Paris. L'Harmattan. 1990. 210 pages
Adunaaru nduu dhaynirdhu en nibeleedhe mu'un,
Anden no dyilli e tooke, tooke mo lellata.
Ce monde qui nous grise par ses tentations,
Sachons qu'il y règne du poison, un poison permanent.
Thierno
Aliou Bhoûbha Ndiyan (1850-1927)
(in Waadyagol fïi Aduna. Gimi Pular, p.75)
J'appartiens à cette génération de Guinéens qui assistent successivement:
La joie de vivre et l'entrain qui caractérisaient le Guinéen dans les années 50 font place, à partir des années 60, au désenchantement et à l'amertume.
A ces questions, chaque Guinéen ou Guinéenne, que ce soit comme
témoin, acteur, victime ou bourreau repenti, doit apporter sa pari de réponse.
A défaut de tribunal national où chaque citoyen apporterait librement
et sincèrement sa vérité matérielle et morale, à défaut
d'enregistrements en direct, de films, de notes rédigées en toute
conscience au fil des années sombres, bref, à défaut d'accumulation
des preuves palpables, tangibles, que tout observateur pourrait examiner tranquillement
aujourd'hui et demain, il importe plus que jamais d'interroger la mémoire,
la conscience, l'esprit et le cur de tous ceux qui ont vécu ces années
de décadence.
Pour cela, les Guinéens doivent écrire. Parce que l'écrit
est l'un des meilleurs outils de la communication et le meilleur support de la mémoire
collective.
Il faut mentionner les faits, tous les faits, toutes les attitudes, tous les comportements
qui ont conduit la Guinée à cette situation d'enfant presque moribond.
A l'ombre et au grand jour, les forces du mal continuent de miner la société guinéenne,
de mettre les Guinéens dos-à-dos. Cela fait aujourd'hui cinq à six
décennies que les Guinéens se cherchent et ne se retrouvent que pour
se détruire ou se diviser à nouveau.
Chacun doit se convaincre qu'un face-à-face réfléchi, communicatif,
ouvert et cordial doit se substituer au stérile dos-à-dos, si l'on
veut servir la cause de la communauté guinéenne, sortir de la confusion
et de l'immobilisme.
Plus le temps passe, plus nos problèmes socio-économiques se compliquent,
plus il devient difficile de leur trouver des solutions qui entraînent l'adhésion
et la ferveur communes.
Dans tous les domaines, les dossiers guinéens sont à ouvrir, à
clarifier, à approfondir. Sans une contribution sérieuse de tous ceux
qui se sentent attachés à la communauté guinéenne, nos
problèmes politiques, économiques, sociaux et culturels resteront
suspendus dans un vague microcosme, à la merci des aléas de l'Histoire.
Inutile alors de se lamenter et de s'apitoyer sur le sort d'un pays dont les habitants
ne se donnent aucun objectif, ne font aucun effort de mise en valeur de ses potentialités.
Je viens donc vous livrer ma part de témoignage, mes observations, mon
expérience et mes épreuves en milieu guinéen au cours de cette
période où le Parti Démocratique de Guinée (PDG) et
son Chef, Sékou Touré,
ont régné sur la scène politique guinéenne. Ce n'est
bien sûr qu'un témoignage de plus! Qui vient après une série
d'autres témoignages sur la Guinée de ces 40 dernières années.
Tout en soulignant le précieux apport de leurs auteurs à l'évolution
de la société guinéenne, je remarque que les ouvrages déjà publiés
sont loin d'avoir épuisé le sujet.
Je souhaite donc que des dizaines de Guinéens, par leurs écrits, leurs
images et toutes les formes de représentation que leurs sens peuvent réaliser,
versent dans ce lourd dossier tous les témoignages qu'ils détiennent
avant que ces témoignages ne soient emportés par les vents de l'oubli
et de l'ignorance.
Je me propose de rendre compte de quelques aspects de l'évolution d'un
régime politique bien particulier et des conséquences sur le niveau
de vie moral et matériel de la Guinée aujourd'hui. Je fais état,
en priorité, de ce que j'ai vu, vécu et entendu de plusieurs bouches.
Je ne détiens aucune vérité absolue dans aucun domaine et reste
conscient de la relativité de toute idée et de toute action dans notre
monde. Mon objectif est, essentiellement, de contribuer
à un accroissement, à une clarification des données guinéennes,
à l'ouverture d'un débat national constructif dont la Guinée
a plus que jamais besoin pour sortir du trou, pour se développer, pour s'épanouir.
Car, en fait de développement et d'épanouissement, la Guinée,
naufragée de la dictature, est encore toute en questions:
Trop longtemps, nous avons placé notre espoir dans des chimères:
l'homme providentiel, les engagements et déclarations (sans lendemain), les
organisations (inefficaces)... Nous avons cru chaque fois que cela allait résoudre
nos problèmes à notre place, sans que nous-mêmes levions le
petit doigt, sans que nous-mêmes participions.
Durant de longues années, les Guinéens n'ont connu que l'arbitraire,
la prison, la famine, l'exil,... La dictature de vingt-six ans, dont on cherche
vainement les aspects positifs, a conduit à une dégradation des valeurs
morales de notre Société; elle a fait du pouvoir politique un ennemi
du Savoir, du Travail créateur et des Droits de l'Homme.
Ces dures épreuves ont cruellement désillusionné les Guinéens.
Nous sommes d'autant plus amers que notre acquis national, nos points d'appui politiques
et socio-économiques sont très faibles, très fragiles.
Aujourd'hui, il faut enterrer cette désillusion, sortir du repli sur soi,
du scepticisme, du cynisme. Il faut s'armer d'une nouvelle volonté de réussir
la construction, l'intégration de notre pays, et conjuguer nos idées
et nos énergies jusque-là écrasées par un troupeau ravageur.
Que le peuple guinéen se ressaisisse, réveille son génie créateur
et il sortira du bourbier! Lui seul, à travers ses dignes représentants
et tous ceux qui lui veulent du Bien, peut asseoir des institutions efficaces, conformes à ses
valeurs, établir des objectifs clairs ayant l'adhésion de la majorité et
s'attacher rigoureusement à
leur application et réalisation. Tous les espoirs restent permis.
La Guinée va se doter d'une Constitution? Tant mieux, si c'est pour se
donner une base d'action et d'évolution harmonieuse de notre société,
si c'est pour en faire la règle de conduite d'un développement qui
intègre toutes les valeurs du pays, depuis les paysans détenteurs
du savoir-produire, jusqu'aux techniciens de haut niveau de formation détenteurs
du savoir-faire. Tant mieux, si c'est pour asseoir des institutions qui soutiennent
et protègent ceux qui travaillent et vivent de leurs efforts quotidiens,
des institutions qui neutralisent ceux qui vivent de parasitisme et de spéculations
nocives.
Chacun de nous appelle de ses vux la démocratie! Souhaitons qu'elle
s'instaure vite dans notre société. Rappelons aussi que la démocratie
est un art, un art subtil qui doit faire que chacun de nous donne le meilleur de
lui-même à la communauté en éliminant ce qu'il a de mauvais
en lui.
Le présent ouvrage comprend six parties relativement distinctes, mais qui
toutes illustrent le fond et les formes du mal guinéen. Le dernier chapitre
insiste sur quelques idées pour s'engager sur une voie de progrès économique
et social.
Ce travail est fait pour être critiqué, corrigé et amélioré.
Toute observation portant sur le fond, la forme, le contenu, et pouvant apporter
un complément de connaissances sur la Guinée, est vivement souhaitée,
sincèrement recevable.
J'adresse mes vifs remerciements à tous ceux qui m'ont encouragé à faire ce modeste travail.
Avril 1990
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