Editions L'Harmattan. Paris, 1987. 184 p.
Ami lecteur, chers parents des rescapés, chers parents des disparus,
vous comprendrez que pour des raisons indépendantes de ma volonté,
le récit détaillé sur la mort des centaines de nos
compagnons ne peut être fait dans ces quelques pages.
Vous voudrez bien m'en excuser. Si j'en ai omis, ce n'est pas par oubli
mais à contre-coeur ! J'ai cité quelques cas, en ayant soin
de prendre un ou deux éléments par région naturelle.
En effet, au hasard de leurs mouvements infinis de nombreux amis que j'ai
côtoyés se sont confiés à moi, m'ont raconté
leur calvaire, m'ont chargé de maintes commissions et parfois méme
demandé des prières, pleins de confiance et de considération
dans le « chef de salle » et vétéran des lieux
que j'étais !
Nombre de détenus anonymes ont succombé soit seuls, dans leur
puante cellule, soit fusillés aux frontières ou simplement
pendus dans l'une des 34 Régions administratives du pays.
A la faveur des nuits, des futurs cadavres disparaissaient discrètement
des cellules; ils sont des centaines sans sépulture connue, enfouis
quelque part car on ne pouvait pas faire autrement, le régime inique
d'alors disant que tout compte fait, « c'était du bon engrais
»…
Je voudrais dire quelques mots encore du drame de certains de ces infortunés,
douloureusement obsédés par la pensée que leur famille,
femmes, enfants, parents et la postérité allaient ignorer
à jamais l'odieuse machine infernale montée contre eux…
Mais avant de clore ce chapitre et suite à de longues réflexions,
en toute humilité, je voudrais me permettre de suggérer avec
déférence et gratitude au glorieux C.M.R.N., notre libérateur,
l'artisan du bonheur et de la liberté véritable du peuple
guincen d'examiner le triste sort réservé à deux personnalités
accusées elles aussi d'avoir trempé dans le prétendu
complot « Kaman-Fodéba ».
A mon humble avis, la réhabilitation spéciale de l'un et de
l'autre, dans leur préfecture d'origine, ferait montre de magnanime
générosité, serait un acte de réconfort et d'encouragement
pour les leurs, et aussi pour certains autres cadres.
En effet, en faisant table rase de l'exécution de services commandés
impopulaires dont ils ne pouvaient d'ailleurs se soustraire sans s'attirer
eux-mémes de graves ennuis, on s'apercevra que ces deux hommes ont
été des citoyens honnêtes, broyés par la machine
infernale de la « Révolution », en raison, peut-être,
d'une honnéteté sans faille. Je veux parler de MM. Diawadou
Barry et Fodéba Keita.
Ce grand homme de paix et de tolérance, était un érudit
et un fervent musulman qui a eu la tâche ingrate d'être le premier
responsable du parti d'opposition, le B.A.G. 1
Il avait lutté avec ténacité et par tous les moyens
pour éviter les sanglantes émeutes de Conakry 2 et, en mai 1958 à l'intérieur du pays,
les affrontements tribalistes et fratricides.
En septembre 19S8, à la surprise de ses amis qui parlèrent
même de « trahison », il saborde son parti, le B.A.G,
pour, disait-il, « la cause nationale », le succès du
fameux référendum du 28 septembre. Il vote et fait voter pour
l'indépendance.
Sans ce précieux préalable, la Guinée aurait voté
« OUI », au référendum, organisé par la
France et sans aucun doute, dans un bain de sang car on affirmait alors
que le général Massu et ses « para-commandos »,
de Dakar, étaient prêts à investir la Guinée,
pour appuyer par les armes tout parti politique favorable au général
de Gaulle…
L'indépendance acquise, M. Barry élogieusement présenté
comme l'un des artisans de la liberté, est promu ministre de l'Education
nationale pour un temps ; il perdra son portefeuille en 1964, deviendra
ambassadeur au Caire puis directeur général de l'Imprimerie
nationale Patrice Lumumba, à Conakry.
Là, rendu seul responsable des fautes qui entachaient le Rapport
de politique générale, édité précipitamment
pour le 8è Congrès. il sera sévèrement critiqué,
dénoncé par le « Patron », qui y voyait un travail
de sape ! Dès lors, il n'était plus qu'un condamné
en sursis ; l'occasion de l'abattre ne se fera pas attendre.
Il sera arrété au prochain « complot ». Il connaîtra
14 jours de « diète noire », entre la vie et la mort
et plus près de la mort. Il sera réanimé… pour passer,
le 27 mai 1969, devant le peloton d'exécution !
Au terme de sa vie, sur le mur de la cellule 14, de son sang, il avait écrit
un important message que les géoliers grattèrent laborieusement
avant d'y incarcérer le lieutenant Fodé Sylla (l'actuel commandant
du Sous-groupement tactique de Mali).
Fodéba Kéita a été, comme je l'ai déjà
dit, le talentueux père des Ballets
Africains de la République de Guinée qui, après
la Deuxième Guerre mondiale avaient rayonné sur tous les continents
en livrant au monde le message d'amitié des peuples de Guinée
et d'Afrique.
Les responsables d'un certain âge ont encore en mémoire la
profonde portée politique des critiques acerbes enregistrées
sur disques contre le colonialisme français d'alors. Ces disques
étaient formellement interdits en Afrique ! On les écoutait
d'une oreille attentive, tard dans la nuit, toutes portes closes. C'étaient:
« Minuit », « Thiaroye », « Balaké
» 3 etc. Son oeuvre, toute son ceuvre,
sans l'ombre d'un doute, avait été consacrée à
l'émancipation et à l'indépendance de l'Afrique toute
entière.
En 1956, à l'appel du jeune gouvernement guinéen issu de la
loi-cadre, il revient en Guinée, assume les délicates fonctions
de ministre de l'Intérieur. Interlocuteur valeureux, il était
incontestablement écouté des administrateurs en chef des colonies
guindés et retors.
En 1961, il devient ministre de la Défense nationale et de la Sécurité,
département délicat, difficile, aux immenses responsabilités.
Il ne jouit plus du moindre repos, les tâches étant incommensurables.
Les séquelles de la camaraderie de combat pour l'indépendance
demeurent encore vivaces dans les mentalités et dans les comportements.
Le chauffeur n'hésite pas à taper sur l'épaule du ministre
qu'il véhicule pour lui rappeler que c'est grâce au combat
commun que celui-ci occupe ce poste de responsabilite ! L'homme de la rue
peut dire à un agent de l'ordre : « Je te déshabille
à l'instant ! » Dans la rue, une dirigeante responsable d'un
comité de quartier peut arrêter une voiture officielle et exiger
d'être déposée à tel endroit !
Kéita Fodéba intervient car il lui est demandé de mettre
fin à cette anarchie. Il fait repeindre les taxis en jaune : plus de confusion en ce domaine ! II exige des agents de l'ordre le salut réglementaire aux voitures officielles. Il faut de la poigne pour y parvenir et, par conséquent, il hérite d'une bonne part d'impopularité.
En hâte, le Bloc du Camp Boiro est construit, le ministre de l'lntérieur Fodéba Kéita l'avait-il exigé ou en avait-il reçu l'ordre ? Nul ne le sait. Ce qui est sûr, c'est que les dépenses du Camp Boiro avant et longtemps après son incarcération ne figureront dans aucun budget car elles relevaient de la seule compétence du Chef de l'Etat, M. Sékou Touré.
Le rôle important dévolu au département que dirige M.
Fodéba Kéita renforce néanmoins au fil du temps, sa
popularité et ses activités en faveur du développement
de la nation sous tous azimuts :
et, tout cela relevant de son domaine.
Dès lors, ce qui devait arriver, arriva : des frictions surgissent
entre lui et le numéro 2 du régime, M. Ismael Touré,
le frère du Président, qui estime que le Département
de la Défense nationale ernpiète délibérément
sur ses prérogatives !
Avec une inquiétude à peine voilée et une profonde
tristesse, M. Fodéba Kéita, en homme avisé, exprime
ses vues sur les suites possibles
Il en est préoccupé et affirme, à
la surprise des cadres du département, que l'avenir du ministère
est sombre.
La mésentente est encore latente avec M. Ismaël Touré
quand, en septembre 1965, le ministre quitte Conakry à l'invitation
de nombreux gouvernements des pays de l'Est. Au grand désarroi de
ses homologues des pays-hôtes, il refuse systématiquement,
tout comme d'ailleurs à Conakry, les honneurs militaires dus à
son rang.
Le « complot Petit Touré » éclate en son absence;
il est victime d'accusations.
Une nuit, vers 20 heures, la radio annonce son retour prévu pour
22 heures par un vol « KLM ». Le grand parking de l'aéroport,
les abords immédiats sont envahis de voitures. Tous ses collègues
sont là. On s'aligne, les mains se tendent à profusion. Cet
accueil le gène visiblement, mais qu'y peut-il ?
Le « Prési » et la Première Dame passent en un
éclair bord de leur voiture Citröen DS 21 ; ils jettent un coup
d'oeil, remontant vers l'Hôtel Gbessia et rentrent en ville.
Le lendemain et les jours qui suivent, le ministre n'est pas reçu
par le « Patron », qui lui fait dire qu'il est très occupé,
qu'il peut revenir un autre jour. Déçu, il se rend compte
qu'il est vain d'insister.
A la faveur du remaniement ministériel qui suit, il quitte la
Défense pour le Développement rural.
Il est, sans contredit, dans la disgrâce ; ses amis et certains collègues
l'évitent. Il est sommé de quitter in extremis son logement
où fonctionnent des installations électroniques sophistiquées
; l'affaire du mur construit autour de son nouveau logement, à la
Cité ministérielle, aggrave ses difficultés. Il vit
désormais à l'écart jusqu'à son retour d'une
mission à La Havane.
Comme il est chaleureusement accueilli par le « Patron », qui ne croyait pas sans doute à son retour en Guinée, ses anciens amis réapparaissent timidement, mais M. Fodéba Kéita garde ses distances.
A son nouveau poste, il met en place une organisation
qui fonctionne parfaitement. Il fait preuve d'innovation, d'initiative.
A la différence de son comportement plutôt autoritaire à
la Défense, il est ici accueillant, souriant, disponible. Il discute
et sait convaincre cadres et paysans.
Le général Lansana Diané qui lui succèdera et
qui était dans les couloirs du Département de la Défense
au moment de la diffusion radio du décret, reconnaitra après
sa prise de service, et ses visites aux secteurs et unités de production
rurales, l'oeuvre colossale accomplie par Fodéba Kéita dont
il présentera d'ailleurs un bilan des plus élogieux. M. Diané
ainsi convaincu deviendra un admirateur éloquent de son ancien adversaire:
il avait toute latitude pour le blâmer ; il n'en a rien fait, bien
au contraire !
M. Mamadou Boiro est victime de son « accident » ; M. Fodéba Kéita qui se croit, désormais, loin de l'épicentre des remous, ne s'en précccupe pas.
Mais un soir de mars 1969, revenant du bureau, il sera consterné de découvrir dans sa cour, une multitude d'hommes en armes venus pour l'arréter. Enlevant sa prothèse dentaire, il l'écrase sous ses pieds et se met à la disposition des agents de la force publique. La suite est connue.
Il sera, dès lors, dénigré, présenté comme un vulgaire saltimbanque, un troubadour ! Eh oui ! « troubadour » dont les fantastiques Ballets réglés comme une horloge ont soulevé de par le monde des foules considérables sur tous les continents, dans un enthousiasme frénétique inégalé.
Ce « troubadour » devenu ministre de l'Intérieur, puis de la Défense, faisait trembler ses collaborateurs, ses collègues et inquiétait même son Chef. Tous voyaient en lui, un cadre hautement capable, entier, intense dans tout ce qu'il faisait. C'est malheureusement ce qui l'a perdu.
Sa prestigieuse et belle épouse, appelée communément Mme Marie Fodéba Diakité, d'origine malienne, éplorée, insensible aux pressantes avances galantes, séparée de ses enfants, sera expulsée sans ménagement dans les heures qui suivent l'arrestation.
Le ministre sera rendu seul responsable de la mort
de nombreux faux chômeurs incarcérés au Camp Alpha Yaya.
Là aussi, une monstrueuse calomnie comme toutes les autres !
La chasse aux faux chômeurs" s'est poursuivie par la suite avec
ardeur et l'on se souvient encore de l'événement survenu en
1977 ou 1978, au Stade du 28 Septembre. Conséquemment, il y a été
dénombré une vingtaine de victimes. Le ministre de l'Intérieur
de l'époque, M. Karim Kéira, n'en a pas moins continué
ses fonctions en toute sérénité ! Les agents de l'ordre
qui avaient été arrétés et condamnés
à mort, d'ailleurs à la consternation générale
de la foule, sont bien vivants et, tenez-vous bien, sont encore aujourd'hui
en service !
Je ne m'en suis tenu qu'aux aspects connus et visibles des faits, je souhaite
que le C.M.R.N. étudie avec la bienveillante compréhension,
la pondération et l'humanisme qui le caractérisent, ce que
en toute simplicité, j'ai été amené à
suggérer.
Pour des raisons de concision, j'ai omis volontairement des points importants. En tout état de cause, je suis loin d'être un avocat conditionné. Je suis loin d'être un Don Quichotte cherchant à réparer les torts de par le monde.
Je suis simplement le seul survivant de cette hécatombe
d'officiers supérieurs, de hauts cadres, d'innombrables et d'innocentes
victimes. Cela, du reste, ne me confère aucun droit, mais me donne,
je le pense à tort ou à raison la possibilité d'émettre
cette humble suggestion qui peut être examinée, étudiée
objectivement ou… superbement ignorée.
Je reste toutefois convaincu, assuré que nos Hommes d'Etat, hauts
officiers de carrière, ont un sens aigu de l'honneur et de la dignité.
Cet éventuel hommage de la Nation à ses martyrs ne ressuscitera
par les morts, nous en convenons ; mais leurs âmes errantes et en
peine reposeraient enfin, en paix, dans leur fosse commune, au pied du mont
Kakoulima
Et ce serait un réconfort inestimable pour leurs familles, parents,
alliés et connaissances de par le monde.
Ce message est une bouteille que je jette à la mer, au petit port
de Boulbinet, près du Palais des Nations à Conakry. Au gré
des marées, des vents' parviendra-t-il à bon port ? Dieu seul
le sait ! Mes voeux ardents l'accompagnent.
Je reste optimiste.
Notes
1. Le Bloc Africain de Guinée, parti d'opposition au RDA-PDG
2. En 1954, 1955, 1956 et 1957.
3. Minuit » est un chant d'amour ; « Thiaroye évoque la fusillade de l'armée coloniale française contre ses tirailleurs sénégalais au retour de la Seconde Guerre mondiale; ; Balaké est un chant épique de la
résistance anticoloniale, en malinké.
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