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Nous sommes maintenant en octobre 1973 et je me sens plus seul que jamais. J'ai perdu tout espoir de voir un jour mon sort s'améliorer. Je ne crois plus, à présent, que les hommes en liberté essaient encore de me sortir de là. Ce n'est plus qu'une question de temps : je le quitterai bientôt cet enfer, mais pas en homme libre. Je serai le mort pour lequel on est en train de creuser un trou quelque part. Mes journées, désormais, sont vides. Qui est-ce que ça peut bien intéresser de savoir si je suis en vie ou non ? C'est comme si mon corps était encore couché là mais que mon arne m'avait déjà quitté. Pourtant, comme par miracle, une lueur d'espoir allait encore une fois traverser ma vie.
Je suis allongé sur le sol lorsqu'un soir quelqu'un ouvre violemment la porte de ma cellule et me lance sur un ton rude :
— Tu as regardé sous la porte ? mais enchaîne à voix basse :
— J'ai quelque chose à te dire.
Devant moi se tient un gardien qui m'a toujours bien traité et m'a souvent fait parvenir quelques petites faveurs. Il continue à voix basse :
— Tu vas pouvoir sortir d'ici. Je te tiendrai au courant. Quand je frapperai trois fois à la porte, tu t'habilleras, tu mettras tes chaussures et quand j'ouvrirai la porte, tu iras jusqu'au grand portail.
Puis il se remet à crier :
— La prochaine fois que je te reprends à regarder sous la porte, ça sera deux jours de cachot à jeûn.
Et il part en claquant la porte. J'ai l'impression d'avoir rêvé. Ai-je donc encore une chance de sortir d'ici ? Je ne sais pas si je dois y croire. Mon cerveau se met à travailler, mais je repense à ce que d'autres détenus m'ont raconté les gardiens ont souvent aidé des prisonniers à s'évader et ont exigé des pots de vin de la famille. Mais ces prisonniers ont tous été abattus lors de leur tentative de fuite. Les questions se pressent dans mon esprit. “Qui veut me sortir d'ici ?” Je sais bien que je ne pourrai pas sortir de façon légale et que mes sauveteurs risquent leur vie. Et comment pourrai-je sortir de la prison ? La sortie est gardée par trois soldats. Est-ce que j'aurai assez de forces pour y arriver ? Qu'est-ce qui m'attend ensuite ? C'est peut-être un piège. Même si j'arrive à sortir de l'enceinte de la prison, je serai encore dans le Camp et il est gardé par au moins vingt soldats en armes. Toutes ces réflexions occupent mon esprit. Soudain, une grande joie m'envahit à la pensée que je vais peut-être bientôt recouvrer ma liberté. “Vais-je pouvoir vraiment recommencer une nouvelle vie ? Mes journées sont de nouveau remplies par des réflexions qui m'agitent : “Où va-t-on m'emmener ? Dans une ambassade ? C'est là que je serais le plus en sûreté, la police guinéenne ne pourrait rien faire. On me donnerait des médicaments, on me laverait, on me donnerait des vêtements. Je retrouverais ma dignité humaine, chose tout à fait impossible ici. Dois-je profiter de l'occasion qui m'est offerte ou non ? J'en arrive finalement à la conclusion suivante : “Si je reste encore longtemps ici, je finirai de toutes façons par mourir…”
Le lendemain, le même gardien vient dans ma cellule après la distribution du repas. Je suis juste en train de manger mon riz. Il me dit à voix haute :
— On t'a déjà donné ton riz ?, puis ajoute à voix basse :
— Ce n'est pas encore pour aujourd'hui.
Je ne peux qu'attendre, mais j'ai les nerfs tendus à l'extrême. Et quand je pense à ce qui m'attend si mon évasion échoue, je suis pris d'une peur panique. Le sort d'un prisonnier qui avait tenté de s'évader — alors qu'il n'avait aucune chance — me revient à l'esprit. Ce prisonnier avait grimpé un jour à l'un des arbres se trouvant dans la cour de la prison et avait sauté avec l'agilité d'un chat sur le toit d'une cellule puis, de l'autre coté du toit, dans le grand Camp, quittant ainsi l'enclave formée par le Camp des prisonniers. Mais il avait fait un tel bruit en sautant sur la tole que tous les gardiens s'étaient précipités. Il ne leur avait pas fallu longtemps pour rattraper le fugitif qu'ils avaient roué de coups puis reconduit dans sa cellule. On l'entendait crier de loin, ce qui nous enlevait toute envie de l'imiter. Cette bastonnade n'était d'ailleurs que le début de la punition inhumaine que lui valut sa tentative d'évasion. Nous pouvions nous rendre compte, en allant aux toilettes, du traitement cruel qu'on lui faisait subir. Les gardiens l'avaient attaché à un arbre et se relayaient pour le fouetter jusqu'au sang. Puis ils l'abandonnaient, ne lui donnant plus ni à manger, ni boire. La mort mit fin à ce drame inhumain et délivra ce prisonnier téméraire de ses souffrances.
Je cours donc un grand risque. Si ma tentative d'évasion rate, la punition, quelle qu'elle soit, entrainera irrémédiablement ma mort. Je n'arrive pas à dormir et passe des heures à peser le pour et le contre d'une telle tentative. Je dois me décider pour la liberté ou la mort, et chaque jour qui passe ébranle ma confiance en la réussite de ce projet. J'hésite de plus en plus. Mais ce gardien bien intentionné m'encourage tous les jours à ne pas perdre patience et m'assure qu'il me préviendra dès que les circonstances seront favorables. Après mûre réflexion, j'en conclus que cet ajournement est peut-être un bon signe : ceux qui préparent ma fuite ne veulent prendre aucun risque. Si tout cela n'était qu'un piège qu'on voulait me tendre, il. n'y aurait pas tant de difficultés. Fort de cette constatation, je me décide à profiter de la chance qui m'est offerte.
Finalement, un jour, on frappe trois coups à ma porte. L'après-midi touche à sa fin et les rayons de soleil brûlants ont plongé le Camp dans une véritable léthargie. J'enfile à la hâte les vêtements qu'on m'a préparés une veste, un pantalon, des chaussures. J'essaie de me coiffer un peu avec les doigts. Quelques instants plus tard, ma porte s'ouvre, comme mue par un f antome. On n'entend pas un bruit. Je quitte prudemment ma cellule. Personne en vue. J'avance et découvre un gardien qui me tourne le dos. Je continue à avancer lentement vers la sortie. Je me retourne et aperçois un deuxième gardien qui s'affaire près de ma cellule. J'ai l'impression qu'il fait ex-prés de ne pas me voir. Mon coeur bat à tout rompre et je sens la faiblesse m'envahir. La tension nerveuse en est autant la cause que la fatigue physique. Ce n'est que ma volonté qui me permet d'avancer. Je me répète à chaque pas “Continue, n'abandonne pas.” Je me traîne à tout petits pas jusqu'à la sortie. Là non plus, je ne vois aucun soldat. J'entends des voix provenant de la guérite ce sont des gardes discutant dans leur langue.
Arrivé au portail, je m'arrête, épuisé, et j'attends. Soudain, un garde se précipite vers le portail et l'ouvre. Il se trouve alors en face d'un Guinéen qui lui tend un carton à savon, ouvert, sans rien dire. J'arrive à voir que ce carton est plein de billets de banque. A quelques mètres de là, trois Africains en uniforme d'officier attendent dans une jeep russe. Ils ont dû emprunter ces unif ormes pour donner une apparence officielle à leur action. Un tremblement me secoue, et mon coeur bat à tout rompre. Je réalise que ce sont ces trois hommes qui vont me conduire en lieu sûr. Mais avant même que j'aie eu le temps de franchir le seuil de la prison, le gardien à qui on a remis l'argent referme le portail. Mes libérateurs, qui ont eu le temps de m'apercevoir, cognent au portail en criant :
— Donne-nous la marchandise !
La marchandise, c'est moi ! Mais Fofana, le gardien, leur répond en ricanant :
— Vous pouvez attendre longtemps, vous ne l'aurez pas tant que c'est moi qui suis de garde.
Je suis paralysé d'horreur : ma fuite a échoué. Je n'arrive pas à comprendre. J'étais à deux doigts de recouvrer la liberté. Maintenant, tout espoir me semble vain… J'entends des pas. Je me retourne et aperçois le brave gardien qui a arrangé cette tentative d'évasion. Il me met le bras sur les épaules et me chuchote :
— Je vais t'aider à retourner dans ta cellule.
Je me sens de plus en plus faible et ai l'impression que ses paroles viennent de très loin :
— Ne sois pas triste, me dit-il pour me consoler. Ce n'est pas de ma faute si ça n'a pas marché. C'est l'autre gardien qui n'a pas voulu jouer le jeu.
Je regagne péniblement ma “cage”, à petits pas, grace à l'aide de ce bon samaritain. Mais en m'allongeant sur mon lit, je me rends compte que les événements des dernières minutes ont eu raison du peu de forces qui me restaient. Je m'évanouis, échappant ainsi pour quelques heures àl'angoissante question qui me torture : “Quelle est la punition qui m'attend ?”
Lorsque je reprends connaissance, je me doute bien que cette évasion manquée va être lourde de conséquences. A partir de ce jour-là, les gardiens se comportent de façon encore plus méchante qu'avant. Ils me tirent de la cellule comme une bète, me trainent dans la cour et m'attachent à un arbre, le dos contre le tronc. Je suis une vraie loque. L'un d'eux m'arrose avec un jet d'eau, les autres me bourrent de coups de poing et de coups de pied. Puis ils me détachent et m'ordonnent de marcher. Ces sadiques se rendent compte de mon épuisement et sont d'autant plus ravis. Ils me font m'allonger par terre, comme s'il s'agissait d'une nouvelle méthode de mise à mort, et un infirmier m'écrase le pied gauche avec ses bottes militaires. En même temps, deux gardiens me tirent dans la direction inverse. Quand ils pensent avoir suffisamment tiré, l'infirmier lache mon pied. J'ai l'impression que mon corps va se déchirer et ai de la peine à retenir mes cris. Mes bourreaux prennent un malin plaisir àce petit jeu et ne s'arrètent — provisoirement — qu'à chaque fois qu'ils me voient sur le point de m' évanouir. Je ressens également, lors de la distribution des repas, les conséquences de mon évasion manquée. On “oublie” de m'apporter mon riz ou bien on ne remplit mon assiette qu'à moitié. On ne me lave plus mon linge et je suis obligé de rester des semaines sur le même drap sale et trempé de sueur.
Mes geôliers inventent tous les jours de nouveaux moyens de me chicaner. Je suis à. la merci de ceux qui veulent ma mort et je suis incapable de me défendre. C'est l'enfer sur terre. Mais au plus profond de moi-même, je suis un peu soulagé de voir qu'on ne me punit pas de la même façon que le jeune Africain qui, après avoir tenté de s'évader, avait été fouetté à. mort sous nos yeux. On vient souvent me chercher pour m'humilier par des méthodes constamment renouvelées. Par exemple, on m'oblige à m'asseoir dans la cour et un gardien se met à me couper les cheveux, tout en faisant des plaisanteries grossières. Les autres gardiens se moquent de moi et me donnent des coups de pied. On dirait qu'ils font un concours pour savoir qui me chicanera le plus et qui provoquera le plus de rires. Je ne suis plus qu'une misérable loque humaine au milieu de ces brutes qui éprouvent du plaisir à m'humilier devant les autres. Un infirmier vient me voir deux fois par semaine, une seringue à la main. Mais je ne me laisse pas faire de piqûre tant qu'il ne me dit pas ce qu'il veut m'injecter. Il va alors chercher quelques soldats en renfort. Ceux-ci me tiennent pour m'empêcher de me débattre et l'infirmier me fait alors la piqûre dans la cuisse. Mais je ne constate aucun changement dans mon état.
A la mi-novembre, on me donne un nouveau compagnon. C'est un Libanais, Georges Bitar. Il est né en Guinée et parle en plus du français tous les dialectes du pays. C'est un homme assez chétif agé de 35 ans, un commerçant propriétaire d'un petit magasin à l'intérieur du pays. Il est très obligeant et devient pour moi un bon camarade. Il a été arrêté à . cause des relations commerciales qu'il entretenait avec les Européens travaillant au village des jeunesses chétiennes de Kankan. On l'accuse, par ailleurs, de s'être livré à un commerce illégal d'armes allemandes et françaises et on a essayé de lui faire avouer, àgrand renfort de tortures, qu'il se livrait à un tel commerce pour le compte de la République Fédérale d' Allemagne.
Il me raconte sa vie et je l'écoute sans poser une seule question. J'apprends ainsi qu'il se fait énormément de soucis au sujet de ses parents. Ceux-ci viennent de faire construire une maison spacieuse avec les économies qu'ils ont faites en quarante ans de travail en Guinée. Mais les bourreaux affirment que cette villa a été construite grace à l'argent que leur a rapporté le soi-disant trafic illégal d'armes, et ils veulent que Georges le leur confirme. Ce dernier n'a cependant pas cédé et a refusé de signer la déclaration qu'on lui avait préparée.
Mon nouveau compagnon essaie d'égayer nos soirées monotones en chantant et en sifflotant, mais son répertoire est assez limité et il reprend toujours les mêmes chansons, ce qui finit par être lassant. Mais ma compagnie est encore plus ennuyeuse pour Georges, car je ne parle absolument pas. Je m'exprime seulement par gestes. Tous les jours, Georges réclame pour moi du “riz sans sauce”, ce qui est très difficile à obtenir car les gardiens n'acceptent jamais tout de suite. Ou ils le font exprès, ou ils ne font pas attention. En tout cas, il arrive qu'aucun gardien ne revienne après la distribution générale du riz. Georges a beau appeler et cogner contre la porte, personne ne vient. Il a apporté son lit : un simple cadre tendu de la toile d'un sac à riz, qui ne tient que parce que Georges n'est pas lourd. Ce lit est en fait une punition que Georges s'est attirée parce qu'il s'est fait prendre en train de lire la lettre que lui avait adressée un autre prisonnier. Georges et son correspondant ont été punis de huit jours de cellule noire, sans nourriture, puis de deux mois de cellule disciplinaire, complètement nus,, sans drap, et avec demi-ration de nourriture. On ne leur a laissé que leur seau hygiénique et quelques morceaux de carton leur servant de matelas.
Celui qui avait rédigé la lettre finit par récupérer son lit, tandis que Georges dut se contenter de ce misérable sac à riz. Pourquoi ce traitement injuste ? Georges s'est toujours refusé à donner le nom de celui qui lui avait apporté la lettre. Ce courage opiniâtre lui vaut la sympathie de tous les détenus et de certains gardiens. Sa compagnie met un peu de chaleur humaine dans ma vie. Il s'occupe de mon linge, et je goute maintenant au plaisir d'avoir un drap propre de temps en temps. Parfois même, on nous accorde un seau d'eau et Gorges me nettoie le corps en f aisaat très attention de ne pas me faire mal. Il vide mon pot en même temps que le sien, sans faire d' histoires. Nous avons tous les deux les pieds tout brûlants en raison du manque de vitamines. Cela nous donne d'horribles douleurs et nous avons parfois l'impression que nous allons devenir fous. Ces brulures permanentes sont une telle épreuve pour les nerfs qu'il nous arrive parfois de ne plus pouvoir nous supporter l'un l'autre. Georges a un avantage sur moi il peut faire les cent pas dans la cellule, ce qui le distrait de ses douleurs. Quant à moi, je ne peux que rester couché sur mon lit et le regarder. J'ai des démangeaisons dans tout le corps et je me suis tellement gratté que j'en suis tout écorché. Je me mets sur le ventre dans l'espoir que les douleurs vont être plus supportables. Mais j'ai alors des vagues de chaleur tellement désagréables que je me retourne sur le dos. Georges arpente la cellule. Lorsqu'il s'aperçoit combien je souffre, il m'enveloppe les pieds dans une couverture, et j'essaie de me persuader que les douleurs sont ainsi moins fortes. Mais cela est de courte durée et je remue tellement les pieds que je finis par déchirer la couverture. Lorsque j'en arrive au point de ne plus pouvoir supporter ces brulûres, mon compagnon fait preuve de compassion. Il se met à me caresser les pieds avec précaution, tout en me parlant pour essayer de me calmer et m'apporter un peu de soulagement.
Quelques jours avant Noël 1973, nous apprenons par le “téléphone du Camp” que deux Français viennent d'être libérés : René Cazau et Jean-Yves Chailleux. Ils sont tous deux communistes, et c'est leur parti qui s'est occupé de les sortir de là. Les dirigeants du Parti Communiste français doivent ce succès — le premier dans leurs efforts pour obtenir la libération de détenus politiques — aux liens d'amitié étroits qui les lient au gouvernement guinéen et en particulier à Sékou Touré.
J'apprendrai plus tard que Sékou Touré a absolument tenu à inviter René et Jean-Yves à déjeuner au palais présidentiel avant leur départ. J'apprendrai également que Leblanc, un autre Français, s'est suicidé quelques semaines plus tôt. Ce sont ces deux Français qui apprendront, au gouvernement de Bonn que je ne suis pas le seul Allemand interné à Boiro. Personne ne savait jusque-là que Ulrich Stegmann, 42 ans, et Josef Schmutz, un Munichois de 47 ans, étaient également internés à Boiro.
Nous voici de nouveau à Noël. C'est mon troisième Noël ici, dans ce cadre déprimant. Nous piquons des allumettes dans une orange et les allumons, rêvant que nous sommes éclairés par la lueur de bougies. Nous nous souhaitons un joyeux Noël en nous serrant la main, et les larmes se mettent àcouler sur nos joues. Chacun comprend la douleur et la tristesse de l'autre. Georges ne reçoit pas de nouvelles de chez lui, ce qui le rend très malheureux. Quant à moi, on m'apporte de temps en temps une lettre d'Allemagne ne contenant que des nouvelles très générales, c'est pourquoi je ne prends pas la peine d'y répondre. Je me demande ce que je pourrais bien écrire : si j'écris que je vais mal, je suis sur que ma situation empirera ; mais si je mens et dis que ça va, les gardiens en profiteront pour m'obliger à de la marche. Je préfère donc, là-aussi, garder le silence.
La Saint-Sylvestre n'est marquée d'aucun événement particulier. Nous pensons à la façon dont nous fêtions la nouvelle année autrefois lorsque nous vivions encore dans une société humaine.
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