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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Un an après ]

Le Jour de l'An n'est marqué d'aucun événement intéressant, ni d'aucune faveur pour les prisonniers. Nous entendons la sirène des bateaux ancrés dans le port de Conakry et, à minuit, nous nous souhaitons mutuellement, en ce 1er janvier 1972, de retrouver la liberté au cours de la nouvelle année.
Après ces jours de fête qui, pour nous Européens, ont une si grande signification et qui se sont déroulés si tristement ici, nos espérances quant à un peu de variété dans notre nourriture quotidienne se sont réduites au minimum. Mais, à notre grande joie, la direction nous fait la surprise de marquer les fêtes politiques par un plat de riz à l'huile et à la tomate.

Ma deuxième année de captivité commence, et Marcel et moi constatons avec étonnement que l'on nous donne ce riz gras à l'huile régulièrement tous les jeudis et tous les dimanches. Cet agréable changement dans notre nourriture s'accompagne d'une constatation moins agréable pour moi ; on ne m'apporte plus ma ration de riz supplémentaire. Me voilà donc au même régime que les autres, à une exception près cependant ; on continue à me donner, au petit déjeuner, un morceau de pain deux fois plus gros qu'aux autres. Marcel est aussi déçu que moi par ce changement puisque je partageais toujours avec lui ma ration supplémentaire.

La vie au Camp est monotone, les journées se traînent, toutes semblables.
Un après-midi, j'entends ces mots, prononcés par une agréable voix féminine, devant la cellule voisine :
— Je suis une demoiselle. Comment ça va, Monsieur ?
Je n'en crois pas mes oreilles. Je me tourne vers Marcel et vois, à son air abasourdi, que je n'ai pas rèvé. Nous ne pouvons cependant pas nous expliquer comment une femme, dont l'idée même a disparu de notre imagination peut atterrir ici. Nous fixons la porte du regard en espérant que, comme notre voisin, nous aurons la joie de voir un être du sexe féminin. Mais quel n'est pas notre étonnement lorsqu'au bout de quelques instants la porte s'ouvre et que nous apercevons Robert, un jeune gardien qui, contrairement au règlement, distribue seul la ration d'eau de l'après-midi. La solution de l'énigme ne se fait pas attendre. Robert nous dit d'une voix tendre :
— Bonjour, Messieurs, comment allez-vous ? Je suis une demoiselle.
Nous nous regardons et comprenons son offre. Pour ne pas nous attirer d'ennuis, nous restons polis et réservés. Nous sommes prisonniers et, de ce fait, dépendants de sa bonne volonté. Le jeune gardien comprend que son offre ne nous intéresse pas et referme aussitôt notre porte. Nous l'entendons faire la même offre dans les autres cellules. Nous apprendrons plus tard par le “téléphone du Camp” qu'il a finalement trouvé un partenaire et qu'il le récompense de sa complaisance en le faisant profiter de diverses faveurs. Cet incident alimente nos conversations pendant un certain temps et provoque même un peu de gaieté. Mais à part ça, la vie dans la prison est bien pauvre en événements.

Tous les trois mois environ, les cellules sont fouillées et toutes les “richesses” que nous avons accumulées avec peine, et que nous conservons jalousement, nous sont alors confisquées. La plupart du temps, on nous prévient à temps de la fouille par des coups au mur de parpaing, et nous pouvons ainsi cacher tout ce qui a de la valeur pour nous. J'ai suspendu une boîte en fer au-dessus de mon lit à l'aide d'une ficelle faite de lambeaux de tissu arrachés à mon drap et fixée à la barre de fer soutenant le toit de la cellule. Cette boîte, qui se trouve à une hauteur de deux mètres environ, me permet de recueillir l'eau de pluie gouttant à travers le toit de tôle. Mais je l'utilise également pour cacher mes outils en os et en pierre, car je tiens absolument à les conserver. C'est une bonne cachette qui ne sera jamais découverte.
Pour que le temps nous paraisse moins long, Marcel a confectioné un jeu de dames avec un carton contenant auparavant des paquets de sucre. Nous utilisons en guise de pions des pépins d'oranges et des petits cailloux de latérite bruns ramassés dans la cour de la prison. Nous jouons aux dames pendant des heures. Nous n'arrêtons pas, non plus, de chercher d'autres occupations et finissons par trouver un jeu ressemblant un peu au scrabble. Pour cela, nous ramassons toutes les allumettes déjà utilisées et dès que la lumière est allumée, de 18h à 22h, nous faisons des mots croisés en formant avec les allumettes des lettres sur le sol et en faisant deviner à l'autre des mots français très courts.

Cette deuxième année de captivité est marquée par l'agréable constatation que nous pouvons maintenant nous doucher et laver notre drap toutes les quatre semaines. En me douchant, je découvre une sorte de piédestal en ciment d'un mètre carré environ, sur lequel sont gravés les mots : “Ecole de la vie”. Ces mots ont du être gravés par un prisonnier pendant les travaux, avant que le ciment ne durcisse. Je profite du fait que j'ai un interlocuteur et réfléchis longuement avec Marcel sur la signif ication de ces mots. Finalement, nous sommes convaincus de leur justesse : la prison est une “école de la vie” dans laquelle nous découvrons de nombreuses vérités, car nous avons vraiment le temps et le loisir de réfléchir sur notre vie.
En prison, on découvre les faiblesses humaines sous leurs aspects les plus variés, mais aussi la grandeur intérieure.
Peut-être cette “école de la vie” aide-t-elle ceux qui ont été justement condamnés à supporter leur sort avec dignité et à tirer la leçon de leurs fautes, mais nous autres, nous sommes innocents. Sommes-nous donc encore loin de cette véritable sagesse, puisque nous ne pouvons pas supporter notre sort avec le sang-froid nécessaire ?

Quatre nouvelles semaines se sont écoulées. Un gardien vient me chercher pour la douche mensuelle. Je suis heureux de cette petite excursion et de la possibilité qui m'est offerte de me laver. Une fois sous la douche, j'observe ce qui se passe autour de moi. Mes yeux habitués à l'obscurité de la cellule ne peuvent y voir que progressivement dans la lumière aveuglante du soleil. A dix mètres environ de la douche se trouvent les cachots aux grandes ouvertures garnies de barreaux, réservés aux prisonniers jouissant d'un régime de faveur. Soudain j'aperçois, derrière une fenêtre, des dents blanches au milieu d'un visage noir ; c'est un prisonnier qui me sourit. Je ne peux voir que les dents ainsi que le blanc des yeux qui se détachent sur un fond noir.
— Quel courage, me dis-je, s'il se fait prendre, il est sûr d'attraper deux jours de cellule pénitentiaire sans nourriture.
Je veux exprimer à ce prisonnier la reconnaissance que j'éprouve pour ce geste courageux et lui fais des signes de la main. Ces signes veulent dire bonjour, mais pour les gardiens ce sont les mouvements normaux de quelqu'un qui se douche. Je me rends compte que la personne se trouvant derrière les barreaux me comprend. Quelle n'est pas ma surprise lorsque je constate, en allant plus tard aux toilettes, que c'est une Africaine qui est enfermée dans cette cellule ! Cela m'est confirmé par d'autres prisonniers. Plus tard, j'ai même l'occasion de voir cette femme dans la cour de la prison. Elle a près de la trentaine et est ancien membre d'un comité politique de la ville de Kankan. Les relations amicales qu'elle entretenait là-bas avec des Allemands de l'Ouest lui ont valu son internement ici. Cependant, elle n'a jamais eu une attitude réservée à mon égard et elle profite même un soir du fait que sa porte n'est pas complètement fermée pour me dire :
— Bonsoir Monsieur Marx, courage !
Plus tard, une deuxième Africaine sera amenée au Camp, mais je ne la verrai jamais. Les gardiens veillent tout particulièrement à ce que ces femmes soient le moins possible dans le champ de vision des prisonniers, bien qu'aucun de nous n'aurait sans doute jamais l'idée de vouloir entrer en contact avec l'une d'elles dans un but bien précis. Notre état physique, marqué par les souffrances, les privations et les maladies, est bien trop mauvais pour cela. Il est même étonnant de constater que les épouses de certains prisonniers pensent que le manque d'amour physique et le besoin non satisfait de joies sexuelles puisse faire souffrir particulièrement leurs maris. Il arrive donc que les paquets — que plusieurs Français ont le droit de recevoir — contiennent des photos aux couleurs magnifiques de femmes plus ou moins dévêtues provenant de la revue Playboy. Si la situation n'était pas si tragique, on pourrait dire avec ironie “Les Françaises pensent à tout”. Certains prisonniers attachent ces photos au mur avec l'intention, peut-être, de penser de temps en temps à ce qu'il y a de beau dans la vie. Mais lorsqu'on pense aux souffrances et aux tourments qu'on nous fait endurer ici encore et toujours, c'est plutôt un cadeau de mauvais goût qu'un geste bien intentionné.

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