.
Le silence est toujours total, les visages sombres.
Après le grand portail du Camp Kémé Bourama, le véhicule
fait plusieurs détours et se gare enfin devant une habitation isolée.
Le prévenu ligoté est sauvagement tiré par sa corde.
Il hurle. Je compatis à sa douleur mais ce n'est ni le lieu ni le
moment de s'apitoyer sur le sort d'un autre ! Je suis immédiatement
enfermé dans une pièce obscure.
Mon inquiétude grandit d'heure en heure. Je me demande si l'on n'a
pas intercepté un de mes billets ; mes penséss se bousculent.
Je commence à transpirer.
Les officiers de la gendarmerie, parmi lesquels je reconnais vaguement à
sa voix M. Cissé, le régisseur de la Maison centrale, rient
aux éclats dans une pièce voisine, parlent de femmes.
Pour eux la vie est belle ! Je commence à réciter «
Ghoul Houwallahou », pour implorer la protection du Tout-Puissant.
Au moment où j'entame la 12è récitation, la porte s'ouvre.
Les chefs prennent place autour de la table.
J'avance timidement, ne sachant où me tenir, croise les bras sur
la poitrine, attends, inquiet et confus. Celui qui semble être le
chef me dit :
— Dis donc, Commissaire, on t'a fait venir pour servir d'interprète.
Ce Peulh a été arrêté, hier, revenant de Sierra-Léone.
Il était déjà dénoncé par un de ses parents
comme étant un sympathisant du Front à Freetown. Alors, nous
comptons sur toi pour une bonne interprétation.
Je tente de m'expliquer :
— Mais, Chef, je comprends à peine le peulh. Vous me confiez là
une mission bien difficile !
L'officier réplique :
— Ne t'en fais pas et ne crains rien. C'est une question de confiance. Tu
sauras te tirer d'affaire !
Le prévenu décline son état civil : Ousmane Ly, natif
de Boulivel, Région administrative de Mamou ; revenant de la Sierra-Léone,
élisant domicile au Quartier Manquépas (Kindia).
Je réalise tout le poids de ma délicate mission. J'ai en face
de moi, d'un côté, un co-détenu dont je dois m'efforcer
d'arranger la déposition en vue de le sortir de cette mauvaise situation
et, de l'autre, des officiers inhumains qui, à la moindre maladresse,
à la moindre bavure, sont capables d'aggraver mon sort à moi
! Je choisis d'user de tous les moyens pour exploiter les circonstances
favorables à Ousmane Ly.
On le soumet à la torture, le « téléphone de
campagne » n'arrête pas de tourner ; il sursaute, s'écrase
sur le plancher, la tête la première. Relevé à
coups de bottes, il saigne de partout. Les vociférations me mettent
mal à l'aise. Juché sur mon tabouret inconfortable, je sens
mon coeur battre à se rompre. Je voudrais pouvoir ne pas regarder cette
scène atroce mais, que faire ? Rien de rien !
L'affreuse torture dure trois heures. Quand mes regards croisent ceux d'Ousmane
Ly, d'un clin d'oeil, je l'exhorte à ne rien reconnaitre. ll me comprend
suffisament et le prouve.
Après les tortures, je perçois chez les officiers de la gendarmerie
que toute velléité de poursuivre cette « enquête
» est compromise. L'un après l'autre, les gendarmes se dispersent
laissant sur place Ousmane Ly, le brigadier chef Daouda Soumah et moi-même.
Par des mimiques à peine perceptibles, je félicite Ousmane
Ly pour son courage, son endurance. Il est toujours atrocement ligoté
et gémit de temps à autre. Couvert de poussière, il
transpire à grosses gouttes, ses membres s'enflent sensiblement,
à vue d'oeil.
Les officiers sont revenus à leur bureau. Ousmane s'agite toujours
et se contorsionne sous l'effet de la douleur.
Profitant d'un « temps mort », je sollicite l'autorisation de
me mettre à l'aise dans la cour.
— Accordé me dit un officier.
Je me lève. Le brigadier chef Daouda Soumah m'emboite le pas. Dehors,
l'air frais du début d'hivernage me fouette le visage, m'enveloppe.
Je me sens bien ! Mon regard se porte loin vers mon village noyé
dans la brume. La terre humide exhale la bonne odeur du sol natal...
En déboutonnant mon short, je me baisse. Je voudrais chercher à
reconnaitre ma maison blottie dans la verdure du quartier Cassia. Mon émotion
est totale. Oh ! grand Dieu Tout-Puissant, rends-moi la liberté !
Me voici dans ma cinquième année de claustration !
Une bousculade, un violent coup appliqué au milieu du dos me sortent
de ma rêverie. Chef Soumah, dans un cri menaçant m'intime l'ordre
de rentrer ! Je n'ai pas fini d'uriner mais il me pousse et m'entraîne.
Je tourne les talons et reviens dans la salle pendant que l'urine coule
de mon short, sur ma jambe et mon pied. Au moment de m'asseoir, le chef
Cissé s'en aperçoit :
— Tu aurais dû lui laisser le temps ! Rien ne presse, nous en avons
fini ! dit-il.
Chef Daouda Soumah réplique :
— Il voulait tout voir à la fois. Il n'était nullement pressé,
mon lieutenant !
Humilié, je baisse la tête, ne souffle mot. Puis, je m'enhardis.
Au lieutenant, je pose la question de savoir si l'on ne pourrait pas détacher
un moment Ousmane Ly. Il m'observe quelques instants puis ordonne à
chef Soumah de détacher le prisonnier. Je regarde autour de moi;
un nombre impressionnant de mégots traînent partout dont certains
sont assez longs. Pour ne pas être pris de court, je sollicite l'autorisation
de les ramasser.
— D'accord ! me dit le lieutenant Cissé. Tu ne fumes pas, mais partout,
tu quémandes ou ramasses des mégots. Vas-y donc pendant que
tu en as l'occasion !
Je déplie et étale une grande feuille de papier, y mets par
poignées toutes sortes de bouts de cigarettes. J'ai même le
temps de choisir de longs mégots de gauloises pour Fodé Cissé,
l'ancien directeur général des Services de l'Information.
Je les enroule dans la ceinture de mon short et passe ma chemise dessus.
Dans la Land-Rover cellulaire, je refais le trajet en sens inverse.
L'animation est grande dans la rue. Le monde se retourne pour regarder ce
véhicule bien connu.
Triste vie de réclusionnaire.
Je réintègre mon « royaume » où le butin
de mégots crée une atmosphère de fête.
Je suis l'objet de vives et tapageuses félicitations.
Ousmane Ly me remercie longuement. Quelques jours après, il sera élargi...
2
Les peines morales de E.H. Baba Camara
Ancien membre actif du B.A.G. —Bloc Africain de Guinée— parti de M. Barry Diawadou, El Hadj Baba Camara s'était rallié au R.D.A. 1, quelques années avant le
référendum du 20 septembre 1958.
Dans la Guinée indépendante, il assume des fonctions dans
différents ministères, à Conakry, avant de devenir
le gouverneur de la Région administrative de Kissidougou.
Quand advient l'agression portugaise, il fait preuve de civisme et de patriotisme, en envoyant très vite un renfort en hommes et en vivres à Conakry.
Quelques semaines après, à la radio, il s'entend dénoncer
comme un membre actif de la 5e Colonne, du réseau SS nazi et comme
« sympathisant du Front ». N'en croyant pas ses oreilles,
il descend précipitamment à Conakry, laissant à Kissidougou
famille et biens personnels.
Au Camp Boiro, il est pris et englué dans l'imbroglio des «
accusations ». Il s'explique, se débat, veut convaincre par
l'évidence des faits. Impossible ! Il a, en face de lui, des hommes
aux positions tranchées, inaccessibles aux preuves de bonne foi dont
ils n'ont cure, car ils sont là avec des consignes à exécuter, le reste relevant du théâtre.
Il est transféré, sans retard, à la Maison centrale
de Kindia où il est incarcéré parmi le ramassis des
infortunés de « l'après-agression ». En
guise d'enquête, il est soumis à de cruelles tortures morales
et physiques. Son corps endolori, zébré de coups de nerfs
de boeuf, en garde les stigmates tel un vivant témoignage.
En tout état de cause, El Hadj Baba ne perd pas courage, il croit
en Dieu Tout-Puissant ; il est l'incarnation vivante de la foi inébranlable en Dieu, le Miséricordieux. Ses ferventes prières ont inspiré nombre de nos camarades qui l'admirent, le vénèrent.
Le temps s'écoule lentement. Il attend avec patience le verdict du
Comité révolutionnaire. Une nuit, entre 1 et 2 heures du matin,
faisant le guet sous la porte de la salle, il se met à hurler. Il
vient d'apercevoir sa pauvre mère, agée de 85 ans; petite,
pliée en deux sous le poids de l'âge, trainée sans ménagement par des agents. Elle porte sur la tête son turban de dévote musulmane et elle est suivie de l'épouse Hadja Kadiatou et de deux
neveux de El Hadj Baba. Ils ont été arrêtés,
qui à Conakry, qui à Coyah, et conduits à Kindia.
El Hadj Baba, en pleurant, crie à sa mère :
— Maman, pardonne-moi ! Je ne t'ai jamais dénoncée. Je ne
peux pas le faire. J'aurais préféré la mort plutôt
que de te dénoncer, Pardonnez-moi Hadja Kadiatou ! Je ne t'ai jamais
dénoncée. Mes enfants, pardonnez-moi ! Oh ! Allah, sauve ma
pauvre mère de cet enfer ! Je n'y suis pour rien !
Ses hurlements réveillent la salle en sursaut. Tout le monde se regroupe
autour de lui. Les vieux lui prodiguent des conseils, le supplient d'arrêter
ses pleurs qui bouleversent la salle et toute la Maison centrale. Compatissants,
nous l'entourons jusqu'à l'aube.
Il n'a pas sommeil. Il ne quitte pas le trou du guetteur. Il surveille les
mouvements des agents et des nouveaux détenus : sa mère et
son épouse sont incarcérées dans la cellule 1 ; les
jeunes gens dans une salle. Les membres de la famille sont soumis à
la terrible « diète ». El Hadji se demande que faire
?
Il tape à là porte, prie, supplie le chef de poste de transmettre
sa demande verbale d'audience à la Commission d'Enquête. Démarche
vaine.
Son exaspération est profonde ; il prie et égrène indéfiniment
son chapelet. Après une parodie d'enquête qui durera des semaines,
ayant comme tout le monde subi les sévices classiques, à des
degrés divers, les membres de la famille de El Hadj Baba sont tous
libérés. Celui-ci se rassérène et se repose
enfin.
Quelques mois après, il est fusillé dans la vague des martyrs
du 30 août 1971.
Paix à ton âme. Que Dieu t'accorde son Paradis. Amen !
Jeune cadre, d'une rare beauté physique, ayant suivi et terminé
de hautes études en France, Paul Stéphen, fils d'un vieux
fonctionnaire, assumait dès son retour au pays de hautes fonctions
à Conakry.
Confiant en sa formation, il n'avait pas partie liée avec les dignitaires
du régime.
Dans la tourmente de « l'après-aggression », il
est dénoncé et arrêté le 18 avril 1971. A son
premier interrogatoire, il crache sur la figure de M. Ismaël Touré,
le puissant président du Comité révolutionnaire. Le
lendemain, sur recommandation spéciale, il est transféré
au sinistre camp de la mort de Kindia où il doit être «
interrogé ».
Dans la matinée du 20 avril 1971, il est extrait de sa cellule et
conduit devant la Commission d'enquête siégeant au Camp Kémé
Bourama.
Vers le milieu de la journée, de nombreux membres de la Commission
d'enquête, tous officiers de la Gendarmerie, font leur entrée
dans la cour de la Maison centrale. Ils font ouvrir les cellules et les
salles, les unes après les autres, pour mettre les détenus
en garde : il est rigoureusement interdit d'épier à travers
les barreaux de fenétres ou par les trous des portes ce qui se passe
dans la cour ! Ils affirment que celui qui serait surpris en train de le
faire sera exécuté sur-le-champ, proprement et simplement.
Tout le monde est apeuré.
Quelque moment après, la Land-Rover de la Commission fait marche
arrière et se range correctement à l'entrée du portail.
Armes sous le bras, les gendarmes scrutent partout à la fois, guettant
les téméraires éventuels. Puis sur un signal, la portière
arrière de la Land-Rover s'ouvre, On voit la plante des pieds d'un
homme étendu de son long. On le tire lentement, les pieds nus touchent
le sol. Le buste entier parait, les yeux sont clos.
Trois gendarmes le soulèvent, le soutiennent, veulent le faire marcher,
impossible.
Nous le reconnaissons :
— Oh ! c'est Paul Stéphen, pauvre Paul !
Il est dans une totale inconscience. Les sbires luttent, déploient
des efforts pour l'introduire au plus vite dans la cellule
5. Paul titube, il est finalement traîné
et jeté dans la cellule. Son beau costume kaki est couvert de poussière.
La paire de sandalettes est jetée à côté de lui
!
Dans la Maison centrale, le silence est complet. Dehors, les sbires par
groupuscules causent à voix basse. De temps à autre, un agent
discrètement vient à la cellule
5, l'ouvre, observe et repart sur la pointe
des pieds.
Dans la soirée, Paul Stéphen s'éteindra seul, dans
sa sordide cellule.
A la tombée de la nuit, son corps est discrètement enlevé
par une corvée pour sa dernière demeure, quelque part aux
environs de Kindia. Sa détention n'a duré que 48 heures.
Pauvre Stéphen, que la terre te soit légère et que
Dieu t'accorde son Paradis. Amen !
Et maintenant, je vais ouvrir une parenthèse concernant notre regretté Paul Stéphen.
Après l'historique 3 avril 1984, les rescapés du Camp Boiro
dans l'émission radiodiffusée « A vous la parole »
ont fait d'émouvants témoignages.
Le 19 mai 1984, je témoigne parmi tant d'autres. Je parle de Paul
Stéphen. Son épouse éplorée, née Manemba
Magassouba, veut à tout prix me rencontrer ; ce que j'accepte volontiers
à la demande de M. Lamine Kéita alors directeur général
de Batiport.
Je rends visite à cette dame que je trouve dans un complet état
d'abattement moral et physique. Nous parlons de son regretté époux.
Je perçois sa profonde lassitude. Je cherche et trouve des mots pour
la réconforter mais confirme toutefois mes propos diffusés
par la radio.
Elle s'explique :
— Paul était le seul fils majeur et l'irremplaçable soutien
de la nombreuse famille de son père ; son arrestation a plongé
nos familles dans une profonde consternation. Pour mon beau-père
et pour moi-même, la vie sans Paul n'a plus eu aucun sens. Après
d'inextricables difficultés de tous ordres, une nuit, 3 ans après
son arrestation, un fonctionnaire du Camp Boiro, me réveille très
tard. Il me dit que Stéphen est très souffrant. Par humanisme,
souligne-t-il, il me dépose une liste de produits que je dois lui
apporter avant l'aube. Immédiatement, sous une pluie battante, prenant
mon enfant au dos, je sillonne à pied les quartiers de la ville,
réveillant par-ci par- là les travailleurs de la santé
ou des pharmacies de la ville. A 5 heures, tous les produits sont enfin
réunis. Je cours à pied au Camp Boiro pour les déposer.
Mon intermédiaire, en me voyant, se fâche, m'adresse des propos
injurieux, dit que jc devais déposer plus tôt ces médicaments
et que par mon retard, je cherche à le compromettre ! Il me envoie
sans ménagement. Je m'excuse. Je rentre en pleurs à la maison...
Elle continue :
— Cet inhumain agent de l'autorité savait bien que Paul était mort deux jours après son arrestation. ll n'a pas eu pitié de moi pour m'exploiter aussi abusivement ! Oh, grand Dieu ! Par ailleurs, encore quelques années après son arrestation, mon pauvre beau-père M. Philippe Stéphen n'arrêtait pas de poursuivre ses démarches auprès des autorités pour la mise en liberté de son fils Paul. Plusieurs fois, il est reçu par le Chef de l'Etat qui toujours lui fixe des rendez-vous manqués. La dernière fois qu'il le reçoit, il lui donne même un date précise pour la libération de Paul ! Le vieux Stéphen, réconforté, rentre satisfait à Boffa. Il devient un fidèle auditeur de la « Voix de la Révolution » 3
...
Elle poursuit :
— A la date indiquée, une liste de détenus libérés est lue à la radio mais Paul n'en fait pas partie. Dans sa chaise-longue, cette nuit-là, mon beau-père foudroyé par une crise cardiaque succombe en solitaire… Quelques années plus tard, contre mon gré, pressée par les parents, devant les vicissitudes de la vie et n'en pouvant plus, à contre-coeur, j'accepte un remariage en attendant la libération éventuelle de mon Paul bien-aimé.
Et voilà qu'hier, votre témoignage balaie tout doute. Vous
comprenez mes profondes peines morales… Ma déception est sans limite…
Trois heures après, j'ai réussi à quitter, l'âme
en peine, cette dame désemparée.
Dans la deuxième quinzaine de mai 1971, maître Boubakar
Diop, hôtelier et restaurateur bien connu à Conakry sous le
nom de « Diop Saint-Germain » ainsi que le caporal Kenda Barry,
tenancier de bar à Boussoura, tombent gravement malades.
Ils se connaissent dans la vie courante et, en ce lieu, leurs rapports se
sont raffermis. Ils sont devenus plus intimes. Ils s'entretiennent des heures
durant de leur profession.
L'un et l'autre souffrent de diarrhée profuse que les soins dérisoires
ne réussissent pas à arrêter.
La chambrée, mobilisée dans une solidarité tout à
la fois émouvante et agissante, a fait ce qu'elle pouvait pour amener
les autorités à s'occuper d'eux. Aux interminables appels,
le porte-clefs répond qu'il en rendra compte au chef, lequel à
son tour nous renvoie à l'éminent docteur Abdoulaye Diallo
qui, incarcéré avec nous, n'a que ses mains nues pour exercer
sa profession !
Le docteur Diallo, profondément ému, garde le silence et parfois
exprime ses regrets. Les diarrhées ne s'arrétent pas. Il n'y
a pas le moindre remède. Le simple quinquéliba est introuvable
ici.
La force physique de nos amis décline lentement. Ils ne sont plus
capables de se trainer vers le réduit appelé « toilette
». Ils se mettent à l'aise sur place. Ce qui résulte
une nouvelle tâche contraignante pour le chef de chambre.
Caporal Kenda Barry tombe bientôt dans un long coma allongé
au milieu de la chambrée silencieuse. Parfois, quand il a quelques
instants de relative lucidité, c'est pour demander des nouvelles
de M. Diop. On lui dit alors que la santé de celui-ci s'améliore
et qu'on attend de lui effort et courage pour résister à son
tour. Il s'engage à le faire mais... n'est-il pas trop tard ?
Le 19 mai 1971, vers 19 heures, M. Kenda Barry rend l'âme devant une
salle consternée.
Maître Diop, quant à lui, lutte toujours contre la mort. Il
est désormais sans force. A tout moment, il demande des nouvelles
de « son » Kenda. On lui dit qu'il va mieux ; des lueurs de
satisfaction éclairent alors son visage émacié. Il
ne tarda pas à tomber, à son tour, dans une longue agonie,
appelant son épouse, ses enfants, parlant des scènes de la
viecourante vécue en France. Il prie et sollicite l'intercession
de Cheikh Amadou Tidiane 4 ! D'heure
en heure, sa voix se brouille et devient bientôt un râle continu.
Le 21 mai 1971, à 17 heures, M. Diop s'éteint au milieu de
la chambrée muette de consternation.
On l'habille de son beau « sabador » brodé et, à
la tombée de la nuit, sur le vieux brancard métallique, il
nous quitte pour sa dernière demeure. Mes prières l'accompagnent.
Paix à vos âmes, Barry et Diop, vieux amis exemplaires ayant
vécu ensemble, morts de la même mort, jusqu'au bout fidèles
l'un à l'autre, toujours plus soucieux du sort de l'autre que du
votre propre.
Que Dieu vous accorde le Paradis. Amen !
5
Les difficultés
de Modi Oury Barry
Fils de l'Honorable chef de province ? de Mamou (l'Almamy Ibrabima Sory
Dara Barry), Modi Oury Barry était un tailleur d'envergure à Conakry. Il avait souvent eu des frictions avec le président Sékou
Touré qu'il abordait avec une désinvolture manifeste et quittait en claquant la porte !
Après l'agression de 1971, il est arrêté, transféré, écroué à la Maison centrale de Kindia parmi les anciens détenus du Camp Boiro.
D'un tempérament plutôt difficile, quelque peu hautain, fier
de son ascendance, des heurts anodins l'opposent souvent aux anciens détenus qu'il froisse, choque par ses propos et ses gestes. L'incompréhension devient une réelle adversité. Le fossé s'élargit plus particulièrement entre Modi Oury et deux amis : Mamadou Sidibé
et Moussa Camara. Modi Oury les tourne en ridicule.
Un regrettable incident met la salle à dure épreuve. En effet,
depuis quelque temps des hommes de corvée, apportent dans la paille
destinée aux bêtes élevées dans l'enceinte, des
friandises et des talismans pour Modi Oury. Il les mange ostensiblement,
avec ses seuls proches. Les critiques ne se font pas attendre mais Modi
Oury est inaccessible aux conseils. La tension monte ..
Un jour, les hommes de corvée apportent un colis qui est intercepté
par les deux amis Sibidé et Camara. Ceux-ci opposent un refus systématique
à toutes nos prières et supplications à leur endroit,
afin qu'ils restituent le colis à son destinataire. Cela va durer
toute la nuit ! Entre Modi Oury et ses opposants, le dialogue est rompu.
M. Elie Hayeck, le grand commerçant libanais, tente d'intercéder.
Projeté, il tombe et en casse son dentier... Le matin, le colis est
remis au chef de poste et les intermédiaires lui sont indiqués.
Une violente discussion éclate. Les bouviers sont battus à
bras raccourcis et écroués. Modi Oury extrait de notre salle
est isolé dans la cellule 6 d'où il disparaîtra discrètement
en octobre 1971...
Trois ans plus tard, libéré, je fais de l'auto-stop quand
une Mercédes ministérielle s'arrête à ma hauteur.
L'occupant, un ancien ami d'école, veut me retenir à déjeuner.
Je décline l'offre mais il insiste tant et si bien que j'accepte.
A table, après avoir parlé de tout et de rien, le ministre
me dit :
- Modi Oury avait dit dans votre salle qu'il ne serait content que lorsqu'il
verrait la tête du Président dans une caisse !
Un sentiment de contrariété, de déception, m'envahit.
Je suis sidéré. J'avoue, en effet, en mon âme et conscience
que Modi Oury Barry a bien tenu ses propros mais de qui peut provenir la
délation ?
Pauvre Modi Oury Barry !
Paix à ton âme et que Dieu t'accorde Sa grâce. Amen !
6
Ibrahima Camara
« Ah, le serpent boa ! »
Un jour, vers la fin de 1970, dans son hameau frontalier de Samou, Région
administrative de Forécariah, Ibrahima Camara, jeune cultivateur,
apprend par des passants qu'un serpent boa aurait parlé quelque part
en Guinée. Ce reptile, doué de parole, aurait demandé
au Président Sékou Touré de mettre fin aux massacres
de ses administrés.
Ibrahima Camara, rentrant au village le soir, cherche à en savoir
plus. Il pose des questions qui gênent les voisins, indisposant aussi
les responsables du Parti. La « nouvelle » a vite fait le tour
du village.
Convoqué devant le bureau local du Parti, il subit un interrogatoire
serré et ne peut préciser sa source d'information. Il est
aussitôt mis au pied du mur, et considéré comme un «
saboteur du régime raquo; ! Il se justifie, se débat.
Rien n'y fait. Il devra s'en expliquer devant les responsables de l'Arrondissement,
puis à Forécariah-Centre. A tous ces niveaux, aucune instance
ne peut ou n'ose prendre une décision pour tout ce qui touche de
près ou de loin le « Responsable suprême de la Révolution
».
Ibrahima Camara, arrivé sous bonne escorte à Conakry, est
mis à la disposition du très zélé « Bureau
fédéral de Conakry Il ». Menacé, subjugué
et confondu à suffisance, il est conduit au Camp Boiro.
Après quelques jours d'incarcération, le sous-comité
révolutionnaire se réunit pour étudier le cas du jeune
paysan. Celui-ci est coincé par une question brutale :
- Que cherchais-tu en répandant des propos subversifs et malveillants
à l'endroit du Guide éclairé ?
En tentant d'expliquer, il se fait coincer davantage.
Après une longue délibération, mis en minorité,
le commandant du camp est prié de libérer l'étourdi
et curieux paysan. En présence de tous les membres du Comité,
et après une sévère mise en garde, Ibrahima Camara
est remis en liberté. Tout le monde se sépare, le cultivateur
sort du camp.
A peine dans la rue animée de Donka, Ibrahima Camara portant la
main sur sa tête s'aperçoit qu'il a oublié son grossier
bonnet de cotonnade. Revenant sur ses pas, il réclame, sans respect,
son bonnet.
Levant la tête, le commandant du camp Boiro le toise avec surprise
!
- Ah, c'est toi encore ! Il appelle le chef de poste, lui indiquant le paysan
du doigt :
- Enfermez-le !
Ibrahima tente de s'expliquer, de se débattre, peine perdue. Il est
battu et écroué.
Le surlendemain, survient ce que l'on a appelé « l'agression
impérialo-portugaise du 22 novembre 1970 ». La loi martiale
instituée est rigoureuse. Les centaines de détenus du Camp
Boiro, libérés par la junte militaire portugaise, sont pris
en chasse, traqués, battus et mis en corde à travers les quartiers
de la ville. Partout, c'est la chasse à l'homme en bleu de chauffe,
égaré et pieds nus.
Ibrahima et de nombreux autres détenus sont comme lui la cible de
projectiles divers, d'injures grossières, impuissantes victimes de
mauvais traitements et de sévices douloureux. Dans ces violents remous,
Ibrahima se perd parmi la foule grossissante des détenus politiques,
anciens et nouveaux. Il cherche en vain un interlocuteur.
Happé dans le tourbillon des repris, sauvagement ligoté, il
est transféré à 150 km, dans la Maison centrale de
Kindia devenue en quelques heures un immense camp de concentration surpeuplé,
contrôlé par une cohorte de sbires arrogants, maniant sans
arrêt les nerfs de boeuf.
Le paysan se retrouve dans une salle exiguë avec 88 co-détenus.
Pendant 8 jours et 8 nuits, dans la chaleur permanente, il doit rester accroupi,
nu comme un ver de terre. Il ne peut étendre les jambes à
plus forte raison se coucher. Dans le brouhaha des conversations, il élève
la voix pour dire :
- Mes amis, faisons attention, cette prison est terrible ! Peu d'hommes
parmi nous sortiront vivants d'ici !
Des rires bruyants couvrent sa voix ; il est tourné en ridicule.
Lui, il s'affole ; il est « paniqué ». Le paysan ! C'est
un pauvre frère pris au piège !...
La honte bue, Ibrahima ne soufflera plus mot en public. Avec la sous-alimentation,
sa santé se mine ; le scorbut, le béribéri, la polynévrite
gagnent du terrain, ses joues s'affaissent, l'une après l'autre,
des dents sales tombent. Des commissures charnues de sa bouche, devenue
piteuse, coule sans arrêt de la salive gluante. Il articule difficilement
ses phrases ; il est gravement malade.
C'est à ce moment que vient en inspection dans la Maison centrale
de Kindia, le puissant commandant des Camps, Siaka Touré, entouré
d'agents fortement armés, le doigt sur la gâchette.
Arrivant à la hauteur de Ibrahima Camara, bien que physionomiste,
il ne reconnait pas ce détenu. Il réfléchit, fouille
en vain dans sa mémoire, rien. Il se décide à poser
la question rituelle :
- Qui es-tu ?
Ibrahim Camara prend une pitoyable attitude, il répond :
- Mon commandant, c'est moi qui avais parlé du serpent boa...
- Ah ! c'est le serpent boa ? Dommage ! j'aurais pu te libérer maintenant,
mais tu es en piteux état. Ce ne serait pas bon pour le régime.
Ce sera pour la prochaine fois si ton état s'améliore !
Ibrahima Camara fond en sanglots, en prières, en humiliantes supplications
; chacun de nous renchérit et fait ce qu'il peut en cette minute
cruciale. Rien n'y fait. « Pour raison d'Etat » : la
décision est irrévocable. Le commandant se retire avec ses
hommes en armes. La porte se referme lourdement et impiloyablement sur nous.
Ibrahima pleure longtemps sa profonde déception. Il constate tristement
que sa santé est bien déficiente et que le prochain retour
du Grand commandant est hypothétique !
Toute la salle est sous le coup de cette furtive et inutile visite. Le silence
est déprimant. Heure après heure, cependant, la salle «
T.F. » (Travaux Forcés) reprend lentement son animation habituelle.
Ibrahima voudrait « s'isoler » dans de longues méditations
mais toute la salle l'exhorte à reprendre courage, à faire
de la gymnastique pour sa propre santé. Il se lève donc, tenant
mal sur ses jambes débiles, marche un peu, mais difficilement. Il
se rasseoit, mais il est décidé à ne pas baisser les
bras et se laisser abattre par les soucis ! N'est-il pas trop tard ?
Semaine après semaine, Ibrahima s'affaiblira, restera dans son lit-picot,
ne pourra plus le quitter. Il ne mangera plus le maigre plat de riz blanc
; il sera incapable de lever la tête, de répondre aux salutations
des amis de la salle.
A longueur de journée, ses nombreux compagnons de misère,
défilent autour de lui pour le réconforter et lui témoigner
leur compassion émue.
Les chefs de poste, tour à tour interpellés sous le bas de
la porte, s'ils daignent approcher ou venir jusqu'à nous, sont insensibles
à nos suppliantes et pressantes demandes de secours médical
en faveur de nos malades.
Diallo « mago-mago », pour sa part, a coupé court en
disant vertement :
- Foutez-nous la paix, ne tapez plus à la porte, laissez-les mourir
tranquillement, il y a longtemps que l'on n'a pas enterré quelqu'un
!
Par une nuit pluvieuse et très inquiétante pour d'autres motifs
qui seront évoqués plus loin Ibrahima Camara s'est éteint
dans les ténèbres de la salle. Son corps est resté
là jusqu'à la tombée de la nuit suivante.
Au moment crépusculaire, la porte s'est ouverte, les geôliers
ont pris le cadavre. En brancard, enseveli dans sa puante couverture, les
bras le long du corps, les restes mortels de notre regretté compagnon
sont livrés au chef de poste.
Sitôt la porte refermée, par les trous patiemment agrandis
par nous dans le battant, nous avons vu avec profond regret, que par les
bras Ibrabima est brutalement tiré du brancard, traîné
talons à terre jusqu'à un véhicule garé au portail.
Là, les geôliers coordonnant leur mouvement, l'ont jeté
comme un vulgaire sac sur le fond plat du véhicule.
Pauvre « Serpent Boa ». Paix à ton âme et que la terre te soit légère. Amen !
7
« In Extremis »ou le privilège de l'âge
Depuis près de deux mois, presque quotidiennement, « l'Ogre
», entendez notre régisseur, ne cesse de multiplier les mises
en garde : il serait informé, de source sure, que des détenus
de Kindia sont en communication suivie avec leurs familles et certains milieux
de Conakry.
Pour qui connait le régime qui prévaut à l'époque,
pour ne pas dire de façon permanente dans les geôles guinéennes
en général, à Boiro et à Kindia en particulier,
une telle situation est alarmante à maints égards. Si la nouvelle
se confirme, les « gardes-chiourme risquent la « taule »,
et leurs grades, quand ce n'est pas l'inculpation de complicité avec
« la subversion », la contre-révolution intérieure,
« les apatrides », etc. Quant aux détenus coupables
de ce forfait, c'est l'arrestation inéluctable pour leurs familles,
le poteau pour eux-mêmes...
Or, le détenu est friand de nouvelles. La moindre information venue
de l'extérieur, quelle qu'elle soit, est accueillie comme une goutte
d'eau dans le désert ; si elle concerne la famille, les parents ou
les amis c'est une source de réconfort inouie, une raison d'espérer,
un regain de courage et d'endurance aux effets inestimables.
Quelques rares fois, des rumeurs font état d'un certain mécontentement
populaire, d'une difficulté du régime ou simplement d'une
petite broutille au sein de la « grande famille » 5. Malgré toutes les dispositions
draconiennes qui ne manquent jamais d'être prises dans les prisons
en de pareils cas, la nouvelle circule dans l'enceinte comme par un téléphone
magique.
De l'extérieur du pays, on attend toujours une action salvatrice,
on espère que les journaux des régimes démocratiques
ne se tairont pas sur ce qui se passe en Guinée ; que le dictateur
finira bien par fléchir sous la pression des hommes de bonne volonté,
des combattants pour « les libertés démacratiques
et les droits de l'homme »...
On comprend dès lors qu'un bout de journal, de revue, de magazine
soit pour le détenu une friandise qu'il dévore, pour laquelle
on se bat avec les moyens du bord. L'espoir d'une révélation
justifie les risques encourus. Toutes les occasions sont bonnes pour entrer
en contact avec les vivants. Le pouvoir le sait bien et prend toutes les
dispositions ; le détenu ne l'ignore pas mais ne renonce jamais,
même au péril de sa vie.
D'ailleurs, depuis longtemps, des démarches secrètes menées
avec persévérance et avec tout le tact requis ont effectivement
abouti et permettent à certains détenus d'entrer en contact
avec leurs familles. Nous recevons des journaux et des revues, dont la plupart
sont systématiquement interdits en Guinée ! Suprême
audace ! La « salle de lecture » est au fond de la salle commune
: on y dévore les nouvelles tantôt par petits groupes, tantôt
individuellement, à tour de rôle.
Et voici qu'un jour, le capitaine Siaka Touré, à l'occasion
d'une « inspection » qui semblait de pas être de routine,
réitère les mises en garde. Haussant le ton et me regardant
droit dans les yeux, il précise :
- Ceux qui se livrent à ce jeu dangereux le paieront de leur vie.
A bon entendeur, salut !
Il se retire en claquant la porte.
Les choses sont ainsi très claires, mais les faits sont têtus
: nous comptons toujours sur la protection divine, et ne pouvons renoncer
à l'unique alimentation intellectuelle que nous procurent les parents
et les amis, grâce au courage presque téméraire, il
faut bien le dire, de certains agents de la sécurité. D'ailleurs,
il faudrait du temps pour rompre le « circuit de distribution »;
il faudrait informer les « pourvoyeurs » du danger de la situation,
et en attendant ce qui doit parvenir jusqu'à « la boite »,
personne, pas même les intermédiaires complices, personne n'aurait
le coeur de ne pas en profiter. Dieu donc décidera et advienne que
pourra !
L'alerte ne se fait pas attendre. A peine une semaine plus tard, un jour
vers 14 heures, alors que nombreux camarades, dans un silence religieux,
sont plongés dans une lecture passionnée « dans la salle
de lecture », la porte s'ouvre, en coup de vent. A pas rapides, I'adjudant-chef
Cissé, Régisseur de sa qualité, fait irruption dans
la salle.
Branle-bas d'un combat très singulier : il faut faire vite et bien,
et discrètement — au moins pour limiter les dégits. Personne
ne doute en effet que le chef est venu exprès pour nous prendre enfin
sur les faits. Le glas va donc sonner pour certains, le régime de
la détention rendu plus sevère (si la chose se peut !) pour
ceux qui auront la chance de survivre. Et pour M. Cissé, ce sera
la promotion ; d'autres agents seront suspectés, sanctionnés,
peut-étre emprisonnés. Je saisis déjà toutes
les conséquences possibles et prie intérieurement.
En quelques secondes, tous les journaux sont rassemblés, jetés
sous la couverture du vieux Tyorory
Diallo commerçant originaire
de Dalaba, malade depuis deux semaines.
C'est finalement à son chevet que le Régisseur s'arrête
; il l'observe, ordonne qu'il soit transporté en brancard à
l'infirmerie. Que faire ? La chair de poule saisit tout le monde ; les souffles
sont coupés. Debout, le Régisseur attend l'exécution
de ses ordres. Il appelle :
— Chef de chambre !
Je suis transi de peur et je tremble comme une feuille morte. Et c'est alors
que le miracle survient : M. Mamadi
Diané, doyen de la salle, ancien
haut-commissaire aux Comptes, a réalisé la gravité
de la situation. Il appelle d'autorité M. Cissé qui le rejoint.
Il lui parle à l'oreille, l'amène à se baisser, à
nous donner dos, le retient un instant.
En un clin d'oeil, tous les journaux sont tirés du lit du malade, jetés
à terre, camouflés dans un paillasson et déjà
un détenu a pris place dessus...
Avant que le Régisseur ne se relève et revienne, M. Tyorory
Diallo est couché sur le brancard. Il est emporté à
l'infirmerie suivi du Régisseur.
Chacun pousse un ouf ! de soulagement. El
Hadj Mamadi Diané est longuement
remercié et félicité pour avoir — c'est indéniable
— sauvé de nombreuses vies humaines.
Dans un sourire serein de bonté et de tendresse, plein d'humilité,
le doyen secoue légèrement la tête en protestant :
— C'est à Dieu que vous le devez. Lui seul donne la vie et la retire.
Convenons que Cissé s'est plié au pouvoir que confère
mon âge auquel je dois moi-même l'instinct d'avoir appelé
!
Un jour, à la suite de pressantes demandes, le Chef de poste nous
apporte une poignée de sel jetée dans un numéro assez
récent de Horoya, le journal du Parti.
Le sel est vite recueilli ; le journal est déplié et qu'est-ce
que nous voyons en première page : la photo de M. Telli Diallo, ancien
Secrétaire général de l'O U.A., non réélu,
ouvrant un bal avec la première Dame de la République, Mme
Andrée Touré !
On jette un coup d'oeil rapide sur certains articles et séance tenante,
on étudie les implications du retour de M. Telli Diallo en Guinée...
D'avis unanime, l'acte est regrettable, irréfléchi, téméraire
et on dresse déjà la liste de ses amis qui vont le suivre
dans le prochain « complot » dont les trames sont, de toute
évidence, en préparation. Sont cités, entre autres
:
Quatre ans plus tard, en 1976, ces supputations sont devenues de cruelles réalités à 100 %.
9
Le complot contre Oumar
Baldé
Jeune ingénieur des Ponts et Chaussées, sorti de l'Ecole
centrale de Paris, il venait de signer, en 1958, un important contrat pour
la construction d'un haut barrage en Indonésie quand il entendit
l'appel pathétique lancé par le jeune gouvernement
guinéen à tous ses cadres de par le monde 6.
M. Oumar Baldé rompt unilatéralement le contrat à la
stupéfaction du gouvernement indonésien. Il revient en Guinée.
Pendant un long moment, il est laissé pour compte ; il se voit confier
des postes subalternes, les meilleurs étant entre les mains des hommes
du nouveau régime quand bien même ils y font preuve d'une incapacité notoire.
En 1965-66, la réalisation du grand « Carrefour Constantin
» à Conakry le révèle aux hautes autorités
et au public de la capitale. Il jouit désormais de l'estime et de
la considération de tous et bénéficie d'une promotion
rapide.
Quelque temps après, il est nommé Secrétaire général de l'Organisation des Etats riverains du fleuve Sénégal (O.E.R.S.), comprenant le Sénégal, la Mauritanie, le Mali et la Guinée.
A ce poste sensible, M. Baldé déploie un faisceau d'activités qui polarisent sur lui l'attention des quatre chefs d'Etat dont chacun apprécie le sérieux et l'exemplaire dévouement avec lesquels il assume ses fonctions.
En novembre 1970, la Guinée vient d'être secouée par
« l'agression impérialo-portugaise ». L'épuration
emporte les deux tiers du gouvernement, de hauts cadres et d'innombrables
victimes civiles. L'oncle de M. Baldé, M. Ousmane Baldé, ancien
ministre, est pendu.
Par message, le Secrétaire général de l'O.E.R.S est
appelé en consultation à Conakry. Il en informe la présidence de la République du Sénégal. Il lui est conseillé de s'abstenir de voyager en Guinée en ce moment d'exceptionnelle tension. Le gouvernement du Mali, pays d'origine de son épouse, le dissuade également de revenir en Guinée. Lui, estime qu'il est tenu de retourner en Guinée; il est convoqué par un message clair ; sa dignité et son prestige l'obligent à s'executer et, au surplus, il ne se reproche rien.
Il saute donc dans le premier avion pour Conakry, en faisant croire à
sa femme inquiète qu'il voyage pour Nouakchott (Mauritanie). Il est
reçu à bras ouverts par le Chef de l'Etat qui l'embrasse,
le présente élogieusement aux membres du cabinet présent.
M. Baldé lui dépose du courrier, dont le Président prend
connaissance, séance tenante. Sékou Touré le félicite, le reconduit jusqu'à l'escalier…
Quelques jours après, le Secrétaire général
de l'O.E.RS. vient prendre congé du Patron.
Auparavant, il a eu des difficultés pour recevoir son passeport ;
il s'est rendu compte du… cynisme de certains cadres, dont le chef de Cabinet du ministère de l'Intérieur… Cependant, le président l'accueille encore chaleureusement, lui donne des directives et lui propose même le poste d'ambassadeur de Guinée au Sénégal.
M. Baldé ne semble pas chaud. D'un classeur, le « Patron
» tire un tome des Oeuvres du P.D.G. 7,
qu'il dédicace élogieusement à Oumar Baldé pour
ses loyaux services rendus au pays.
Insidieusement, le Chef de l'Etat lui demande alors le numéro de
sa chambre à l'Hôtel Camayenne. Il voudrait lui envoyer une
voiture qui le déposerait tôt à l'aéroport. M.
Baldé lui indique le numéro de sa chambre mais affirme qu'un
ami ingénieur, M. Ibrahima Diawara, s'est déjà offert
pour le conduire à l'aéroport. Le président lui serre
la main, lui souhaite un bon voyage.
Rentré à son hôtel, M. Baldé prépare sa
valise et se couche.
A une heure du matin, il est réveillé et se retrouve face
à trois gendarmes venus l'arrêter. Il est bouleversé.
Le chef du trio réclame en priorité le tome dédicacé
qu'il a mission de ramener au Patron...
M. Baldé, menotté et dirigé sur Kindia où il
est soumis à un interrogatoire musclé, trois mois durant ;
110 feuilles sont dactylographiées en guise de « déposition
». Cruellement torturé, battu, ligoté, il porte longtemps
les stigmates des sévices endurés aux coudes, aux genoux et
aux chevilles… Pauvre Oumar Baldé ! De bonne foi et toujours confiant, il avait oublié qu'il avait affaire à un président fin stratège qui ne démasque ses batteries qu'à l'ultime minute.
Oumar Baldé sera impitoyablement exécuté le 30 août
1971, sous une pluie battante, avec d'autres hauts cadres.
Paix à ton âme et à celles de tes compagnons ! Que Dieu vous accueille en son Paradis ! Amen !
10
La disparition de Massa Koivogui
M. Massa Koivogui, ancien militaire de son état, était
le dynamique Secrétaire fédéral de Macenta, au début
de l'Indépendance. Trempé au feu de la lutte, il était
toujours sur la brèche pour défendre avec rigueur et vigueur
les nobles idéaux du jeune Parti. Quelques années après,
des dissensions mineures et, en fin de compte, des contradictions éclatent entre le Secrétaire fédéral et les hautes autorités du pays. Les problèmes ethniques élargissent le fossé qui se creuse entre eux...
Par des manoeuvres subtiles, Massa est écarté de ce poste
« sensible ». Son franc-parler, à plusieurs reprises,
le signale à l'attention du Secrétaire général
du Parti-Président de la République de Guinée.
Dans les remous profonds de « l'après-agression », il
est arrêté à Macenta, transféré à
Kindia où il est écroué avec deux compagnons.
A l'interrogatoire, on exige de lui qu'il avoue avoir recu une cargaison
d'armes et de munitions qui seraient stockées dans son village !
Cruellement ligoté, il est torturé, battu. Dans l'épreuve,
il reste stoique, refuse de reconnaitre ces mensonges montés de toutes
pièces. Les sévices et les tortures n'entament ni son courage
ni son moral, ni son franc-parler.
De Conakry, où son interrogatoire est suivi de près, il est
décidé que l'enquête doit se poursuivre jusque dans
son village Yoniè (Macenta) et dans la zone frontalière. Le
ministre, Lansana Diané, Secrétaire permanent du Bureau politique
national, est chargé de cette mission.
De nuit, toujours ligoté, Massa est extrait de sa cellule de la Maison
centrale de Kindia, embarqué dans une jeep qui suit la voiture du
Secrétaire permanent. Le trajet est long et difficile. Massa gît
au fond de la Jeep qui cahote durement sur la route défoncée
par les interminables pluies de l'hivernage. De longs arrêts immobilisent
le véhicuie militaire à Faranah, Kissidougou, Guéckédou.
Il est toujours abandonné à lui-même, le ventre vide.
Au 3ème jour, le « colis » est débarqué,
incarcéré dans une cellule de la prison de Macenta. La nouvelle
de son arrivée se répand comme une trainée de poudre.
L'émotion est profonde. Chacun à Macenta est convaincu de
son innocence. Mais que dire et que faire ? Le silence perfide est de mise.
Au deuxième jour de son arrivée, brutalement extrait de son
infecte cellule, il est embarqué pour l'enquîte sur le terrain,
à Yoniè, où il est entendu qu'il devra être
humilié aux yeux des siens qui ont encore une parcelle de confiance
et de considération pour lui.
Il arrive à Yoniè. Avec émotion, ses parents apprennent
sa présence. Apeurés, inquiets, faisant semblant de passer
leur chemin, les paysans, les uns après les autres, cherchent timidement
à apercevoir leur innocent frère pris dans ce tourbillon infernal
de la révolution.
Massa Koivogui est ensuite conduit dans la forêt par des officiers
et leurs sbires ; pendu par une jambe, battu jusqu'au sang, sommé
d'indiquer la cachette des armes et des munitions, toutes choses dont il
ignore jusqu'à l'existence ! Ses cris de douleur terrorisent ses
parents qui s'enfuient. Quand on sent qu'il tombe dans une certaine léthargie,
on arrête les coups, on défait les liens et il git un moment
sur le sol humide. Dès qu'il reprend conscience, les supplices reprennent
de plus belle. Après des heures de tortures, les « enquêteurs
» étant à bout de souffe, il est définitivement
détaché et rembarqué dans le véhicule pour retourner
à Macenta. Aux détours de la piste, parents et amis rassemblés
tentent, furtivement, d'apercevoir le corps inerte qui git au fond de la
jeep.
Le Secrétaire permanent auquel on fait le compte-rendu est bouleversé.
Il supplie Massa Koivogui de reconnaitre les faits, « d'aider la
Révolution » ! Il est lui-même inquiet de son propre
sort, car sans ces aveux, que va-t-il pouvoir raconter au « Patron
», à Conakry ? Massa reste imperturbable ; on le rejette dans
sa cellule puante à la stupéfaction de ses parents et amis.
Après quelques jours de repos, il est réembarqué pour
Kindia où il arrive dans un état squelettique, le corps gercé
de coups de fouet. Son moral est toujours bon et son franc-parler, invariable.
A une heure tardive, une nuit de fin octobre 1971, répondant à
l'appel discret d'un geôlier, il est tiré de sa cellule et
embarqué pour une destination inconnue...
Pauvre Massa Koivogui ! Paix à ton âme et que Dieu t'accorde sa miséricorde et sa grâce. Amen !
11
La mort de Ban Ansoumane Touré
Après l'école primaire de Siguiri, sa ville natale, M.
Ban Ansoumane Touré a fait ses hautes études à Dakar,
puis en France où il était l'ami d'enfance inséparable
de M. Fodeba Kéita le célebre père des Ballets Africains,
futur ministre guinéen prestigieux. Parfois, M. Touré prenait
la direction des Ballets, pour parcourir, au gré des invitations
et des contrats, les différents continents.
A l'indépendance de la République de Guinée, M. Fodéba
Kéita assume des fonctions ministérielles. Il est suivi de
son fidèle compagnon d'enfance, le frère Ban Ansoumane Touré,
toujours discret et spirituel.
Après différents postes importants, Ansoumane Touré
est nommé vers 1969 gouverneur de la Région administrative
de Dinguirayé et, quelques mois plus tard, c'est l'agression portugaise
avec les bouleversements que l'on connait.
Les dénonciations succèdent aux dénonciations. Par
message, Ban Ansoumane est convoqué à Kankan. Il y sera arrêté,
transféré le jour même par avion à Conakry, puis
par jeep de Conakry à Kindia où il sera écroué
et mis à la « diète ».
Jamais interrogé sur le fond, il restera détenu trois ans
durant. Parfois, il est interpellé pour des motifs anodins.
En mai 1971, il est pensionnaire de notre salle « T.F. ». Au
fil du temps, sa santé s'étiole; il maigrit considérablement.
Son mal gagne du terrain : un infirmier affirme qu'il souffre de polynévrite
aiguë et de rhumatisme.
Matin et soir, ce malade a besoin de massages et de compresses chaudes.
Pour avoir de l'eau chaude, il faut se lever de bonne heure, supplier le
chef de poste. Ce n'est pas aisé ; le chef de chambre fait de son
mieux, mais le moral du malade évolue en dents de scie.
Le 31 mai 1973, vers 5 h 15, se levant de son lit, il se dirige vers le
réduit servant de toilette. Dans l'obscurité, il fait un faux
pas et tombe la tête la première au bord de l'allée
centrale. Il s'est grievement blessé à la tête. Il gémit.
Le chef de chambre qui prie à côté, accourt, et le relève.
Il saigne abondamment. Péniblement, le blessé raconte :
- Oh ! mon frère, j'ai fait un faux-pas. Je ne m'en sortirai pas
! Dans quelques instants, je ne serai plus de ce monde ! Chef de chambre,
mon frère ! je t'avais chargé d'une commission pour mon ancienne
épouse, actuellement Mme Tounkara née Seck, ainsi que pour
mes enfants et mes soeurs. Dis à mes parents, qu'au terme de ma vie,
je regrette du tréfonds de moi-même d'avoir transgressé
les recommandations de mon père : dans ma tendre enfance, il m'avait
formellement interdit tout lien d'amitié avec Fodéba ! Je
n'avais rien compris. Aujourd'hui, ma fin justifie la sagesse de mon bon
vieux père...
Au bout de cette longue et pénible tirade, il s'étouffe. Je
le laisse aux mains des amis accourus. Je tape à la porte, sollicite
l'intervention du chef de poste et de l'infirmier-major. Avec désinvolture,
le porte-clefs répond :
- Tu n'ignores pas que pour aucun motif la porte ne doit s'ouvrir avant
7 heures du matin ! Je peux néanmoins te prêter ma torche,
exceptionnellement.
A mon retour auprès du frère Touré, il s'était
déjà éteint d'une forte hémorragie. Ses menus
effets et sa paire de savales ont été rassemblés à
ses côtés.
On l'a allongé sur le brancard métallique et, à la
tombée de la nuit seulement, deux prisonniers de droit commun escortés
par l'adjudant-chef Mamadou Camara l'ont conduit à sa dernière
demeure, quelque part aux environs de Kindia.
Le lendemain, I'adjudant-chef ne peut s'empécher de me dire :
- J'avais beaucoup d'admiration pour ce sage de votre salle. Je l'ai fait
enterrer selon les préceptes du Coran. J'ai même planté
une jeune pousse de manguier à son chevet (sic).
Paix à ton âme Ban Ansoumane !
Notre vie de parias de la société guinéenne était émaillée d'incidents tantôt plus ou moins comiques tantôt plus ou moins dramatiques sur lesquels nous n'avions alors pas le temps de nous arrêter. Voici quelques-unes de ces anocdotes :
Le peigne édenté
Au moment de l'insoutenable tension consécutive au brûlant
problème de communications secrètes des détenus avec
leurs familles à Conakry, à l'occasion d'une fouille inopinée,
un peigne édenté, glissant des petits effets de M. Balla Camara,
ancien ministre, tombe sur le sol devant les hautes autorités du
Camp. Les agents inquiets se regardent en silence.
- Qui vous a donné ce peigne ? lui demande-t-on.
Le prisonnier répond avec désinvolture, fait le portrait rapide
d'un gendarme tout de suite identifié. Il s'agit de l'adjudant Mamadi
Kourouma, en service à l'époque à N'Zérékoré.
On fera écrouer ce dernier au Camp Boiro; malgré qu'il soit
en charge d'une nombreuse famille, le gendarme sera impitoyablement exécuté
pour trahison...
Les comploteurs au poteau
Vers juin 1973, après quatre ans de réclusion à Kindia,
un soir, alors que la salle est plongée dans un silence déprimant,
nous parvient une musique couvrant le ronflement d'un moteur de camion.
A la hauteur de la Maison centrale, la musique s'arrête brusquement,
des dizaines de gorges crient en choeur :
- Les comploteurs, au poteau ! Les renégats, au poteau !
Quelques instants après, les instruments reprennent leur fanfare
endiablée. Nous nous disons :
- Décidément, le P.D.G. ne nous oublie toujours pas !
« Le mort réveillé »
Au cours de son interrogatoire M. Karamoko Sidibé, plus connu sous
le nom de Dabadou Karamo, ancien membre du Bureau fédéral
de Kankan, est sauvagement torturé, battu et assommé. Il tombe
dans une totale inconscience. Vigoureusement secoué, il reste inerte.
Les geôliers, le traînent, le couchent dans le brancard métallique
servant au transport des cadavres de la Maison centrale.
Sur la pointe des pieds, les membres de la Commission d'enquête, apeurés,
quittent la salle les uns suivant les autres. Dabadou Karamo est transporté
dans la cuisine désaffectée, considéré comme
mort, il devra être enterré à la tombée de la
nuit.
Un moment après, sorti soudain de sa léthargie, Karamoko Sidibé
s'assied dans le brancard. La corvée chargée de son enterrement
le retrouve ainsi. On entend crier :
- Le mort s'est réveillé ! le mort s'est réveillé
!
Dabadou Karamo en reste sidéré !
Déconvenue d'un ancien ministre
Récemment arrêté, un ministre est incarcéré
dans une sordide cellule du camp. Quelques instants après, il commence
à taper, de manière intempestive, à sa porte et crie
:
- Je veux aller aux toilettes ! C'est moi, le ministre Un Tel !
A pas lents, arrive une brute de milicien qui veut savoir qui tape à
la porte. Le détenu répond :
- C'est moi, le ministre Un Tel ! Je veux aller aux toilettes !
Le geôlier répond :
- Ici, il n'y a pas de ministres mais des comploteurs et c'est tout !
13
La « disparition » de
E. H. Mamadi Diané
El Hadj Mamadi Diané est Inspecteur général des
Finances, en service à l'Office du Niger, au Mali, quand la Guinée
accède à l'indépendance nationale. Comme tant d'autres
cadres, il répond volontiers à l'appel pathétique du
jeune gouverocment guinéen. Il quitte précipitamment son bon
environnement social, au regret de ses nombreux amis au milieu desquels
il a évolué depuis son adolescence.
Intégré à la fonction publique guinéenne, sa
valeur intrinsèque lui permet d'accéder facilement au poste
de haut-commissaire aux Comptes. Il a de l'ascendance et de l'autorité
; ses admirateurs et adversaires inavoués l'appellent « le
Super ministre ». Il assure d'importantes missions d'Etat à
l'intérieur comme à l'extérieur du pays.
Une fois, à son arrivée à Bamako, il est reçu
à bras ouverts par le président de la République, M.
Modibo Keita. Le ministre-résident, M. Damantang Camara, assiste
à l'entretien à la grande gêne du président malien
et de M. Diané qui auraient souhaité un tête-à-tête
amical.
La fois suivante, en dernière minute, le président Sékou
Touré fait inclure M. Diané dans une importante délégation
devant l'accompagner à Bamako. A l'aéroport de Bamako, le
président malien donne une accolade remarquée à son
vieil ami. Ils échangent quelques mots à deux pas du président
Sékou Touré. Puis, les membres du gouvernement malien font
cercle autour de M, Diané, en présence des deux chefs d'Etat.
Après les formalités d'accueil, au moment où les pilotes
se préparent à reprendre leur vol de retour à Conakry,
M. Diané est appelé aux côtés du Chef d'Etat
guinéen. Celui-ci lui demande de reprendre l'avion pour Conakry.
M. Diané, stupéfait, fait remarquer que sa valise est déjà
déchargée et en ville. Qu'à cela ne tienne !
- N'ayez aucune crainte, je m'en occuperai, lui dit le « Patron
».
A la surprise de l'assistance, à pas lents, El Hadj Diané
remonte dans l'avion qui décolle pour Conakry. Il est le seul passager
à bord...
Au retour du Chef de l'Etat, il fait partie des corps constitués
qui l'accueillent à l'aéroport. Avec un petit sourire narquoix,
le « Patron » lui dit :
- Je me suis occupé de ta valise; elle est à bord de l'avion.
Tu as le bonjour de tes amis.
Depuis cet incident, un léger froid subsiste entre les deux hommes.
Le « Super ministre » n'est plus écouté. Toute
allusion à lui énerve le Président qui, à la
faveur d'un rernaniement, rogne l'appellation du service dont il amenuise
les attributions.
Quelque temps après, c'est « l'agression ». Sauvé
in extremis de la mort, le général Lansana Diané
est hébergé par son oncle El Hadj Mamadi Diané qui
lui trouve une planque sûre à la SIG de Madina.
Dénoncé par qui et pourquoi ? M. Diané est arrêté,
transféré et écroué à Kindia.
Les peines morales sont insondables ; il se perd en conjectures et parfois
il se recouvre la tête pour pleurer longuement en silence.
Au cours des inspections, il est ahuri, bouleversé de constater que
le capitaine Siaka Touré, son ancien voisin dont la maison n'est
séparée de la sienne que par une ruelle et qui, matin et soir,
venait le saluer respectueusement, ne le remarque même plus dans la
cohue des détenus. ! Pourtant, M. Diané lui demande des nouvelles,
pose des questions précises auxquelles le capitaine ne prête
qu'une oreille distraite et ne répond jamais.
M. Diané est sur les nerfs ; au moindre manquement des geôliers,
il se fâche et dit :
- Eh, oui ! Quand le fromager tombe, les chevaux montent sur le tronc !
Les fêtes religieuses sont pour El Hadj Diané des moments de
profonde émotion : il se demande si sa maman a pu obtenir le mouton
de sacrifice. Il se couvre la tête et garde longtemps le lit-picot.
Une nuit, il se souvient de la prédiction d'un marabout du Sahel
malien qui, en 1933, lui avait dit qu'un jour à la suite d'un grand
événement, il rentrerait dans son pays mais, qu'à la
suite d'une mésentente, son avenir deviendrait sombre.
Après 7 ans de détention, sans motif reconnu et sans interrogatoire,
El Hadj Mamadi Diané est décédé le 24 novembre
1977.
Il n'avait cessé de parler de sa vieille Hadja, de sa jeune épouse
Oury Diané, sage-femme d'Etat à N'Zérekoré,
de sa fille Diaramanka et de tous les autres membres de la famille.
Il avait rendu d'éminents services à la salle « T.F.
« où il aida à aplanir bien des difficultés.
Que Dieu lui accorde son Paradis. Amen !
Dans ce chapitre, je voudrais exposer, en résumé, les motifs parfois anodins qui ont entraîné l'arrestation, la torture, la mort de mes nombreux co-détenus. Ensemble, prions, avec ferveur pour le repos de leur âme.
M. Baba Hady Thiam
Ancien Directeur général de la Banque du Commerce extérieur,
il avait été arrêté, interpellé dans une
précédente affaire de « complot ». Après
quelques jours d'enquête, faute de « preuves », il avait
été remis en liberté.
Il n'avait pas eu la présence d'esprit ou la « délicatesse
» de remercier les membres du Comité révolutionnaire
ou son Président effectif, le Chef de l'Etat en personne ! C'était
une obligation et il fallait s'en acquitter. Le savait-il seulement ?
En 1971, arrêté après l'agression, c'est la première
remarque qu'on lui fait. On lui dit ouvertement que, cette fois, il ne doit
s'attendre à aucune clémence de la part du P.D.G. En d'autres
termes, sa vie est en danger.
Le 30 août 1971, en nous quittant définitivement pour le champ
d'exécution, son chapelet enroulé autour du poignet droit,
il nous a fait des adieux profondément émouvants.
M. Gnan Félix Mathos
Ancien député, devenu par la suite Directeur général
de la Banque de Développement agricole, il représente généralement
la Guinée aux conférences internationales et à la Banque
Africaine du Développement. Mensuellement, il se rend à Monrovia
(Liberia) pour l'enlèvement des fonds en devises au profit de la
Présidence de la République.
Pour lui, tout marche bien, mais il ne rend pas régulièrement
visite au Chef de l'Etat. Celui-ci en fait la remarque à son épouse.
Mais M. Mathos estime toujours que tout marchant bien dans son service,
il n'a aucune raison de se transformer en « fidèle courtisan
» de la présidence !
Après l'agression, dénoncé comme étant membre
d'un « réseau », il payera de sa vie cette «
infidélité » !
M. Fodé Mangaba Camara
Riche commerçant-planteur du Quartier Boulbinet à Conakry
; il porte un surnom qui gêne le Chef de l'Etat; ce pseudonyme «
Mangaba » se traduit en effet par : « qui détrone le
chef » ! Sékou Touré lui en fait la remarque...
Par ailleurs, Mangaba connaît des procès houleux qui mobilisent
des foules considérables. Devant cette popularité, le Patron
sait attendre...
Après l'agression, M. Fodé est dénoncé et arrêté.
Il succombera de privation totale d'aliments, victime de la fameuse «
diète noire » !
M. Charles Koïvogui
Il était fonctionnaire au ministère des Affaires étrangères
au moment de son arrestation. En 1959, jeune cadre de l'Education en service
à Kankan, il a des démêlés avec le pouvoir à
propos de sa jeune épouse. Toutes les tentatives de réconciliation
échouent. Il est mis à l'index, victime d'une injustice criante.
Sa déception est profonde.
En mission aux Etats-Unis, il se remarie avec une Américaine noire,
Mrs. Simone Carmen. Ce mariage dérange les responsables guinéens...
Après l'affaire des communications secrètes entre son frère
Pierre Koivogui et la femme de ce dernier, Hawa
Diallo, Charles,
qui n'en savait rien, est arrêté et écroué au
camp Boiro.
Mrs Carmen sera expulsée quelques heures après. Le commissaire
de police Cédy Maurice chargé de cette expuision, à
la passerelle accepte une « bise » de la dame. Pour cela, il
sera arrêté « pour trahison », purgera 7 ans de
détention - coût de l'embrassade - et sera remis en liberté
à demi-sourd, et à demi-aveugle...
En janvier 1971, M. Charles Koivogui sera fusillé au pied du mont
Gangan, à Kindia.
M. Sékou Sadibou Touré
Commerçant d'origine malienne, il revient d'Europe, s'installe à
Conakry où il est chaleureusement reçu par le Chef de l'Etat.
Horoya le présente en 1ere page, fait l'éloge de son patriotisme
et de son sens des affaires.
A peine installé, ses affaires marchent en effet à merveille.
Il est P.D.G. de Fruitaguinée. Dans son grand domaine à Coléah,
il construit un beau building où il reçoit ses amis triés
sur le volet. Il rencontre de moins en moins le Chef de l'Etat et, en ces
rares occasions, il ne lui parle que d'affaires commerciales.
A l'occasion des fêtes, M. Sadibou Touré ne reçoit que
des Guinéens en couples mixtes. Le « Patron »
en prend ombrage mais Sadibou, bien que le sachant parfaitement, ne s'en
émeut guère.
Après l'agression, M. Sadibou Touré est arrêté
et conduit à Kindia où il est battu, torturé par Emile
Cissé qui le somme de dénoncer les « comploteurs
»...
En août 1971, les signes de troubles mentaux sont évidents
lorsqu'il est conduit devant le peloton d'exécution.
M. Mamady Sagno
L'un des pionniers les plus combatifs du R.D.A. 8.
Toujours sur la brèche, c'est le « taureau » qui attaque
avec violence, pourfend et détruit les groupuscules d'opposants.
Après une série de promotions, il est ministre de la Défense
nationale mais son franc-parler augure mal de son avenir : il discute les
ordres et dit trop crûment ce qu'il pense !
A Faranah, il « surprend », les parents du Chef de l'Etat en
affirmant que le Parti n'est pas la propriété de ce dernier
!
Après l'agression, il est kidnappé à son domicile,
puis sauvagement torturé. Malgré qu'il soit en position de
faiblesse, ses réactions restent brutales et son franc-parler invariable.
Purgeant une « diète noire » insupportable, il
s'éteindra, dans de longues et atroces souffrances.
M. Kémoko Kéita
Ancien universitaire, Kémoko Keita devient procureur de la République à
Kankan. Son épouse, française, est professeur à l'Ecole
normale Julius-Nyéréré ; le couple vit dans une parfaite
entente. M. Kéita assume avec autorité ses fonctions, tranche
avec impartialité et en toute conscience les dossiers judiciaires,
repoussant avec courtoisie mais fermement les directives, parfois partisanes,
des responsables du Parti.
Le « Patron » ne supporte pas ces « actes d'insubordination».
Relevé de ses fonctions, M. Kéita est affecté à
Conakry.
Quelques jours après l'agression, tard dans la nuit, il est kidnappé
en slip à son domicile. Ses efforts pour se saisir de ses habits
sont vains. Il sera transféré à Kankan où il
débarque presque nu à l'acroport en présence d'une
foule considérable.
Dans les heures qui suivent son arrestation, son épouse sera expulsée.
Selon les versions, M. Keita ou se serait donné la mort ou aurait
été exécuté à Kankan...
M. El Hadj Thierno Ibrahima Bah
Ancien gouverneur de Région, il assume les fonctions de Directeur
de Cabinet au ministère du Développement rural de Labé au moment de l'agression.
Epoux de la séduisante Hadiatou Barry, celle-ci affiche avec
une fierté, jugée trop hautaine ses titres de noblesse traditionnelle,
ce qui ne plait pas au « grand Patron » et à sa
célèbre « Cour ».
A la faveur des turbulences de l'agression, El Hadj Thierno Ibrahima est arrêté ; ses frères Bademba et Mouktar, sa mère Néné Foutah et enfin son épouse Hadiatou Barry vont le suivre dans les geôles de Kindia.
El Hadj Thierno Bah est cruellement torturé au camp Kémé Bourama. Le tombeau de Tierno Oumar Diogo, son honorable père,
sera violé, profané par des agents de l'ordre à la recherche de cachettes d'armes et munitions...
Thierno Bah et son frère Bademba y perdront leur vie.
M. Abdoulaye Coumbassa
Brillant commissaire de police de Ratoma (Conakry II), il était toujours
à la pointe du combat pour la pérennité du P.D.G. Sa
permanente disponibilité, son exemplaire dévouement le signalaient
constamment à l'attention des hautes autorités qui le chargèrent
de la sécurité spéciale du Président Nkrumah
dans sa résidence de Coléah.
Cette nouvelle et difficile tâche ne permettait ancun repos quand
on sait que la tête de N'Krumah était mise à prix :
10 000 dollars pour qui le livrerait mort ou vivant ! L'ancien président
du Ghana en était très conscient. Le moindre bruit insolite,
autour de sa villa le terrorisait. Il criait et gesticulait et M. Coumbassa,
toujours discret et prévenant, apparaissait alors, l'exhortant au
calme.
Le commissaire avait un défaut à ses rares heures de repos,
il se mettait en costume, noeud bien fait, pochette et cravate assorties.
Il était qualifié de « nostalgique », de
« suffisant », de « petit gonflé
», autant de « crimes » qui font oublier «
les bons et loyaux services rendus à l'Etat ».
Après l'agression, il est enlevé dans son lit de malade à
l'hôpital Donka et incarcéré au camp Boiro.
Il disparaitra, une
nuit, pour toujours.
Lieutenant Mamadou Bah
C'était le garde du corps du « Patron » ; aussi
dévoué qu'imposant — sa taille 2, 02 m. lui a valu les surnoms de « De Gaulle » et de « Grand Bah ».
En 1964, il accompagne « le Patron » en visite d'Etat en Algérie.
Ayant couru après la voiture présidentielle de l'aéoroport
à la résidence de l'hôte de marque, il se voit élevé
sur-le-champ au rang d'officier par le président Ben Bella !
« Grand Bah » vit dans le Palais aux côtés du président.
Il devient vite gênant à certains égards...
Après l'agression, il sera arrêté et connaîtra
un calvaire des plus atroces ; pendant plus d'un mois, il vécut les
mains au dos, enserrées dans des menottes aux crans « grippés
» dont on disait que la clé s'était égarée.
Ses poignets gangrenés suppuraient...
Dans ses cuisantes douleurs, « Grand Bah » resta muet ; pas
un gémissement, pas une réclamation. Malgré sa condition,
les autorités de la prison ne l'abordaient qu'avec appréhension
se disant que Bah pourrait les charger de la tête, comme un buffle,
et mettre hors de combat même des geôliers armés !
Une nuit, sous une pluie battante, « Grand Bah » sera extrait
de sa cellule. Il nous quittera pour toujours...
M. Kerfalla Touré
Il était le Directeur général de l'Urbanisme et Habitat
à Conakry. Il avait construit de beaux bâtiments, édifié
à ses frais une permanence du Parti sur son propre terrain à
Coléah (Conakry III) !
A la suite d'une affaire de famille, le président est informé
de la situation d'une de ses filles, Mlle N'Mah Touré, quelque
peu handicapée, que le père voudrait envoyer à l'étranger
en vue d'une formation appropriée. Le « Patron « estime
que l'Ecole de Secrétariat de Conakry ferait l'affaire de cette fille.
M. Kerfalla Touré s'engage donc à renoncer à son projet.
Quelque temps après, cependant, N'Mah Touré devait rejoindre
son frère aîné au Canada...
Le « Patron » qui, entre-temps avait vainement cherché
à la rencontrer, est finalement mis au courant. Il n'est donc pas
content et le manifeste à M. Kerfalla Touré.
Celui-ci sera arrêté, libéré, puis repris deux
jours plus tard. Il sera exécuté finalement sans autre forme
de procès.
Quatre ans après ma mise en liberté, six ans encore après
l'exécution du regretté Kerfalla Touré, par une nuit
noire, dans un hôtel de Boké, à 300 km de Conakry, je
rencontre son épouse Mme Bountou Camara qui court après
marabouts et charlatans, réputés puissants, pour la libération
de son malheureux époux !
Mon émotion est profonde mais, que dire ? que faire ? Je passe une
nuit agitée. Le matin, je m'efforce d'afficher ma sérénité
devant cette respectable dame qui ne me demande qu'une seule chose : que
je lui parle de son mari...
M. Kodjo Coffee
Redoutable judoka, garde du corps du docteur N'Krumah, il l'a suivi à
Conakry après le coup d'Etat qui renversa son patron.
Au fil du temps, Coffee a compris que le retour de son patron à
Accra était devenu hypothétique. Vivant d'expédients,
déraciné, ne comprenant pas un traître mot des langues
du pays, en proie à la nostalgie, il ne cesse de penser à
sa famille. Il médite, puis décide, comme tant d'autres l'ont
fait avec bonheur, d'écrire à sa famille afin qu'elle lui
envoie un billet d'avion qu'il prendrait clandestinement à Frectown
capitale de la République de Sierra-Léone toute proche.
Il prend contact avec un vieux Togolais, postier en service à Conakry,
dont il sollicite l'entremise pour expédier ses lettres et recevoir
les réponses.
Kodjo Coffee écrit trois, quatre lettres à sa famille, mais
ne reçoit aucune réponse. Il s'en étonne, s'inquiète,
en reste préoccupé.
Un matin, comme il en a pris l'habitude, il rend une visite de courtoisie
au docteur N'Krumah ; celui-ci s'enquiert de son moral.
- Bon ! Confiant en notre retour triomphal à Accra ! répond-t-il...
Le président met en doute son assertion, le conteste. Kodjo tente
de le convaincre. Le docteur N'Krumah sort alors d'un tiroir ses 4 lettres
manuscrites qu'il lui tend ; il le regarde en coin ; il lui demande de les
lire à haute voix.
Kodjo consterné, tremble, réalise la trahison, cherche s'expliquer.
Le docteur N'Krumah appuie sur une sonnette. Le commissaire attaché
à sa personne se présente et reçoit l'ordre d'arrêter
Coffee et de le conduire sur-le-champ au camp Boiro. Sitôt dit, sitôt
fait.
Kodjo en est à sa deuxième année de réclusion,
quand il est l'objet d'un affront qu'il dit ne pouvoir supporter. Du tranchant
de la main, il couche raide-mort le geôlier auteur de l'affront. Kodjo
est mis au régime spécial de la « diète noire
».
Le Responsable Suprême informé, lui accorde sa grâce.
Quant au docteur N'Krumah, il exige que son ex-garde du corps soit passé
par les armes.
La grâce présidentielle reste cependant acquise. Mais les geôliers
entendent bien punir Kodjo pour son crime, dans le secret du Bloc.
Un matin, il est extrait de sa cellule, férocement ligoté,
immobilisé, couché sur une dalle chaude, exposé à
l'ardent soleil tropical ; de surcroit, les sbires déposent sur lui
une feuille de tôle.
Coffee crie, hurle de douleur. On le bâillonne. Il passe la journée
la plus atroce, la plus longue certainement de sa vie, à beugler
comme un veau que l'on marque au fer rouge.
Il est emmuré, soumis à une « diéte »
prolongée. Il en sortira paralysé, flageolant, les bras atrophiés,
décharnés, inopérants. C'est dans ce piteux état
que nous le découvrons, nous les rescapés de la première
fournée du prétendu complot « Kaman-Fodéba ».
Profitant du court moment de liberté dans la cour du Bloc, nous nous
occupons de lui, mais il est déjà très mal en point.
Plein de courage, il lutte par tous les moyens pour pouvoir rentrer un jour
au Ghana et retrouver les siens. Mais le scorbut le mine.
Le 22 novembre 1970, quand le Bloc est investi par les soldats et les officiers
portugais, quand chacun court à toutes jambes pour sortir du mauvais
trou, Coffee, lui, n'a pu se traîner que jusqu'à sa porte.
Il appelle au secours, à la pitié, ses bras décharnés
font des mouvements désordonnés au-dessus de sa tête
; il baragouine... en anglais !
Des amis reviennent sur leurs pas, se prenant les mains, ils emportent leur
encombrant « fardeau » jusqu'à l'esplanade...
Puis, dans les rafales des mitraillettes, c'est la débandade, le
sauve-qui-peut ! Kodjo reste seul sur le terrain à portée
de main des geôliers. Il est réincarcéré, oublié
48 heures dans une cellule. ll sera parmi les premiers transportés
à la Maison centrale de Kindia.
Un jour, en catatrophe, il sera admis à l'hôpital. Le personnel
de la santé est horrifié par l'état de ce malade infesté
de poux qui le parcourent en tous sens ; sur ses loques, sur son corps percé
de mille morsures, dans sa tignasse où ils s'enfoncent et réapparaissent
indéfiniment.
Au plus pressé, il est débarrassé de ses lambeaux d'habits,
de ses menus objets qui sont rassemblés, arrosés d'essence
et brûlés. Il est rasé, habillé de neuf. On s'occupe
avec attention de lui, piqûres, perfusions et comprimés sont
administrés mais l'organisme est déjà trop affaibli.
Coffee mourra avant le docteur N'Krumah, mais après le décès
de ce dernier, les autres Ghanéens que le Président
déchu retenait en prison seront rendus à la liberté...
Pauvre Kodjo Coffee, que la terre de Kindia te soit légère
et que Dieu t'accorde son Paradis. Amen !
15
Le 22 novembre 1973 : ma libération !
Vers 14 heures, étendu sur mon inconfortable lit-Picot, je rumine de sombres pensées. Je réalise mon infortune même s'il ne me reste plus que 3 mois à tirer sur les 5 ans de ma condamnation ! Le Parti ne peut-il pas m'accorder au moins une grâce pour le bout de chemin qui me reste à faire. Je m'endors sans trouver de réponse.
Je me réveille, un peu plus fatigué, mon subconscient accaparé par un long rêve dans lequel je roulais à toute vitesse sur une route bitumée …
Je reprends mes activités de chef de chambre. A 16 heures 30, après la prière, je reste sur mon carton qui me sert de tapis de prière et j'égrène infatigablement mon chapelet fait de mie de pain.
Quelques instants après, la voix du Régisseur, l'adjudant-chef
Cissé, se fait entendre à la porte :
— Amadou Sidibé, Moussa Camara et Kindo Touré, préparez-vous
pour un transfert ! …
Une subite et singulière agitation s'empare de la salle : mes amis me commandent d'abandonner mon chapelet ; ils veulent me charger de commissions pour leurs familles ; ils soutiennent que je vais à Conakry pour y être libéré !
Je suis assailli, tiré par-ci, par-là. Chacun me charge de commissions pour X ou Y, pour une épouse éplorée ; des adresses sont hâtivement griffonnées, glissées dans mon vilain baluchon de cretonne, mon fourre-tout, avec une dizaine de chapelets envoyés à différents parents. Je suis abasourdi, ne sais que faire. Une demi-douzaine de bouches me parlent à la fois …
Je m'approche de El Hadj Mamadi Diané. Il me regarde fixement les yeux dans les yeux, sans mot dire ; des larmes perlent à ses yeux. Je fais le serment de traduire fidèlement ses commissions ; il acquiesce de la tête, se couche dans son lit et se recouvre la tête. Je comprends sa peine...
Dabadou Karamo fond en pleurs sur moi. Il me demande qui s'occupera de lui après mon départ ! Il veut savoir si j'ai le cur de le quitter ? Je suis géné, perplexe, ne voudrais pas le froisser en ce moment ultime. Il me retient par le bras ; j'attends qu'il daigne me lâcher !
Fodé Cissé est ému ; il me renouvelle ses commissions pour son Aïcha bien-aimée, notre courageuse pourvoyeuse en journaux et revues que l'on dévorait au « salon de lecture ».
Ibrahima Barry, l'ancien Fédéral de Pita, me confirme l'adresse de sa gentille épouse qui a promis rigoureuse fidélité jusqu'à sa libération.
Alphadio Diallo me charge d'écrire, en son nom, à ses parents à Tougué et Dinguiraye.
Doudou Faye m'indique son logement derrière la pharmacie de Madina.
Elie Ayeck fait une commission pour son frère le directeur de l'Etaperu.
Mon beau-frère Kerfalla Bangoura a mille commissions pour sa soeur, ses épouses, ses nombreux amis dont Cissé et Alkaly Bangoura.
Alfred, Oumar m'indiquent les logements actuels de leurs familles.
Pour Ibrahima Camara « Camus », je dois voir sa soeur Mme N'Diaye
à la Banque centrale.
Mes oreilles bourdonnent de toutes ces commissions, parfois criées pour que je ne les oublie pas quand, à 18 heures, la porte s'ouvre …
Pieds nus, short et chemisette bleu délavé, mon fourre-tout
sous l'aisselle, je franchis la porte pour le poste de police. Mon émotion
est grande ; j'ai la chair de poule.
Dans la cour, je me tourne vers les cellules et les salles, lève
les mains vers le ciel, prie pour que Dieu clément et miséricordieux
qui m'accorde à moi cet instant pathétique, veuille que tous
les détenus écroués à travers la Guinée connaissent
ce même instant de bonheur !
Je fais des signes à tous ; des co-détenus accrochés
aux barreaux me répondent par d'autres signes avec de larges sourires.
C'est paradoxal, mais j'ai peine à quitter les lieux, les amis. A
la porte, les geôliers commencent à fouiller les premiers venus
; ils ont déjà saisi de petits effets, des notes griffonnées.
Je reste à quelques pas, entame une prière afin que Dieu arrête
cette fouille, quand le chef Cissé s'écrie :
- Eh, ça suffit comme ça ! Je n'ai pas le temps à perdre
! Il m'est ordonné d'être à 20 heures à Conakry.
Allez, embarquez-vous !
Je fais action de grâce ; d'un pas, je suis hors du sinistre camp
de concentration où l'on a connu toutes les atrocités. Je
prends place dans la jeep soviétique. Aux abords immédiats
de la Maison centrale, des prisonniers de droit commun et des passants nous
regardent avec étonnement. Nous sommes encadrés par des sbires
armés ; la jeep démarre.
Après maints détours dans le quartier de ma femme, Sarakoléa, le véhicule s'engage dans la file de voitures roulant vite en direction de la capitale. La rue est animée, tout le monde est en grande tenue de fête. Je cherche à tout voir à la fois, à droite comme à gauche.
Au passage à niveau de Mambia, le chef Cissé rompt le silence, il veut savoir si je suis bien à bord de la jeep. Je réponds par l'affirmative, il continue à rouler et encore plus vite...
Après Coyah, à 50 km de Conakry, la circulation devient plus dense, au barrage du km 36, une chaude discussion éclate entre le chef Cissé et les agents du contrôle qui exigent de connaître les identités des passagers de la jeep, ce que chef Cissé refuse catégoriquement de dévoiler ! Faisant plein gaz, il rompt soudain le barrage et nous voilà enfin à l'aéroport Gbessia de Conakry.
L'autoroute est vivement éclairée, les trottoirs sont bien
tracés et peints, pour la première fois j'apercois une 504
Berline. Voilà la morgue, le grand carrefour de Donka et le portail
du … Camp Boiro ! S'arrêtant au portail, chef Cissé crie à
l'homme de garde:
— C'est Kindia !
La chaîne tombe. Nous sommes conduits devant le bureau du commandant
Siaka Touré qui, selon le planton, doit arriver d'un instant à
l'autre. Enfin, le voilà, en grande tenue blanche, il prend place
à son bureau, nous sommes conduits devant lui.
Siaka Touré nous serre gentiment les mains, nous adresse ses félicitations mais nous rappelle, en termes vifs, que ce qui a été vécu par nous, entendu et vu au cours de notre détention n'est à raconter à personne ! Celui d'entre nous qui divulguerait le moindre « secret d'Etat » sera arrêté et, dès lors, il ne pourrait plus espérer une clémence quelconque du R.S.R., Père de la Nation 8.
Notes
1. Rassemblement démocratique africain, premier mouvement panafricain d'opposition massive au colonialisme français, et dont le P.D.G. était la section guinéenne. Le B.A.G. était un parti proche de l'ordre colonial français.
2. Voir l'Epilogue. Date de la prise du pouvoir par les militaires du C.M.R.N, Camp Boiro a été « ouvert
», libéré, quelques jours après, de façon
solennelle, en présence des médias nationaux et internationaux...
3. La radio officielle de la Guinée de Sékou Touré.
4. Cheikh Amadou Tidiane était un véneré saint homme, algérien de naissance, qui vécut et mourut au Maroc. Son mausolée funéraire à Fès est l'objet de dévotion et de pèlerinage des Musulmans de tous pays.
5. Entendez: la famille et apparentés de Sékou Touré qui se partagent le pouvoir.
6. En septembre 1958, la Guinée a massivement répondu « NON » au général de Gaulle et s'est retirée du giron français. Sékou Touré a fait alors appel à tous les diplomés guinéens vivant à l'étranger pour revenir construire leur pays devenu indépendant.
7. Sékou Touré :
L'action politique du Parti démocratique de Guinée pour
l'émancipation africaine, en 25 tomes, Conakry, Imprimerie nationale,
1958-1984.
8. Responsable suprême de la
Révolution... c'est-à-dire le Président Sékou
Touré.
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