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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ « L'aveu » ]

Ce soir non plus, je n'échappe pas à la chambre de torture. Je pense en moi-même : “Pourvu que je tienne le coup cette nuit.” Je pressens que les bourreaux n'ont pas épuisé toutes leurs inventions. L'un d'eux va chercher des gousses de piment, les ouvre et me les introduit dans l'anus. Cela provoque des brulures démentielles. Je me tourne et me retourne sous l'effet des douleurs. J'ai l'impression que tout brûle en moi. Ma capacité de résistance est à bout. Je perds tout controle de mon corps. Je ne peux empêcher mon intestin, enflammé, de se vider violemment. Les brûlures diminuent et j'éprouve un certain soulagement.
Un gardien, furieux, se met à crier :
— Ce salaud va nous remplir toute la pièce de merde. Regarde-moi ce cochon !
Il me rappelle brutalement à la réalité. Je me sens tout piteux et tout sale. Les gardiens me haussent et m'attachent à la barre de fer. Puis on donne l'ordre d'enlever tous les excréments de la pièce et de me verser de l'eau sur la tête. Les gardiens font cependant bien attention à ce qu'aucune goutte d'eau n'atteigne mes lèvres.
Puis les bourreaux s'efforcent de m'arracher les “ compléments ” à la lettre que j'ai écrite au Président, chose que la Commission n'a pas réussi à faire. A plusieurs reprises, je ressens une grande faiblesse, mais je réussis à tenir le coup sans flancher et sans leur procurer le triomphe d'un aveu.

Au petit matin, lorsque je suis complètement épuisé, la jeep me ramène au Camp.
Pendant toute la journée, j'essaie de récupérer un minimum de forces, car je sais qu'ils vont continuer, qu'ils vont encore me torturer et me faire souffrir… jusqu'à ce qu'ils atteignent leur but. Combien de temps vais-je encore tenir ? Lorsqu'on distribue le repas, je vois mon voisin de cellule, Diallo Alpha Amadou ; il est assis lui aussi dans l'embrasure de la porte et attend. Il gesticule beaucoup et me fait des signes qui me semblent signifier : “ se taire ”, mais je ne sais pas à quoi il fait allusion.
Tout à fait par hasard, j'entends qu'on lui demande dans l'après-midi :
— Combien avez-vous gagné par mois dans l'entreprise Holzmann ? (Holzmann AG, société allemande de construction). Sa réponse :
— 30.000 francs guinéens, environ 285 dollars nets par mois. Je comprends maintenant pourquoi il se fait du souci. Son supérieur, Manfred Weise, chef de travaux, est un de mes amis ; c'est par lui que j'ai appris que la firme Holzmann a également payé un salaire à la femme d'Amadou, qui est Espagnole. Amadou doit avoir peur qu'on l'accuse, lui, pour ce paiement volontaire. Il faut dire qu'il avait un poste de confiance qui justifie absolument un versement à sa femme et que cela ne pouvait être déclaré comme un paiement hors tarif, ce qui est interdit en Guinée.
A la première occasion, je rassure Amadou en faisant avec mes mains des lettres sur ma poitrine, ce qui veut dire : “N'aie pas peur, je ne suis au courant de rien.”
Cependant, je suis bien content que l'on ne m'interroge pas sur ce problème. La femme d'Amadou, Nouria Nares Vidal, se fait expulser du pays, comme d'ailleurs toutes les femmes étrangères des détenus. Ses deux enfants restent en Guinée, comme tous les enfants de père africain. Quant à Amadou, il “ paie ” son travail pour une firme allemande avec une peine de détention à vie. Je l'entends sangloter des journées entières, car la Commission essaie de briser sa résistance au moyen de menaces contre ses enfants.
Les heures s'écoulent. Le soleil se couche.

La nuit tombe et m'apporte un nouvel interrogatoire devant la Commission.
Cette fois-ci, mes interrogateurs font allusion au fait que la brasserie a cessé toute production au début de l'année 1970 en raison du manque de matières premières. Les banques de Guinée m'avaient informé à cette époque qu'il n'y avait plus de devises pour acheter malt et houblon. Lorsqu'en août 1970 la production reprend, on publie une loi frappant d'un impot spécial de 0,25 dollars chaque bouteille de bière et de limonade. A ce moment, mon directeur général, qui travaille à Dakar, exige que je demande une augmentation de prix. Cette augmentation m'est accordée en raison de l'augmentation du prix des matières premières.

Ce soir-là, la Commission décrit la situation de telle façon que, d'après elle, j'ai versé au Service de Contrôle des Prix un pot-de-vin d'un million de francs, soit 7.500 dollars environ. Ce pot-de-vin m'aurait été donné de la main à main par Monsieur Meuret, mon directeur général, pour que cela n'apparaisse pas sur les livres de comptes. Meuret aurait promis cet argent à Souleymane Diallo, du Service de Controle des Prix, lors de sa dernière visite à Conakry, et le lui aurait fait parvenir par mon intermédiaire. J'aurais remis la même somme de la même façon à Barry Baba qui travaille au service de l'industrie et du développement.
La Commission affirme que Diallo A. Amadou et Barry Baba ont avoué, il ne manque plus qu'une confirmation de ma part. Je m'imagine très bien de quelle façon ils ont obtenu ces “aveux”. J'ai été témoin des traitements inhumains qu'ils infligent à leurs compatriotes. J'admire secrètement ces hommes que l'on torture et à qui les pires souffrances ne parviennent pas à arracher de fausses déclarations. Je me demande souvent : « Comment ces hommes peuvent-ils supporter tout cela ? »
En même temps, je constate que les tortionnaires réservent à leurs compatriotes les tortures les plus cruelles tandis que nous, Européens, sommes condamnés à regarder.
Mais lorsque les tortures les plus cruelles ne donnent aucun résultat, les soldats emploient des moyens psychologiques en abusant du profond sentiment de parenté qui caractérise toute famille africaine. Tous les moyens leur sont bons pour amener ces défenseurs acharnés de la vérité à mentir.
Certains prisonniers sont obligés d'assister au viol de leur fille ou de leur femme sans pouvoir intervenir parce qu'ils sont enchainés, ils ne peuvent que se cabrer en vain contre ces atrocités.
Lorsque leur résistance psychique a suffisamment diminué pour accepter d'avouer ce qu'on veut leur faire avouer — afin de mettre un terme aux horreurs que doivent subir les membres de leur famille — ils prononcent de ce fait pour eux-mêmes la sentence de mort. L'imagination de ces sadistes ne connait pas de limites lorsqu'il s'agit d'inventer des cruautés encore plus raffinées. Ils n'hésitent pas non plus à administrer aux femmes des décharges de courant électrique en leur posant des électrodes aux endroits les plus sensibles du corps. Leurs maris sont obligés d'assister à ce supplice. Par ce moyen, ces satyres obtiennent souvent davantage de résultats que s'ils martyrisaient les prisonniers eux-mêmes.
Le respect m'empêche de décrire toutes les cruautés qu'ont dû supporter des femmes en ma présence, autant les Noires que les Blanches mariées à des Africains.
On oblige également les femmes de détenus à divorcer et à épouser d'autres hommes. Parfois même, on menace un Africain de mettre ses enfants dans une maison d'éducation politique pour les guérir des hérésies que leur ont inculquées leur parents.
Mais les plus à plaindre sont sans doute les enfants qui sont nés dans une cellule, dans les autres camps guinéens, et qui doivent y vivre en captivité avec leur mère.
Les conséquences de ces blessures psychiques sont terribles. Combien de fois ai-je vu des hommes, de retour derrière la porte de leur cage, refuser toute nourriture pendant des journées entières, être secoués de crises de larmes, crier de douleur et se comporter comme des sauvages. D'autres courent comme des fous dans leur cellule, donnent des coups de poing contre les murs et la porte, ne cessent d'affirmer leur innocence et de réclamer qu'on les traite avec justice. Cependant, leur désespoir reste sans écho.
C'est pour ces raisons que je n'arrive pas à éprouver de ressentiment envers Souleyman Diallo et Barry Baba, bien que leurs aveux m'aient placé dans une situation grave.
Lorsque la Commission a fini de me lire avec véhémence les accusations dont je suis l'objet, les gardiens me traînent dans la chambre d'horreur et je sens qu'ils veulent pouvoir exhiber un succès, un aveu de ma part.
Et en effet, après avoir supporté leurs brutalités pendant des heures, j'arrive au bout de ma capacité de résistance psychique et avoue malheureusement avoir payé des pots-de-vin. Je pense qu'il n'est pas utile de souligner que cette déposition ne correspond en rien à la vérité. Ce soir-là, ma capacité de résistance est vraiment épuisée, le fait que d'autres prisonniers, poussés par le désespoir, aient porté des accusations contre moi contribue à me mettre dans cet état, ce qui ne signifie pas qu'il l'excuse.
Mes tortionnaires sont, cette nuit-là, semblables à des loups qui ont goûté du sang et je ne suis pas près d'oublier les mines triomphantes qu'ils affichent après avoir brisé ma résistance, fiers d'avoir obtenu une fausse déposition supplémentaire.

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