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Quand les Africains parlent de leurs enfants, ils ne mentionnent en général que leurs fils, dont ils sont très fiers. Dans cette société dirigée par des hommes, on parle beaucoup moins des filles, car aujourd'hui encore la femme joue un role subalterne dans une grande partie de l'Afrique. Une fille ne devient intéressante pour son père que lorsqu'elle a treize ans environ il peut alors lui chercher un mari. La famille du fiancé donne au père en échange une dot, consistant la plupart du temps en boeufs, moutons, poulets ou en vètements. Ceci montre qu'elle apprécie la valeur de la jeune fille et scelle l'alliance f uture. Jusqu'à présent, les jeunes filles ont rarement eu la possibilité de choisir leur mari. Les prétendants s'arrangent avec le père. On veille simplement à ce que son éducation corresponde àcelle de la famille. L'émancipation de la femme africaine et la destruction des structures familiales par le régime guinéen ont totalement changé les traditions. Dans les villes, les mariages se font de plus en plus d'après le choix des époux eux-mêmes. Le “prix” officiel que l'on paie pour la fiancée est limité depuis longtemps à 100 DM.
Maintenant que Bah se sent davantage en confiance avec moi, il me raconte que sa femme fait des lessives dans son village pour gagner un peu d'argent et faire vivre la famille tant que lui ne peut le faire. Il me dit :
— Nous sommes pauvres, mais nos enfants vont à l'école et ont toujours des chaussures aux pieds.
Qu'il en faut peu à ces Africains de la campagne ; pour eux, tout va bien lorsqu'ils ont de quoi manger, qu'ils peuvent envoyer leurs enfants à l'école et porter des chaussures en signe de “richesse”.
Un gardien interrompt brusquement notre conversation et nous ordonne de nous taire. Bah continue à me laver en silence. Je n'oublierai jamais le bien que m'a fait l'eau de cette douche primitive. Je savoure le sentiment d'être enfin propre, chose qui ne m'est pas arrivée depuis longtemps, et chaque goutte d'eau me fait l'effet d'un baume. Bah me nettoie le mieux possible avec un morceau de savon de Marseille. Mes bras et mes jambes sont pleins de pus, plusieurs blessures s'ouvrent et commencent à saigner. J'apprécie beaucoup l'aide de Bah car je ne suis même pas capable de tenir moi-même le petit morceau de savon. Après la douche, Bah me coupe les ongles des mains et des pieds. Puis il lave ma veste et mon pantalon, et pendant ce temps je me sèche au soleil.
Des gardiens oisifs et quelques prisonniers africains qui travaillent ici me dévisagent de haut en bas. Un Blanc tout nu constitue pour eux un objet très intéressant, car en général les Blancs sont leurs supérieurs et de ce fait toujours bien habillés. Mais j'en suis arrivé au point que cela m'est absolument égal d'être nu devant eux.
Peu après, un infirmier vient désinfecter mes plaies avec de la teinture d'iode. Il y met ensuite une pommade à la pénicilline et refait les pansements. Puis il me fait une piqûre de pénicilline. Bah étend mes vêtements dans le jardin pour les faire sécher et me ramène dans ma cellule. Pour le remercier de ses soins, je lui donne une Dunhill, une cigarette anglaise. Soumah, le gardien qui attend devant ma cellule, m'a vu et crie :
— Qu'avez-vous là ?
Bah ne répond pas et me regarde. Je sauve la situation en répondant à Soumah que c'est le ministre Ismael Touré qui m'a donné ces cigarettes, et je lui en offre généreusement une, ainsi qu'aux trois autres gardiens qui se trouvent tout près. Ils l'acceptent avec plaisir. Pour eux aussi, une cigarette étrangère est quelque chose de particulier qu'ils ne peuvent s'offrir. Ils fument leur cigarette posément, en se délectant. J'ai fait tomber quelques cigarettes devant la porte de mes voisins et je les ai poussées du pied sous la fente. Mes compagnons de souffrance me remercient à voix basse. La difficulté pour eux maintenant est d'avoir du feu. Bah leur fait passer ma boîte d'allumettes sous la porte, et les gardiens ne disent rien.
Lorsque je me retrouve seul dans ma cellule, je veux m'allumer une cigarette. Mais pour cela, il me faut bien cinq allumettes, car mes doigts sont engourdis. A la fin, je bloque la boîte d'allumettes entre mes genoux, le frottoir vers le haut, et essaie d'allumer le petit morceau de bois que j'ai coincé entre mes deux mains. Il se casse, et ce n'est qu'après plusieurs tentatives que je peux tirer la première bouffée de la cigarette. Comme chaque mouvement des bras et des doigts me fait mal, je garde la cigarette jusqu'au bout entre les lèvres. Je ne cesse de réclamer des cigarettes et ai souvent la chance d'obtenir des gardiens un mégot de leur Mbalia, la marque guinéenne, ou d'en trouver un dans la cour.
C'est dans ma cellule no. 35 que je fête mon 35ème anniversaire. Ce 35 va-t-il devenir pour moi un chiffre fatidique ?
Les moustiques deviennent de plus en plus insupportables. Un détenu nous conseille de ramollir des cigarettes dans de l'eau et de nous frotter le corps avec le liquide ainsi obtenu. L'odeur épouvantable qui s'en dégagera éloignera les moustiques. Je sacrifie donc mes dernières cigarettes, car les moustiques affamés ont l'air décidés à sucer mon sang jusqu'à la dernière goutte. Cependant je m'aperçois bientôt que cette écoeurante odeur de nicotine, mélangée à celle de la sueur, reste longtemps sur ma peau, mais ne repousse pas les insectes qui trouvent toujours un petit bout de peau dont ils peuvent se repaitre. Ils ne se laissent pas rebuter par l'odeur du tabac.
Je constate cependant avec soulagement que mes “aveux” devant la Commission ont contribué à améliorer légèrement mes conditions de détention. Je n'ai plus droit aux tortures nocturnes. De plus, un infirmier équipé d'une boîte à pharmacie toute simple s'occupe de moi. Je m'aperçois que les prisonniers doivent laver les bandes et même la ouate après usage pour qu'on puisse les réutiliser, soit pour les malades, soit pour bricoler.
Les jours passent, aussi monotones les uns que les autres. Il fait une chaleur étouffante, qui me tient éveillé longtemps après le coucher du soleil. Je n'arrive à m'endormir qu'après minuit.
A trois heures du matin, on réveille tous les prisonniers : c'est l'heure d'aller vider les pots de chambre. Les “toilettes” sont à 100 mètres environ et datent de l'époque coloniale. Le système de plomberie est dans un état de dégradation totale et inutilisable. C'est pourquoi on a fait une fosse en ciment de 1m50 de profondeur, avec en haut une ouverture d'un mètre carré environ. Lorsqu'elle est pleine, un camion spécial vient en pomper le contenu dans son réservoir. Un tuyau est à notre disposition pour rincer nos pots de chambre. De nombreux détenus emportent même un peu d'eau pour se laver. Je ne peux malheureusement pas en faire autant avec mon pot troué.
La promenade nocturne aux toilettes nous procure l'occasion de prendre contact, en passant, avec les autres détenus. Nous convenons de signes sonores et faisons passer des nouvelles pour d'autres détenus : “Tiens le coup, courage, n'aie pas peur, je ne parlerai pas.” Il faut énormément d'habileté pour ne pas se faire prendre par les gardiens. Ils sont cinq à nous surveiller, postés à différents endroits. C'est uniquement pour nous chicaner qu'on nous fait lever à trois heures du matin pour vider nos pots de chambre, car pour nous, prisonniers, c'est juste le moment de notre premier sommeil, après que l'insupportable chaleur et nos craintes nous aient maintenus éveillés pendant des heures.
De retour des toilettes, je profite de ce que la lumière reste encore allumée quelques minutes pour faire la chasse à la vermine qui se cache dans mes draps blancs sales (Les autres prisonniers en font autant). Mais ces petites bestioles sont si rusées que j'en suis souvent pour mes frais. Il est absolument impossible de les exterminer totalement. Je m'aperçois de nouveau de leur présence dès que la lumière est éteinte et le Camp replongé dans le calme.
Vers 6h du matin, on frappe à toutes les portes pour demander s'il reste encore des assiettes de la veille. La plupart, des prisonniers poussent alors leur écuelle sous la porte. Mais l'ouverture qui se trouve sous la mienne est si petite que je ne peux pas y faire passer mon assiette. Aussi, on m'ouvre la porte et je donne ma vaisselle au planton de service. Plus tard, lorsqu'on me changera de cellule, je continuerai à donner mon assiette de cette façon, bien que la fente sous la porte soit plus grande : cela permet de respirer un peu d'air frais le temps que la porte reste ouverte. Lorsque je me plains au gardien que mon pot n'a pas de couvercle, il me donne un morceau de carton. Plus tard, en allant aux toilettes, je découvre un morceau de contreplaqué à l'endroit de la cour où on fait le feu. Il a juste la grandeur de mon pot. Lorsque la puanteur me poussera à réclamer une fois de plus un pot en bon état et muni d'un couvercle, l'un des plantons me donnera le conseil d'y mettre des peaux d'orange. Il a raison, celles-ci donnent à l'odeur un certain “parfum”.
Ce sont également des peaux d'orange que nous mâchons quand nous sommes constipés. Mais cette cure de cheval provoque alternativement diarrhée et nouvelle constipation.
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