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Camp Boiro Memorial / Témoignages de surivants


Mahmoud Bah
Construire la Guinée après Sékou Touré

Paris. L'Harmattan. 1990. 210 pages


Chapitre VI
SORTIR DU GHETTO

La Guinée possède une nature pittoresque et accueillante, dotée d'énormes potentialités agricoles, minières, hydroélectriques et touristiques. Un pays où il ferait bon vivre, si l'homme guinéen le désire et s'en donne les moyens.
Mais valeur potentielle ne veut pas dire valeur intrinsèque! La Guinée abrite une population attachante, ouverte mais profondément meurtrie par les affres de la tyrannie. Les Guinéens se lancent dans la production et cherchent… leurs bâtisseurs.

Combien de temps faudra-t-il
Pour que l'affection et la confiance
Renaissent et relancent les Guinéens?
Combien de temps faudra-t-il
Pour aménager le jardin de Guinée
Et mener une vie agréable?
Certes, il faut du temps!
Mais il faut surtout de la Volonté
Et une bonne dose d'Amour
Pour la patrie meurtrie.

Le Purgatoire avant le paradis

50.500 morts et 2 millions d'exilés du fait de la dictature ! Voilà une plaie qui laissera la Guinée chétive pendant de longues années.
Nous sommes tous responsables de cette situation de notre pays. A ceux qui parlent d'un « gâteau mal partagé », précisons que la Guinée n'est pas un « gâteau » pour le moment, mais qu'ensemble, nous pouvons en faire « un gâteau ».
Le bien-être et l'abondance ne viendront qu'après de sérieux efforts dans nos mentalités et dans nos actes. Nombre de Guinéens ont perdu ou n'ont pas le goùt de l'effort. Paradoxalement, ils voudraient tout avoir, tout de suite, et du meilleur! Cela n'est pas possible. On ne peut pas être grand et bon consommateur si on n'est pas un bon producteur!

Marginalisé pendant de longues armées, le Guinéen ne pourra revenir que progressivement dans le peloton des citoyens du monde. Il lui faut travailler dur et préférer l'utile à l'accessoire. Ayant été privés des droits et libertés fondamentaux pendant de longues années, nombre de Guinéens sont marqués par un égoïsme forcené, un égocentrisme ravageut Ce qui a pour effet de nous immobiliser, de bloquer notre société qui ne dispose ni de groupes de réflexion, ni de groupes de réalisations, ni de groupes d'influence pour aborder nos très sérieux problèmes. Problèmes posés sur toute la ligne de l'activité nationale. Il nous faut en effet:

Comment disposer d'équipes compétentes et déterminées pour s'attaquer à ces tâches et les mener à bien?

En matière de développement socio-culturel et économique, il est néfaste de considérer les Guinéens « du dedans » et ceux « du dehors »: il faut utiliser tous ceux qui sont disponibles et capables.
Rappelons, à titre d'exemple historique et géographique, que le gouvernement de la République populaire de Chine a toujours su utiliser les compétences de sa diaspora: des savants et techniciens chinois ainsi que des commerçants d'origine chinoise vivant à l'étranger, sans contraintes ni intimidations, dans le respect strict des droits de chacun.
Il faut que ceux de l'intérieur sachent que la préoccupation des nombreux techniciens guinéens expatriés n'est pas de venir occuper des postes de direction en Guinée! Leur désir intime est de participer, dans la mesure de leurs compétences, à une action concertée de tous les Guinéens attachés à la Guinée pour produire plus et mieux dans l'agroalimentaire, l'artisanat, l'industrie et les services socio-culturels, au profit de tous.
Armés de ces trois méthodes d'approche et de travail, il nous faudra aussi, pour trouver rapidement les meilleures solutions aux problèmes de notre société, opérer en notre for intérieur, dans nos cœurs et dans nos esprits, des mutations profondes.

Pour un réarmement moral et politique

Que chacun de nous se demande, dans ses relations et activités quotidiennes, combien de fois il triche, vole ou ment, combien de fois il sème la haine et la discorde, combien de fois il met en avant son seul intérêt immédiat et personnel !
L'on a assisté à une telle dégradation des valeurs morales et sociales en Guinée, que l'individu, la famille, le monde du travail, le monde politique, bref, toute la société guinéenne en est affectée. Nombre de Guinéens se disent croyants et sont, tout au moins en apparence, très pratiquants. Mais l'enseignement de Dieu ne transparaît pas toujours dans leurs actes. Nous avons la foi sur la langue, mais nous restons souvent sans idéal, sans vertu, sans générosité d'âme vis-à-vis de notre prochain. Faisons de l'amour, de l'honnêteté, du désintéressement et de la pureté de nos sentiments les bases absolues de notre vie en société.
Réarmons-nous moralement.

Asseoir des institutions et des organismes équilibrés

Les Africains en général et les Guinéens en particulier ressentent actuellement un grand désenchantement à l'encontre de leurs dirigeants et des idéologies. Es constatent que le sousdéveloppement n'est pas seulement dû aux conditions géographiques, historiques, climatiques, socioculturelles, mais aussi et surtout aux excès du pouvoir de l'Etat qui écrase et corrompt l'individu. Ils constatent aussi que le dirigeant providentiel ou la solution providentielle n'existe pas. Il faut le générer.

« L'homme d'Etat, ce n'est pas un fabricant de décrets qui règle, par ce moyen, une situation immédiate. C'est celui qui réfléchit avec ses contemporains sur l'avenir, sur des solutions qui seront, le cas échéant, définies par un successeur. L'homme d'Etat, c'est l'homme du temps qui vient récuser le temps futur pour se concilier le temps présent ce n'est pas d'un homme d'Etat. » Philippe Boucher, « Un Homme d'Etat ? », in Le Monde du 23/04/1988.

Donner à chacun sa chance de s'épanouir dans la société en mettant en place des institutions adaptées à nos besoins et de solides garanties de fonctionnement de ces institutions. De nouveau, nous le soulignons:

Ces trois pouvoirs doivent être contrôlés, appréciés, critiqués à tout moment par l'ensemble des citoyens qu'ils régissent. Ceci est possible si l'opinion du public est prise en considération. Il faut donc inciter, favoriser la diffusion de l'opinion publique en garantissant les libertés fondamentales: presse, association, mouvement.
Ce quatrième pouvoir, celui de l'opinion publique clairement exprimée — la société civile —, permettra de dénoncer et de corriger l'insuffisance des uns et les excès des autres.
Tant que le pouvoir politique et le pouvoir économique sont confisqués par de petits clans sans compétence ni ouverture, les Guinéens vivront à la petite semaine en pratiquant le système D (la débrouille). Le développement dans ces conditions ne sera qu'un attrape-nigaud, une musique d'accompagnement, un rêve.

Notre développement exige la mise en place de ces 4 pouvoirs. Lesquels doivent tout mettre en œuvre pour que les Guinéens disposent dans les meilleurs délais du minimum de bien-être social:

La création d'entreprises de toutes dimensions dans l'agro-alimentaire, l'industrie, le commerce, n'en seront alors que plus faciles, surtout si l'Etat guinéen, qui devrait être le moteur de l'économie, propose des formules concrètes et efficaces favorisant le crédit pour la crelation d'entreprises.
Evidemment, la santé et l'éducation seront le fait d'une politique planifiée pour créer d'une part des dispensaires de brousse, des hôpitaux publics et des cliniques privées, et d'autre part, des écoles primaires, des collèges et lycées secondaires et des établissements d'enseignement supérieur.
En l'an 2000, la Guinée comptera environ 9 millions d'habitants. Conakry aura une population de 10.000.00 d'âmes, sinon plus.
Kankan comptera près de 109 009 habitants, de même Labé, Kindia…
Combien d'entreprises agricoles et industrielles, combien de centres de formation et de soins auront créé les Guinéens d'ici là? Que chacun s'arme d'optimisme et de bonne volonté! Volonté de construire, de produire, pour réussir à mieux vivre.

« L'afro-pessimisme »…

Lorsqu'on lit les diverses publications mondiales relatives à la crise économique et sociale qui secoue actuellement notre planète, lorsqu'on entend parler d'excédents ou de déficits des balances commerciales, lorsqu'on suit les manifestations syndicales ou populaires revendicatives à travers le monde, on est frappé par la gravité et la spécificité des problèmes posés à l'Afrique Noire de cette fin de siècle.
La faim, la maladie, l'ignorance, l'inactivité, l'insécurité: voilà les traits dominants du continent afticain. Les chiffres, les indices statistiques, les images saisissantes des situations tragiques que vivent des millions d'hommes, de femmes et d'enfants, traduisent l'abîme qui sépare actuellement les pays développés des pays sous-développés.
Nombre d'observateurs de l'Afrique se demandent comment ce continent va s'en sortir, et affichent un « afro-pessimisme » non voilé.
La Guinée d'aujourd'hui présente les principales manifestations du non-développement de l'Afrique. Peu d'ouvrages traitent de la société guinéenne actuelle. Par ailleurs, le débat sur le présent et l'avenir de la Guinée ne mobilise que très peu de Guinéens pensants. Pourtant, si on descend sur le terrain, en ville et dans la brousse, on observe des situations, des attitudes, des comportements, des réactions significatifs de l'état de la société guinéenne…

Réduire les clivages. Détruire les égdismes

Les gens se confient volontiers et ce qu'on note tout de suite, c'est cette atmosphère de désenchantement, de mésentente qui plane partout dans les familles et dans tous les milieux sociaux et professionnels.
Les valeurs traditionnelles domestiques donnaient une place et une conduite à chacun. La concertation, la solidarité, le respect des hommes et des biens, le règlement amiable des conflits et divergences suivant la coutume, tout cela permettait de mener une vie relativement paisible dans tous les milieux.
L'irruption du Parti unique dans la société guinéenne a modifié de fond en comble l'équilibre socioculturel traditionnel. Le noyau familial a été cassé, et chaque individu — homme, femme, enfant — a été branché de gré ou de force sur le Parti politique unique.
Tous les pouvoirs détenus par la famille: éducation, mariage, activités professionnelles, etc., ont été transférés au Parti. Culturellement et socialement, le Parti n'était pas armé pour se substituer à la famille. On a assisté alors à un écrasement des valeurs traditionnelles les plus fortes, les plus attachantes. A leur place sont apparus un individualisme et un égoïsme sans précédent dans le pays.
L'ethnocentrisme, que les Guinéens avaient relégué à l'arrière-plan au profit du nationalisme, a repris du poil de la bête et a accentué les clivages. Nous avons vu que Sékou Touré est allé jusqu'à « déclarer la guerre aux Peuls »! Us tracasseries policières, l'omniprésence de la police secrète, les pénuries chroniques en biens de première nécessité, ont obligé le Guinéen à se replier sur lui-même et à chercher une solution personnelle à ses problèmes. Le chacun-pour-soi règne aujourd'hui sur la société guinéenne comme un microbe pathogène règne sur l'organisme. Cela conduit à des blocages dans toutes les relations sociales et dans les activités économiques nationales et internationales. C'est une perte sur toute la ligne.


Ce sont là des situations courantes en milieu guinéen. Les exemples ne finissent pas où la parole donnée est foulée aux pieds, le bien commun détourné et confisqué par ceux qui inspiraient confiance mais expiraient en fait mensonge et escroquerie.
Combien de millions, de milliards de francs ont été ainsi dilapidés sans donner lieu à aucune réalisation sérieuse et féconde? Combien de biens matériels: véhicules, matériel agricole, ou fillages divers, ont été abandonnés sans entretien, sans utilisation normale et efficace?
On dit que « Bien mal acquis ne profite jamais ». Il est temps que les Guinéens apprennent à bien acquérir argent et équipement.

A Conakry, chacun veut sa voiture, sa télévision, sa chaîne hi-fi, sa vidéo et même son groupe électrogène! Ne demandez pas, à chacun quelles sont ses ressources ? comment il travaille ? comment il est logé et nourri? comment il épargne? Ce serait l'offenser, et il vous le ferait comprendre sans détours.
Nous sommes dans l'un des pays du tiers-monde où le revenu moyen est des plus faibles, mais où les gens veulent mener un train de vie de riches!
Il est évident que l'argent facile (donné, emprunté ou volé), la débrouillardise érigée en mode de vie, la spéculation effrénée, cela n'a jamais contribué à développer réellement une société, mais plutôt à la gangréner.

Rôle moteur de la famille

Le milieu familial reste en Guinée la cellule de base de la société. Des querelles intestines, des rivalités entre co-épouses, entre frères et sœurs, des extravagances nocives, empêchent la famille d'utiliser pleinement et efficacement toutes ses ressources intellectuelles, financières et matérielles pour assurer un mieux-être de tous.
Il est pourtant simple de s'asseoir autour d'une table ou au pigd d'un arbre pour réfléchir ensemble sur un projet, discuter sérieusement, examiner le problème sous tous ses angles, prendre une décision claire, en préciser les conditions d'application, le rôle de chacun, les sanctions en cas de fautes.
La famille peut devenir un noyau du développement si elle réussit à discipliner ses membres autour d'objectifs mûrement étudiés, voulus par la majorité et soutenus par l'unanimité. C'est souvent la situation contraire qu'on observe actuellement quand les uns sabotent, dénigrent et détruisent le travail des autres par simple étroitesse d'esprit.
La femme joue un rôle central dans la famille. Souvent, son égocentrisme, son goût immodéré de la coquetterie ne permettent pas une saine gestion des ressources familiales, ce qui entraîne des déséquilibres fâcheux. Une telle famille gagnerait à initier chacun de ses membres à l'économie domestique pour éviter tout gaspillage. Produire des biens, dépenser judicieusement, entretenir les biens communs, assister moralement et matériellement ceux qui sont nécessiteux, tout cela obéit à des règles classiques à arrêter tous ensemble. Chacun de nous doit être un producteur, un consommateur sobre et un homme de communication.
Nous devons abandonner l'improvisation, source de gaspillages, au profit de l'organisation et de la prévision, sources d'efficacité et d'économies.

Rôle moteur des intellectuels

Dispersion et individualisme ont à ce point envahi le milieu guinéen que même les camarades d'école, ceux qui se sont frottés ensemble pendant des années au lycée ou à l'université, vivent chacun dans leur coin, sans chercher à unir leurs réflexions et à établir un projet commun pour leur pays. Au point que la classe intellectuelle guinéenne est comme absente de la scène socio-économique et culturelle nationale. Elle est plus branchée sur le monde extérieur que sur la société guinéenne ellemême. Sur bien des points, elle se pièsente comme un milieu acculturé et acquis à l'assimilation. Cela crée un fossé entre ceux qui sont censés être une « élite » et les masses populaires guinéennes.
Le comportement de nos intellectuels conduit à une extraversion économique qui se double d'une extraversion socio-culturelle, toutes situations qui empêchent les Guinéens de prendre en mains leurs propres affaires et de les conduire efficacement.

L'argent: comment stopper corruption, fraude, détournement ?

« Plus que la peste et le sida aujourd'hui, la corruption tue. Pour parler clair, en détournant à leur profit l'argent Public, en méprisant, au-delà de toute décence l'intérêt général, de nombreuses élites du tiers-monde doivent être tenues pour responsables, au moins partiellement, de la misère dans laquelle croupissent au moins deux milliards d'êtres humains. Par enchaînement pervers et souvent mécanique, la corruption est devenue l'un des facteurs essentiels du sous-développement » 1.
Le Guinéen des villes, plus que celui du monde rural, vit grâce à l'argent. Nourriture, logement, déplacements, loisirs…. tout équivaut à dépenses d'argent. Observez un fonctionnaire de la ville dans son service, dans son domicile, dans ses relations. Plus que le commerçant, plus que l'artisan, plus que l'agriculteur, le fonctionnaire vit de recettes de fortune. Son salaire ne lui permet pas d'assurer l'essentiel de ses besoins. Alors il pratique le système D et trouve des combinaisons à chaque situation. Si vous comparez son train de vie à son salaire, vous vous posez tout de suite la question: «Mais où donc trouve-t-il de l'argent pour avoir tous ces biens? ».
L'argent, il le trouve souvent dans ou à travers le service auquel il est affecté. Toute opération qui passe par lui et qui peut rapporter quelque chose, directement ou indirectement, doit être exploitée au maximum.
Au fil des années, dès les premiers mois de l'indépendance, à mesure que la situation socioéconomique s'aggravait, la corruption a gagné divers secteurs de la fonction publique dans toute l'Afrique. Au cours des années 1965-75, le népotisme et le favoritisme se sont installés à tous les niveaux des services publics. La règle dans les affaires d'Etat dit que «un bon piston vaut mieux que cent ans d'études». Et chaque fonctionnaire de « pistonner » ou de se faire « pistonner »!
H. Sarassoro écrit:

« Le manque d'intégrité des fonctionnaires publics empêche l'application d'une saine politique économique. Toute idée de rendement ou de conscience professionnelle devient vaine, tant est grande la fuite devant l'effort au travail » 2

L'habitude s'installe chez le fonctionnaire de s'approprier les biens de tout un peuple. Au point que, dans chaque pays africain, quelque 75 000 à 200 000 agents de l'Etat se partagent l'essentiel des finances du pays.
En Guinée, de véritables bandes se sont organisées pour le détournement et la corruption. Ces bandes avaient jadis la protection des principaux tenants de l'appareil du Parti-Etat. Les révélations d'une intermédiaire dans le trafic d'or, de diamants et de devises pour le compte du clan Touré, se passent de commentaires:
- Je dis un billion! Un milliard de dollars! précisera-t-elle à un journaliste 3 qui lui demandait le montant de l'argent détourné par le clan au pouvoir jusqu'en 1984.
La corruption continue de sévir dans les services publics guinéens. Dans certains ministères, c'est à peine si l'huissier de service ne vous fait pas payer un droit d'entrée. C'est la course effrénée vers les pots-de-vin.
Ces actes de détournement-fraude-corruption permettent à une poignée de gens de mener un grand train de vie, tandis que l'écrasante majorité de la population croupit encore dans la misère la plus noire. L'argent des détournements et pots-de-vin est utilisé à l'extérieur, quand il n'est pas versé dans des banques occidentales. Ainsi, alors que chaque année apporte son cortège de difficultés nationales et continentales — sécheresse, famine, épidémie, dettes à rembourser… —, des irresponsables, des coquins, des flibustiers, couverts par des gens obscurs et des intérêts égoïstes, sapent les fondements de notre société et compromettent gravement l'avenir du pays.
« On fait tout avec de l'argent, excepté des hommes », dit un proverbe. Plus nos agents se font acheter, plus l'Afrique s'enlise et s'avilit aux yeux des peuples du monde.
Les Guinéens doivent se débarrasser de cette mentalité d'assistés et organiser leur service public de manière à mettre les corrupteurs et les corrompus au banc de la nation, hors d'état de nuire.
« L'Afrique en panne » 5 se morfond dans les combines les plus détestables.
La dernière trouvaille des corrupteurs consiste à obtenir des hauts fonctionnaires corrompus des autorisations de déverser en Afrique des mégatonnes de déchets toxiques industriels! Pour quelques dollars la tonne! La Guinée n'a pas échappé à l'appât empoisonné. La merveilleuse beauté des îles de Loos, au large de Conakry, a commencé à faire place à une laideur cadavérique. Mais face à une dénonciation vigoureuse de cet horrible trafic, les corrupteurs et les corrompus ont dû reculer.
La fonction publique africaine s'est révélée si malsaine qu'elle est condamnée dans les instances internationales et dans les milieux qui se préoccupent du développepment du tiers-monde.
Un rapport de l'ONU constate:

« Le peuple se règle sur les classes dirigeantes: si les dirigeants sont réactionnaires, égoïstes et corrompus, le peuple est découragé et semble manquer d initiatives ».

On comprend dès lors pourquoi le patriotisme est mort, pourquoi beaucoup d'Africains se désintéressent du sort de leur peuple, renoncent à travailler dans leur pays pour fuir la corruption, l'arbitraire, la gabegie.
On comprend pourquoi un sentiment d'impuissance gagne toutes les bonnes volontés, plongeant les uns dans l'inactivité, entraînant les autres dans le sauve-qui-peut, la fuite des cerveaux, l'accentuation du chacun-pour-soi.
La corruption a détruit le crédit de confiance et de sympathie dont jouissait l'Afrique dans les années soixante. Les flux financiers tournent le dos à l'Afrique. Là où le temps ne compte pas, là où le travail organisé est relégué à l'arrière-plan, là où la production de masse et la consommation de masse sont presque inexistantes et le marché réduit à un petit trafic spéculatif et corrupteur, le monde contemporain renonce à déverser de l'argent. Désormais, il faut remettre les pendules à l'heure. L'heure de ceux qui conçoivent, produisent, vendent et investissent.
Face à la carence de la fonction publique africaine, des hommes des pays développés qui tiennent coûte que coûte à participer au développement de l'Afrique, ont créé des Organisations non gouverrierrientales (ONG) qui se mettent directement en contact avec le milieu physique et humain au développement duquel ils veulent contribuer. Façon subtile d'éviter les milieux corrompus des villes.

Il reste que l'Afrique doit trouver en elle-même ses propres remèdes à ce terrible mal. Cela est d'autant plus urgent que la fonction publique est encore appelée à tenir pendant longtemps les rênes de l'évolution sociale et économique de l'Afrique. Les systêmes ultra-dirigistes (économie administrée par l'Etat et le parti politique unique) et ultra-libéral (économie entièrement aux mains du privé) ayant révélé de profonds inconvénients, c'est vers l'économie mixte que tout le monde semble s'orienter. Un équilibre doit s'établir dans ce cas entre pouvoirs publics, pouvoirs privés et pouvoirs syndicaux. Cet équilibre ne peut être atteint que progressivement, en unissant les bonnes consciences et les compétences, en travaillant dur, en réalisant une révolution scientifique et technique en Afrique Noire.

Unir pour construire

Les blocages et les difficultés que connaît la Guinée ont pour cause principale la division, la dispersion, les particularismes dans lesquels se débat la société guinéenne. Des intérêts étroits surgissent partout, à tout moment et étranglent les tentatives d'action commune, en mettant les gens dos à dos, en accentuant les désarticulations des structures et de l'économie nationale.
Il y a désunion dans les cœurs et dans les esprits parce que la volonté d'aller vers l'autre est faible. Combien de personnes se considèrent comme des ennemis irréductibles, sans avoir jamais cherché à se rencontrer, à s'écouter, à mettre en balance leurs opinions et leurs actions.
Les hommes politiques guinéens, de Yacine Diallo à Sékou Touré, n'ont pas réussi à jeter les bases de l'unité du peuple guinéen. U action du Parti Démocratique de Guinée sur la société guinéenne s'identifie à une battue, une chasse à l'homme. Le Parti unique, contrairement aux espeirs des Guinéens, a entravé l'intégration nationale et a conduit à maintenir les sentiments ethniques au-dessus des sentiments patriotiques.
Ainsi, la Guinée connaît la division entre les familles, entre les ethnies, entre le secteur moderne de la population et le secteur traditionnel.
Combien d'hommes « politiques », membres du gouvernement ou non, combien de « cadres », d'hommes d'affaires, de penseurs, d'hommes de foi et de culture qui, dans ce pays, s'inquiètent de cette situation et lancent des cris d'alarme? Cherchez-les partout, en ville ou en brousse, à l'intérieur comme à l'extérieur. Ils sont absents ou muets.

L'histoire et la sociologie guinéennes ne manquent pourtant pas d'hommes de foi, de droit, de culture, d'unité. Des générations de grands penseurs nous invitent, par leurs écrits, à vivre d'amour, d'union et de travail. Lisez Thierno Mamadou Samba Mombéya, lisez Thierno Aliou Bhuubha Ndiyan. Ces grands humanistes croient autant en Dieu qu'en l'Homme. Mais leurs œuvres, comme celles des grands chefs spirituels des diverses régions du pays, sont généralement inconnues du Guinéen..
Une certitude demeure: rien de solide et d'utile ne réussira en Guinée, sans une concorde, une unité de pensée et d'action des Guinéens sur l'essentiel de leurs problèmes politiques et socioéconomiques. Un projet qui ne vise pas à motiver, à impliquer le gros des Guinéens dans une même activité créatrice, est voué à l'échec.
Le développement de la Guinée, c'est d'abord la rencontre et la communion des esprits et des cœurs. Si cette communion n'existe pas, les uns passeront leur temps à défaire ce que les autres tentent de faire.
Les échanges d'idées, d'informations, la formation intellectuelle et professionnelle, l'action culturelle et sociale sont avant tout des face-à-face entre les corps, les esprits et les cœurs. Une des grandes règles des relations humaines aujourd'hui veut qu'on communique pour entreprendre. Penser ensemble pour agir ensemble et inversement c'est s'enrichir mutuellement en créant un climat de travail, de confiance et de respect.
Les paysans forment actuellement la plus grande composante de la société guinéenne. Ils sont analphabètes pour la plupart. Ils travaillent suivant des méthodes archaïques, peu rentables. Jusqu'ici, ils ont été des laissés-pour-compte. Construire le pays, c'est partir des besoins les plus ressentis par les paysans en réalisant une unité physique et politique de l'espace guinéen.
Les travailleurs de la fonction publique (70 à 89 000 personnes) constituent un groupe qui a la haute main sur l'ensemble des activités et des ressources du pays. Leur comportement est à la base de la faiblesse de l'Etat. L'unité et la construction du pays passe nécessairement par eux. Compétence et intégrité doivent être leurs qualités maîtresses.
Les artisans, commerçants et professions libérales jouent un rôle de plus en plus important dans l'échiquier guinéen. Ils sont, avec les paysans, les tenants de la production et de la distribution. Ils ont besoin de structures démocratiques qui ne les obligent pas à chercher à contourner la loi.
Unir les Guinéens, c'est créer les conditions morales et matérielles théoriques et pratiques pour que toutes les composantes de la société guinéenne soient en interaction dynamique et harmonieuse, à travers des actions de production et d'échanges matériels et intellectuels.
Le milieu paysan étant le plus défavorisé, c'est vers lui que les autres doivent aller. Le monde rural est riche de ses valeurs traditionnelles d'hospitalité et de solidarité, ainsi que de sa noble humilité. En intégrant le monde rural, nous assimilons ces valeurs tout en apportant au paysan le savoir et le savoirfaire qui permettront de mettre en valeur ses énormes potentialités. Car le Guinéen moyen, en cette fin de siècle, est un homme de la brousse qui vient en ville de temps en temps. Il a soif de connaissances théoriques et pratiques lui permettant d'améliorer ses conditions de travail. Il peut donner beaucoup; il doit recevoir beaucoup de tous ceux qui sont attachés au progrès.

L'unité guinéenne passe par l'intégration du monde rural dans la vie de la nation. Cette intégration, ce retour à la terre, peuvent-ils être impulsés par des organisations professionnelles, syndicales, politiques et culturelles? Oui, et c'est à cela que nous devons nous atteler. Ces organisations n'existent pas, ou peu, en Guinée à l'heure actuelle. Il faut donc les créer et leur garantir un fonctionnement efficace. Une organisation est une unité en soi. Si les membres de cette unité ont des objectifs bien définis s'appuyant sur un idéal hautement humain, ils contribueront efficacement à l'unité et au développement de la nation guinéenne.

Travailler dur

« Le travail éloigne de nous trois grands maux: l'ennui, le vice et le besoin ».

Quand on sait à quel point les Guinéens sont dans le besoin en de nombreux domaines essentiels; quand on sait les vices qui gangrènent la société guinéenne actuelle; quand on sait que, malgré nos fortes potentialités, nous importons une grande partie de nos produits alimentaires, on déplore le manque de travail en Guinée.
Nous pouvons déterminer la quantité et la qualité de travail fournies annuellement par le planteur, le maraîcher, le pêcheur, l'éleveur, l'ingénieur, l'ouvrier, le fonctionnaire, etc. Il suffit de quelques observations, à défaut d'indices statistiques pour se rendre compte que les gens ne sont pas durs à la tâche dans ce pays.
Les causes de ce manque d'entrain pour le travail sont multiples. Uhomme est d'autant plus disponible et enthousiaste au travail qu'il est plus libre, plus responsable et plus à même de jouir pleinement et immédiatement des fruits de son travail. La traite des Noirs, la colonisation, le despotisme tyrannique du Parti Démocratique de Guinée, n'ont accordé ni jouissance, ni liberté au travailleur d'ici.
Le Guinéen voit autour de lui beaucoup de compatriotes mener une vie apparemment aisée en jouant de combines, de spéculations, de tricheries. Autant de facteurs qui ne l'incitent pas à s'acharner au travail.
Tout progrès repose sur un travail dur, acharné, quotidien. Toutes les idéologies, capitaliste, marxiste, religieuse, etc., sont d'accord sur ce point.

L'histoire du développement de la société humaine, depuis l'âge de la pierre taillée jusqu'à l'ère spatiale, est une suite de grandes réalisations que la foi, la détermination, la sueur et le sang ont permis d'accumuler.
Pourquoi l'Afrique Noire ne brille-t-elle pas par ses réalisations ? Pourquoi les traces du génie africain à travers les siècles sont-elles si peu visibles ? Les rigueurs du climat et de la nature tropicale ? L'exploitation et la domination pluri-séculaire dont nous sommes l'objet ? L'inaptitude de l'Africain à mobiliser les cerveaux, les cœurs et les énergies pour de grands travaux ? L'esprit d'à-quoi-bon et l'aversion pour l'effort continu ?…
Il faut absolument que l'Afrique Noire se réveille, sorte de sa léthargie et prenne ses réalités en mains. En unissant et en disciplinant leurs forces, les Africains peuvent déplacer leurs rivières, rapprocher leurs montagnes, bâtir des sanctuaires.
Après avoir été conquise par les Européens et intégrée dans un monde où les problèmes sont chaque jour plus complexes et plus difficiles à résoudre, l'Afrique Noire est devenue un objet de charité, si ce n'est de mépris. Il est temps qu'elle décharge ses batteries, qu'elle s'engage dans la course des peuples vers le bien-être, et qu'elle trouve en elle-même les ressorts de son avenir. Pour cela, il faut que l'Africain accepte de vivre à la sueur de son front, à l'aune de l'énergie que son cerveau et ses muscles sont capables de déployer.

Il est consternant, quand on se promène à travers la Guinée, de voir qu'il y a tant de choses à faire à peu de frais, et qu'on ne fait rien. La paresse et l'oisiveté nous rendent misérables. Les temps sont durs pour nous, plus que pour beaucoup d'autres pays. Ils peuvent être plus durs encore si l'Africain en général et le Guinéen en particulier ne se mettent pas à l'ouvrage, avec une farouche volonté de s'en sortir.

Pour une révolution scientique et technique

L'Afrique Noire est-elle condamnée à se traîner derrière les peuples en marche ? Ses hommes sontils incapables de se familiariser avec la science et la technique, et de réaliser des machines pouvant remplacer leurs muscles et multiplier leurs forces de production?
Ces questions se posent avec d'autant plus de gravité que l'Afrique Noire semble se résigner à mendier l'aide internationale pour surmonter ses terribles difficultés en matière de conception, de réalisation et d'échanges.
Depuis les années 1775 jusqu'à ce jour, la science et la technique tiennent les rênes du progrès avec une accélération exponentielle. Au point qu'actuellement, chaque jour apporte une nouvelle invention, une nouvelle découverte, une nouvelle technique, une nouvelle connaissance. Parti d'Europe, le progrès scientifique et technique a maintenant fait le tour du monde. Différents pays du monde ont réalisé de grands ensembles agricoles industriels, socio-culturels, pour la plus grande satisfaction de leurs besoins. Ces dernières années, la « Révolution Verte » a enregistré des réalisations(s) en Amérique Latine (Brésil, Argentine, Mexique), au Moyen-Orient, en Inde, en Asie du Sud-Est (Mallande, Malaisie, Indonésie-). Parce que dans ces pays, les ingénieurs, économistes et techniciens locaux ont conjugué leur savoir-faire avec celui des paysans pour accroître la production en quantité et en qualité. Au point que ces pays sont en train de supplanter les pays d'Afrique Noire pour l'exportation d'huile de palme, de bois et d'autres produits agricoles.
La transmission des connaissances d'un pays à un autre, d'un individu à un autre, la coopération culturelle, scientifique et technique entre les nations, sont aujourd'hui la forme d'échange la plus universellement admise, celle qui souffre le moins de discriminations.

Acquérir le savoir scientifique et technique est une question de volonté de choix

Quand les Japonais ont décidé de s'ouvrir au monde industriel et commercial, il leur a suffi de quelques trois décennies pour devenir l'une des grandes puissances économiques du monde.
Quand les Bolchéviks prirent le pouvoir en 1917 en Russie, leur premier mot d'ordre fut d'exiger l'électricité et les soviets pour l'ensemble de leurs peuples. C'étaient là les deux éléments de base du développement de l'URSS.
C'est par un transfert continu et une adaptation aux conditions du milieu physique et humain, que la science et la technique se sont répandues à travers le monde.
Où en sont les pays d'Afrique en matière de développement scientifique et technique ? L'Afrique est en arrière, très en arrière, pour ne pas dire loin, à la maine. Le peloton des pays industriels grossit de décennie en décennie, mais force est de constater que l'Afrique Noire traîne mollement les pieds. 6
Les dirigeants africains en général n'ont pas favorisé une véritable éclosion de l'esprit scientifique et créatif au sein des masses africaines. Plutôt que de programmer une mobilisation générale pour l'alphabétisation, la scolarisation, la diffusion des techniques permettant de maîtriser l'eau pour l'alimentation et l'agriculture, de produire l'électricité…. les dirigeants africains ont parlé d'« authenticité », de « reconversion », d'« africanisation », de « socialisme humaniste », etc.; autant de mots d'ordre vagues, sans contenu palpable, sans effet sur le développement scientifique et technique.
Plus grave: alors qu'ailleurs dans le monde, ingénieurs et chercheurs sont sollicités et utilisés au mieux de leurs compétences, en Afrique Noire, on a plutôt assisté à une mise à l'écart des hommes de science et de technique! Quand nombre de chefs d'Etats en Asie, Amérique, Europe, Océanie, s'entourent d'équipes pluridisciplinaires de chercheurs et d'experts, en Afrique Noire, il est courant que les plus proches conseillers du chef de l'Etat soient des marabouts, des charlatans ou de vulgaires aventuriers, dont l'esprit n'a jamais été effleuré par un idéal de progrès.
Quand, ailleurs, les gouvernements prennent des décisions sur la base d'informations minutieusement contrôlées et portant sur tous les aspects du problème considéré, en Afrique, les décisions gouvemementales relèvent souvent de l'improvisation et du diktat. On espérait que l'indépendance amènerait tout au moins un despotisme éclairé. Dans l'ensemble, l'Afrique n'a eu droit qu'à des despotes obscurantistes et tâtonnants, hostiles à la rigueur scientifique et à l'esprit de création.
Ceci explique en partie pourquoi les ingénieurs, médecins, pharmaciens, scientifiques et économistes africains formés depuis le début du siècle dans les grandes écoles, n'ont pas imprimé en Afrique la marque de leur compétence.

Examinons par exemple le cas des agronomes africains. Combien d'entre eux trouve-t-on sur le terrain, là où on expérimente, là où on implante des ensembles agro-industriels? Très souvent, nos agronomes sont des bureaucrates qui dissertent sur « l'état » de l'agriculture. Quels moyens se donnent-ils pour améliorer le travail du sol et aménager des domaines de culture pour différentes spéculations?
Le cas de la Guinée est particulièrement significatif quand on pense à la modernisation de l'agriculture. Les possibilités d'implanter de grands domaines agro-industriels existent pour plusieurs produits: bananes, agrumes, mangues, ananas, avocats, maïs, tubercules, café, cacao, arachide, palmier, cocotier, etc. La Guinée était l'un des grands producteurs mondiaux de bananes avant l'indépendance.
Pourquoi aujourd'hui la production agro-alimentaire est-elle si faible en quantité et en qualité?
Une des raisons essentielles est l'absence d'équipes guinéennes résolument engagées et déterminées à produire sur des bases scientifiques et techniques, en intégrant le milieu rural; la Guinée ne dispose pas de groupes de professionnels du développement agricole, soutenus par les pouvoirs politique et socio-culturel, s'appuyant sur la paysannerie.
L'agriculture, comme les autres domaines d'activité, doit avoir la science et la technique comme support. Le paysan, au milieu des ingénieurs et techniciens, peut apprendre très vite et devenir le pilier de la grande production agricole.
Pour que le paysan puisse s'intégrer efficacement dans les circuits de production moderne, il faut que tous les organismes, toutes les institutions, tous les hommes de foi et de savoir, toutes les familles s'engagent résolument dans l'étude et l'application des sciences et techniques et en fassent un outil principal dans la vie quotidienne du paysan et, du citadin.
Les Africains ne maîtriseront jamais aucun de leurs problèmes de développement s'ils ne se familiarisent pas avec les méthodes scientifiques et techniques d'étude, de production et de distribution.
Les problèmes de l'agriculture, de la domestication de l'eau, de la préparation des aliments, de la production d'énergie électrique, mécanique, éolienne, solaire, de la fabrication de machines adaptées au milieu, de l'organisation des échanges commerciaux intérieur et extérieur, sont des problèmes de savoir, de science et de technique.
La Guinée a un potentiel agricole, industriel et touristique très élevé. Seuls les Guinéens peuvent transformer cet énorme potentiel en richesse réelle disponible pour tous les Guinéens. Pour ce faire, il faut et il suffit qu'ils se mettent résolument au travail. En Beaucoup d'observateurs déplorent la fuite des cerveaux africains vers l'Europe et l'Amérique du Nord. Chercheurs, ingénieurs, médecins, etc., doivent être engagés sur des bases solides pour semer la science et la technique en terre africaine.
Le développement économique et social de l'Afrique, la mise en valeur de ses richesses naturelles, exigent que les Africains deviennent des hommes de terrain, des praticiens, des réalisateurs, des inventeurs, des vulgarisateurs au service du progrès.
Nous devons sortir des discours sans lendemain, des polémiques abstraites, des idéologies débridées et cesser de mépriser tout ce qui existe sur le terrain. Descendons dans l'arène de la production matérielle et intellectuelle, et battons-nous en suivant les règles de l'art.
s'appuyant sur les données scientifiques et techniques disponibles, en expérimentant tout sous tous les angles, en implantant partout des outils de mesure et d'observation, en établissant des fichiers pour chaque sujet étudié. Sans faire fi des techniques qu'on peut apprendre sur place ou à l'extérieur.
L'Afrique Noire compte aujourd'hui 26 des 37 pays les moins avancés de notre planète. Ce nondéveloppement est dû, entre autres facteurs, à l'arriération des méthodes de production. En Malaisie, Indonésie, l'agriculteur produit environ une tonne de café ou de cacao marchand à l'hectare, et les nouvelles plantations fourniront, en 1990, deux tonnes à l'hectare. En Afrique, le cacaoculteur et le caféiculteur stagnent à 0,3 tonne/hectare depuis 20 ans. Pourquoi un tel écart de productivité? C'est que la recherche agronomique est efficacement utilisée par les producteurs asiatiques, alors qu'elle reste éloignée du paysan africain. En terme de revenu net, le rapport entre le producteur asiatique et africain est de 10 à 1…

L'Afrique se plaint partout et tout le temps de « la détérioration des termes de l'échange ». Certes, elle souffre de ce mal plus que tous les autres pays du tiers monde. Pour redresser ces termes en sa faveur, il est nécessaire que les Africains maîtrisent eux-mêmes les techniques de production et cessent d'être de simples fournisseurs de matières premières brutes. On ne peut imposer les lois du marché que pour les produits dont on maîtrise totalement l'élaboration.
S'agissant de la Guinée, une révolution scientifique et technique peut rendre les Guinéens aptes à réaliser toutes la chaîne de production, de traitement, de conditionnement et de commercialisation de nos produits. C'est vrai pour les produits agricoles et c'est urgent. C'est aussi vrai pour la bauxite, le minerai de fer, l'or, le diamant, etc.
Si l'Afrique Noire accepte de s'engager dans la révolution scientifique et technique, il sera aisé de créer des instituts Continentaux de recherche-développement et des usines communes pour plusieurs produits industriels (électrotechnique, verrerie, etc.).
Le salut de l'Afrique, zone la moins développée du globe, réside donc dans une révolution scientifique et technique. C'est dans cette voie que doivent s'engager tous ceux qui sont attachés à cette partie du monde. Car, comme l'a dit U Thant, ancien secrétaire général de l'ONU:

« L'essentiel n'est pas la production, mais plutôt la capacité de produire qui est inhérente à l'individu ».

Pour une nation ouverte, libre et laborieuse

Nous sommes à la croisée des chemins. Les Guinéens doivent choisir:

Nous sommes à la croisée des siècles. Le XXème cède la place au XXIème. Le génie inventif de l'homme a multiplié les outils et perfectionné, les méthodes d'investigation pour vaincre l'espace, le temps, la maladie, la faim…
L'ordinateur, l'informatique, le vaisseau spatial, la transplantation d'organes chez l'homme, la fécondation in vitro…. permettent aujourd'hui de réaliser une intégration mondiale des nations, d'imprimer un seul rythme à la marche du monde.
Dans ce melting-pot, ce creuset, où l'avance des uns contraste avec le retard des autres, tout au moins dans le domaine scientifique et technique, où une information étourdissante et continue balaye le monde à la vitesse de la lumière, décrivant la détresse des uns et les prouesses des autres, dans cet ensemble à la fois uniforme et divers, l'Aftique fait encore figure d'enfant arriéré , mala de, malade d'un côté, riche de l'autre.
Pour que ce continent soit à même de suivre le rythme du monde, il faut que ses habitants se décident à sortir des ténèbres, à entrer dans la lumière, à vivre un humanisme vrai et dynamique, où le savoir, le savoir-faire, la communication, sont la base de la vie quotidienne.

C'est dans ce cadre et dans cet esprit que le peuple guinéen doit créer les conditions et consolider les moyens de son épanouissement, de son mieux-être.
La première mesure à prendre est d'assurer une totale ouverture entre tous les Guinéens, où qu'ils soient, qui qu'ils soient. Cela consiste d'abord à garantir à chacun, à tous, une totale liberté d'expression. L'expression pouvant prendre toutes les formes, pourvu qu'elle respecte les droits de chacun.
En faisant de la liberté d'expression un élément vivant de la vie quotidienne, les Guinéens vont réaliser l'ouverture des cœurs et des esprits. C'est là le premier pas vers la communion entre tous les éléments de la société, la base de l'unité nationale dans la diversité des individus et des groupes.
Permettre à l'autre de s'exprimer, être prêt et savoir l'écouter, comprendre les sentiments — bons ou mauvais — de l'autre, c'est manifester un amour, un altruisme hautement constructifs. Car, dès qu'on commence à se comprendre, les préjugés et la haine disparaissent et font place à une atmosphère sereine.
Par ailleurs, l'expression écrite, orale, filmée, sonore ou autre, représente la première forme de transmission de la connaissance. Pour cette raison aussi, nous devons la cultiver, l'entretenir avec soin, pour mieux rapprocher les hommes de ce pays.
Les outils de l'expression sont multiples. Utilisons-les au maximum de nos moyens. Livres, journaux, radio, télévision, con-espondance, etc., doivent être à la disposition de tous ceux qui veulent s'exprimer, entendre, se faire entendre.
La Guinée doit sortir de l'improvisation et des slogans stéréotypés que le régime pseudorévolutionnaire du PDG lui a imposés pendant longtemps. Pour rapprocher les Guinéens entre eux, il faut créer des structures de concertation, de conception et de décision à divers niveaux.
L'ouverture passe aussi par l'affirmation des idées politiques pouvant favoriser une évolution harmonieuse du pays. La question qui est de savoir si la Guinée, actuellement sans partis politiques, doit rester un Etat sans partis politiques ou devenir un Etat abritant un ou plusieurs partis politiques, demeure posée à tous les Guinéens. Elle doit être librement débattue en tenant compte des problèmes que nous avons à résoudre. Quel que soit l'avenir des partis politiques en Guinée, la liberté d'association doit être garantie à tous les citoyens. Les associations socio-culturelles et professionnelles en particulier doivent être multipliées et encouragées pour dynamiser la nécessaire révolution scientifique, technique et industrielle que l'Afrique doit réaliser.
L'ouverture de la Guinée exige par ailleurs que les différentes régions du pays soient désenclavées et reliées par des axes routiers, ferroviaires et aériens assurant un mouvement rapide et sûr des personnes et des biens. Ainsi, le chemin de fer et la route Conakry-Kankan, axe central du pays, doivent être remis en excellent état, soigneusement et régulièrement entretenus. De même, l'axe Koundara-Mamou-NZérékoré, reliant une zone arachidière à une zone forestière fertile à travers la zone des agrumes, et l'axe côtier Benty-Boké doivent permettre une ouverture physique des régions guinéennes entre elles.
Les capitales provinciales: Kindia, Labé, Kankan, NZérékoré doivent devenir des pôles de développement économique et socioculturel. Ces villes doivent être aménagées de manière à équilibrer les activités agricoles, industrielles, commerciales, culturelles et touristiques.

Une réelle ouverture nécessite aussi une coopération étroite avec les six pays voisins: Côte d'Ivoire, Libéria, Sierra Leone, Guinée-Bissau, Sénégal, Mali. Pour que cette coopération ne se réduise pas à de simples rencontres protocolaires, les Guinéens doivent établir de solides dossiers et avancer des propositions concrètes sur le développement de l'Afrique de l'Ouest. Soulignons une fois de plus que sans un consensus national, sans une profonde unité morale et politique, sans une ferme volonté de faire aboutir leurs propositions, les Guinéens ne pourront pas coopérer efficacement et réellement avec les six pays voisins. Un préjugé défavorable existe dans les milieux politiques de ces pays, qui fait qu'on écoute les Guinéens sans les prendre au sérieux.

Une politique d'ouverture est celle qui crée et maintient un débat permanent au sein de la société guinéenne. La libre expression des idées, des sentiments éprouvés devant les événements, la critique publique des actions et des comportements des dirigeants, la dénonciation des abus, doivent être des manifestations naturelles et libres. Nous devons libérer totalement la parole pour sortir le Guinéen de son maquis. Il vaut mieux pour les Guinéens faire parler les murs, que s'enfermer dans un mur de silence.
Le débat doit permettre de lever les contradictions qui divisent les Guinéens et donner lieu à des publications fécondes sur tous les sujets intéressant la vie du pays. La littérature guinéenne est actuellement l'une des plus pauvres d'Afrique - et pour cause.
La transparence dans les actions des uns et des autres au sein de notre société doit devenir une pratique quotidienne dans les milieux politiques, économiques, administratifs, sociaux.
La liberté d'expression est le premier contre-pouvoir dont dispose le citoyen. Et un pouvoir sans contre-pouvoir est comme une maison où on entre sans pouvoir en sortir.
Le débat démocratique doit s'instaurer en Guinée, et permettre à chacun de défendre sa vérité morale et matérielle. Le choc des arguments conduit à une synthèse, à un consensus par lequel la minorité doit suivre la majorité en gardant toute sa liberté. La démocratie n'existe pas en Guinée, et nombre de Guinéens y aspirent.
En s'ouvrant sur elle-même physiquement et socialement, la Guinée pourra s'engager efficacement dans la construction nationale.

L'Etat guinéen doit d'abord se doter d'une Fonction publique saine, responsable, compétente, au service exclusif de l'unité nationale et du développement. Les quelque 70000 agents actuels doivent être des techniciens honnêtes, humbles et accueillants. Un code de la fonction publique doit permettre de mettre chacun à sa place et de sanctionner avec vigueur et rigueur toute faute préjudiciable à l'intérêt du pays.
Cinq services fondamentaux doivent être minutieusement structurés, correctement équipés, confiés à des Guinéens hautement qualifiés, sous serment, expérimentés et étroitement contrôlés:

Rien ne fonctionnera correctement dans le pays si ces cinq services sont boiteux et abandonnés aux corrupteurs et aux corrompus. L'Etat guinéen sera fort s'il réussit un bon fonctionnement de ces organismes, qui doivent dynamiser le reste de la fonction publique et impulser des actions nationales de développement.

L'enseignement en Guinée doit être profondément repensé. Nous devons inventer, à l'usage du Guinéen, de nouvelles techniques d'éducation socio-culturelle et professionnelle. Pour entrer et nous implanter dans le monde du savoir et de la technique, il nous fait agir sur le comportement, l'esprit et la sensibilité des paysans. Depuis des millénaires, ces hommes sont fermés sur eux-mêmes, dominés par le fatalisme et l'irrationnel. La revalorisation du travail manuel et agricole reste un impératif.

C'est en tenant compte des besoins minimaux des plus pauvres (les paysans) que nous pourrons éliminer progressivement malnutrition, maladies, analphabétisme, inactivité et inégalités.

En se fixant pour objectif principal l'emploi, c'est-à-dire l'affectation de chaque personne en âge de travailler à une occupation précise, socialement utile, les Guinéens pourront accrolue simultanément la production et la distribution en répartissant l'effort technique et financier sur plusieurs secteurs de l'économie et non sur un seul.

Les institutions guinéennes doivent, comme les Guinéens, se tourner vers le monde rural, se rapprocher des plus démunis et donner à chaque Guinéen une égale chance et une réelle possibilité de vivre mieux.
La Constitution et toutes les institutions guinéennes doivent permettre aux hommes de ce pays d'évoluer vers une réelle démocratie économique et sociale. Il faut pour cela se battre quotidiennement au niveau de l'individu, de l'entreprise et des organisations politiques et sociales, pour que la Guinée soit régie par des lois écrites et votées et pour que ces lois ne restent pas des lettres mortes et des idées pieuses.

Prenons donc la ferme décision de mettre fin à notre état d'arriérés, de sous-développés. Nous pouvons remonter la pente en travaillant dur, en activant mieux nos sens, nos muscles et notre intelligence, en menant en avant le dynamisme créateur, la compétence professionnelle, l'honnêteté et la solidarité.

Notes
1. P. Péan. L'Argent Noir. Paris. Fayard. 1988.
2. H. Sarassoro, éd. “La Corruption des fonctionnatres en Afrique”. Economica. 1980.
3. Monique Goubet à Jeune Afrique.
4. J. Giri. L'Afrique en panne. Paris. KmüWa. 1985.
5. Il y aurait, par ailleurs, beaucoup à redire sur les conséquences socio-économiques de la Révolution Verte.
6. J. Gasc. L'Afrique aux pieds nus Paris. Berger-Levrault.