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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Améliorations du régime ]

Notre récent changement de cellule a été accompagné d'un nouveau règlement pour le pain. J'ai droit tous les jours à une baguette parisienne de 400 grammes environ. J'en mange la moitié le matin ; celui qui est de service de cellule — chacun de mes compagnons à tour de role — me l'émiette dans mon gobelet et y ajoute un quart de litre d'eau chaude et quelques morceaux de sucre. C'est cette bouillie qui constitue mon petit déjeuner, le mauvais état de mes dents ne me permettant plus de macher du pain frais. Le service de cellule consiste à balayer et laver le sol de pierre. Les gardiens nous accordent désormais plus facilement de l'eau, ce dont nous profitons pour souvent en redemander un seau. Nous le recevons sans problème, à notre grand étonnement, car cela était impensable auparavant.
Celui qui est de service de cellule est également chargé de collecter les assiettes de riz déposées devant notre porte. Les repas aussi se sont améliorés. En plus de ma ration de riz, je reçois tous les jours de dix àquinze bananes, deux salades, une ou deux mangues', autant de concombres et parfois même un ananas. J'ai l'impression d'être au pays de cocagne. Je suis le plus gaté et je peux en faire profiter mes compagnons de cellule ainsi que quelques malades du Camp.
A cet effet, Henri et Edouard font venir un surveillant et l'envoient porter ces fruits de ma part aux malades en question. On m'annonce qu'il faut que je “réapprenne” à marcher et qu'ensuite on me renverrait chez moi. De temps en temps, un lieutenant vient me voir et me menace de punitions et d'électrochocs si je n'obéis pas à cet ordre. De nouvelles surprises nous attendent : on nous distribue des couvertures et des draps neufs. J'en demande deux que je reçois aussitôt. Quand je n'ai plus de lait ou de sucre, Henri en demande pour moi, et on m'en donne sans que j'aie besoin de réclamer. Alors je ne suis plus aussi économe, mais fais profiter mes compagnons de ces faveurs. Je ne comprends pas pourquoi j'ai droit à un meilleur traitement que les autres. Le lieutenant vient souvent me voir pour m'encourager à marcher. Je lui explique par gestes que je suis encore trop f aible et qu'il me faudra du temps et un bonne nouriture pour retrouver mes forces. Il me demande alors ce qui me manque et je lui fais comprendre que des oeufs me feraient du bien, ainsi que de la viande et du poisson, mais qu'il faudrait les faire cuire à l'eau parce que je ne supporte pas la. cuisine à l'huile. Ma demande n'est exaucée que pour les oeufs : j'en reçois trois. Je les mets dans l'eau et constate qu'ils flottent à la surface, preuve qu'ils sont pourris. Je me force quand même à les manger, malgré tout mon dégout, car je sais que mon organisme a un besoin urgent de protéines. Je remarque que les Européens, les Libanais et quelques Africains ont maintenant droit à une assiette supplémentaire contenant quelques feuilles de salade relevées avec un peu d'oignon, de citron et de persil. Cette assiette est même parfois garnie de quelques tranches de concombre, d'un petit poisson frit, d'une patate douce et d'un morceau de pain. La sauce accompagnant le riz est également meilleure désormais, me disent certains détenus.

[ Atmosphère détendue ]

Ces améliorations dont nous profitons tous donnent lieu aux suppositions les plus diverses. La plupart des prisonniers estiment qu'il se passe quelque chose d'important et qu'on se prépare à nous libérer, d'où les diverses mesures pour nous “remettre en bon état”. Tous se rappellent qu'à la fin de l'année précédente deux Français ont été libérés, et ce après avoir reçu des médicaments, des piqûres de vitamines et une meilleure nourriture.
Chaque détenu explique aux autres où habite sa famille, pour que les premiers libérés contactent les parents des malchanceux restés en prison. L'atmosphère du Camp est à présent détendue, les prisonniers espèrent de nouveau être bientôt relachés. Même les Africains expriment leur confiance en leur libération, alors que plus de trois années passées à Boiro leur avaient enlevé tout espoir. Le lieutenant continue à venir me voir régulièrement pour m'encourager à marcher. Je m'efforce de lui montrer que je voudrais bien essayer de me lever, mais que je n'en suis absolument pas capable. Mais il ne me laisse pas en paix. Il me fait tirer du lit et mettre debout. Mais dès que mes compagnons me lachent, je m'écroule et reste sur le sol comme une loque. Par cet “exercice” quotidien, le lieutenant veut me démontrer qu'il ne plaisante pas et que je suis condamné à effectuer des marches. Il me fait donc trainer à travers la cour, soutenu par deux captifs. Mes pieds nus se mettent à saigner.
Souvent, les captifs me laissent tomber ; alors, sur ordre du commandant du Camp, ils m'attachent à un arbre pour me débarrasser de la saleté dans laquelle je viens de tomber. Si, durant tous ces efforts, je m'évanouis, ils me portent dans ma cellule. Il me faut endurer ces tortures un jour sur deux. Je suis à chaque fois profondément choqué de voir que certains détenus s'amusent à me voir souffrir et qu'ils encouragent même mes bourreaux. Mais je sais dans quelle atmosphère ces hommes sont obligés de vivre jour pour jour. Lorsqu'on est en permanence au milieu de pareilles brutes, il faut pouvoir tenir bon pour ne pas en devenir soi-même une. Pourtant, ceux qui se vengent sur des innocents des injustices subies devraient songer qu'ils s'alignent par là-même sur leurs bourreaux. En tout cas, on m'a tellement fait souffrir depuis trois ans que je ne peux pas pardonner. Je suis le seul à être manifestement brutalisé à Boiro. Toutefois, je ne sais pas si des détenus d'autres blocs sont encore l'objet de sévices dans la chambre de torture, car je suis alité et ne peux suivre qu'en partie ce qui se passe dans le Camp.
Les pensées se pressent dans ma tête pour aboutir à une question à laquelle je ne trouve pas de réponse “Que me veut-on ? Pourquoi suis-je le seul ici à jouir de faveurs exceptionnelles ? Pourquoi ai-je droit à un drap et une couverture supplémentaires ? Pourquoi aussi cet oreiller gonflable qu'on est allé chercher tout spécialement pour moi à l'hôpital de Conakry, afin que je me sente plus à l'aise. Pourquoi ?”
Mon corps tout entier n'est plus qu'une plaie. Je suis constamment baigné de sueur et ma peau n'arrive pas à cicatriser. Je souffre particulièrement d'être obligé de rester couché sur le dos. Je n'arrive pas à m'expliquer pourquoi, d'une part, je suis le seul à jouir de certaines f aveurs et pourquoi, d'autre part, je suis également le seul à devoir subir ces tortures inhumaines. On m'envoie bien de temps en temps un aide infirmier pour me badigeonner les jambes et les pieds de teinture d'iode et me faire des pansements, mais par ailleurs on fait tout ce qu'on peut pour empêcher mes blessures de cicatriser et faire en sorte qu'elles s'ouvrent àchaque nouveau sévice. Les gardiens sont devenus moins sévères. Ils autorisent à présent les Européens à se promener d'une cellule à l'autre. Les nouvelles se transmettent ainsi plus rapidement. Un jour, Miçhel Lepan, un Français, reçoit une lettre de sa femme :
— Chéri, ne t'en fais pas, nos épreuves sont terminées, je t'embrasse, à bientôt.
Et Michel de déclarer :
— Nos peines vont bientôt prendre fin. Je vais bientôt pouvoir serrer ma femme dans mes bras.
Mais je n'arrive pas à me réjouir. Un peu plus tard, mon compagnon de cellule Henri reçoit de chez lui un paquet contenant, entre autres, des photos de sa femme et de son fils. Il se fait alors un cadre en carton et accroche ces photos au-dessus de son lit.
Cette fois, les gardiens n'y trouvent rien à redire. Cette soudaine tolérance des gardiens ne cesse de nous étonner. Ils ne font plus aucune réprimande, même lorsque des prisonniers se mettent à allumer du feu dans un coin de leur cellule afin de faire bouillir de l'eau dans une boite de conserve vide et se faire du vrai café. J'apprécie beaucoup l'odeur qui se répand dans les cellules, mais je ne peux malheureusement pas boire de café car mon corps est trop affaibli pour supporter la caféine. De temps en temps, des prisonniers font également du feu avec les cartons et les papiers des paquets qu'ils ont reçus, et ce afin de chasser les moustiques. Une fois, ils font même bruler des peaux d'orange séchées, mais ils doivent se rendre à l'évidence que cela répand une très mauvaise odeur et ne chasse guère les insectes. Tout ce qui se passe maintenant au Camp nous confirme dans l'idée que la femme de Michel avait raison et que la liberté n'est plus très lointaine.

[ 15 juillet 1974 ]

Le lundi 15 juillet 1974, un jeune officier vient chercher dix Français. On leur fait prendre une douche, on les rase et on leur coupe les cheveux. A notre grande surprise, c'est Monseigneur Tchidimbo qui fait office de coiffeur. Il s'est porté volontaire et dit :
— Lorsque j'étais soldat dans l'armée française, je coupais les cheveux des autres et j'ai ainsi pu avancer jusqu'au grade de lieutenant.
Tchidimbo parle ensuite très fort aux gardiens qui ne se rendent pas compte qu'il nous communique ainsi toutes sortes d'informations concernant la vie du Camp. L'archevêque ne dispose que d'une seule lame pour raser 300 prisonniers. Le travail terminé, les trois gardiens qui avaient apporté la lame de rasoir, la glace et les ciseaux viennent les rechercher de façon tout aussi cérémonieuse. L'archevêque est le prisonnnier le moins susceptible de se suicider, c'est pourquoi on lui a confié la lame de rasoir.
Soudain, un second officier arrive avec une nouvelle liste en main. Après quelques palabres, il renvoie cinq Français dans leurs cellules et conduit les autres au poste de garde où on leu'r donne des vètements. Michel Lepan fait partie des cinq heureux élus, et nous y voyons tous une confirmation de ce que Madame Lepain avait annoncé dans sa lettre. L'espoir renaît au Camp. Nous entendons même le commandant du Camp parler de la libération de ces cinq hommes, ce qui nous enlève nos derniers doutes. Nous sommes persuadés que ces hommes vont être remis en liberté. Ils ne peuvent cacher leur joie et veulent partager leur bonheur avec nous en nous faisant cadeau de tout ce qu'ils possèdent. Le soir, une jeep vient les chercher. Deux heures plus tard, deux d'entre eux sont ramenés au Camp. Ils font courir le bruit qu'étant donné le nombre important de touristes, il n'y avait plus que trois places de libres dans l'avion de ligne régulier Conakry-Bruxelles.
Le lendemain matin, à mon réveil, mes compagnons de cellule sont assis sur leur lit, l'air très triste. Ils me demandent si je connais les dernières nouvelles. Je fais non de la tête et ils m'apprennent alors que les Français sont tous revenus au Camp. Ils ont eu un entretien avec le ministre français André Bettencourt, actuellement en visite en Guinée, qui en a profité pour s'enquérir de leur sort. Ces derniers n'ont pratiquement pas pu prendre la parole. Le ministre a semblé très satisfait de voir que les prisonniers étaient correctement vêtus. Il s'est contenté de leur dire qu'il espérait qu'ils allaient continuer à bien se porter. Après quelques phrases insignifiantes, il leur a fait ses adieux, leur promettant de contacter leurs familles dès son retour en France. Une atmosphère totalement dépressive envahit tout le Camp. Nous sommes tellement atterrés par le déroulement de cet entretien que nous abandonnons maintenant tout espoir. L'un de nous s'écrie :
— Tout ce qu'on raconte au sujet de notre libération n'est qu'hypocrisie et tromperie.

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