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Je passe mes journées couché sur mon lit, le regard rivé sur les murs grisâtres de la cellule. Un jour, nos voisins nous annoncent par le “téléphone du Camp” que nous allons être vaccinés contre le choléra. Nous essayons de deviner le sens de cette mesure et nombreux sont ceux qui y voient un signe favorable : “Premiers préparatifs pour notre libération ; si nous n'étions pas vaccinés, on ne nous laisserait pas entrer en Europe.” Les pessimistes pensent plutôt à une épidémie de choléra semblable à celle qui avait éclaté peu avant mon arrestation. Je n'aime pas penser à cette époque durant laquelle plusieurs centaines de personnes sont mortes, victimes de cette maladie qu'aucun médecin n'osait appeler par son nom.
Le gouvernement guinéen affirmait qu'il ne s'agissait pas du choléra et menaçait d'emprisonner tous ceux qui parlaient de tels cas. Il y a pourtant eu, à l'époque, environ 2000 cas de choléra et de très nombreux décès. Le mutisme observé par le gouvernement guinéen est facile à expliquer : il a voulu éviter que le port et l'aéroport de Conakry ne soient mis en quarantaine, ce qui aurait entraîné, entre autres, un arrêt des importations — dont l'importance est vitale pour la Guinée — et une interruption des rapports avec l'étranger.
En Guinée même, on n'a commencé à vacciner les gens qu'au bout de plusieurs semaines. J'ai appris par les milieux diplomatiques que les usines pharmaceutiques étrangères ne possédaient pas le vaccin en quantité suffisante.
Je me souviens du cas de conscience que m'avait posé cette épidémie, à l'époque : pouvais-je continuer à vendre ma bière sans mettre de vies humaines en danger ? Je m'en enquis prudemment auprès du Ministre Guinéen de la Santé qui ne me donna aucune réponse. Les médecins n'osaient pas prendre de décision et me laissaient entendre qu'ils n'avaient pas le droit de prendre position sur ce point.
Personne ne voulait courir le risque d'être jeté en prison pour avoir “trahi le peuple”. J'écrivis alors plusieurs lettres à la maison-mère de ma brasserie, aussi bien à Dakar qu'à Paris (Soboa à Dakar, et Brasseries et Glacières Internationales à Paris). Mais mon directeur général et les membres du conseil d'administration à Paris se retranchèrent derrière le mutisme le plus complet par crainte de la censure postale régnant en Guinée. Ils ne rompirent même pas leur silence lorsque je les informai télégraphiquement que certains employés de la brasserie étaient atteints de choléra. L'un des brasseurs se fit remarquer alors qu'il changeait les toiles d'un filtre à moult : il devait s'arrêter très souvent pour aller aux toilettes et avait des douleurs à l'estomac. Un autre qui nettoyait un réservoir à bière n'avait pas pu en sortir assez vite… Deux ouvriers des entrepôts, un chauffeur et deux employés de la cave durent également être transportés d'urgence à l'hôpital. Une nuit, Amadou —mon domestique — me réveilla en me disant que son fils de huit ans, Mamadou, était atteint de la terrible maladie. Je n'oublierai jamais la voix suppliante d'Amadou :
— Monsieur, aidez-moi. Aucun taxi ne veut conduire mon fils à l'hôpital.
En Guinée, il n'y a qu'une seule ambulance municipale par ville et souvent elle n'est même pas en état de rouler. A cette ambulance municipale s'ajoutent une ou deux ambulances privées. Je pris donc ma voiture et me rendis chez Amadou. Trois femmes m'y attendaient, qui désiraient également profiter de la voiture. Je les conduisis donc tous à l'hôpital Donka, au bâtiment réservé aux cholériques. A l'extérieur, des hommes en blouse blanche accueillaient les malades et leur donnaient des comprimés que ces derniers prenaient avec une gorgée d'eau provenant d'un seul et même verre. A l'intérieur, un spectacle inoui nous attendait. Même ceux qui ont peu de notions d'hygiène auraient été effrayés à la vue de ce qui se passait dans cet hôpital. Comme il n'y avait pas suffisamment de lits, on avait installé des couchettes constituées de cadres en bois tendus de plastique. Là reposaient les malades, vêtus soit des habits qu'ils portaient en arrivant, soit d'une simple chemise. Nombre d'entre eux avaient apporté leurs couvertures, l'hôpital n'en possédant pas suffisamment. La plupart des malades étaient couchés dans leurs excréments, abandonnés à eux-mêmes, en raison du manque de personnel. Les médecins et les infirmiers étaient tous Africains. L'hôpital n'était pas préparé à cet assaut de malades qui arrivaient aussi bien de Conakry que des villages environnants. Lorsqu'il n'y eut même plus de couchettes, on mit les malades par terre, hommes, femmes et enfants ensemble. La chaleur tropicale humide de la saison des pluies avait pour conséquence que l'odeur des excréments mélangée à celle de la mort dominait l'atmosphère des salles et rendait toute respiration difficile.
Les morts étaient rendus à leur famille pour l'enterrement. C'était un circuit sans fin selon la religion musulmane, le mort doit être enveloppé dans des draps blancs dont on le débarrasse en le mettant dans la tombe afin que son corps soit en contact direct avec la terre. La famille du mort récupérait donc le drap et continuait à s'en servir. En Guinée, seuls les chrétiens — environ 50.000 sur 5 millions d'habitants — enterrent leurs morts dans des cercueils en bois, dans la mesure, bien sur, où ils peuvent s'en procurer.
Ce n'est qu'au bout de plusieurs semaines que les médecins, usant de beaucoup de diplomatie, réussirent à briser ce tabou musulman et à pouvoir combattre effectivement le danger d'infection. A partir de ce moment-là, on ne rendit plus les morts à leurs familles. Le docteur Accar fut jeté en prison pour avoir parlé ouvertement de choléra et conseillé à ses étudiants de se faire vacciner : on lui reprocha d'avoir entaché la réputation de la Guinée et d'avoir jeté le trouble dans les esprits. Sékou Touré lui-même disait :
— Qui parle de choléra parle le langage des impérialistes, car le choléra, en Guinée, c'est l'impérialisme.
Certains malades assez riches se mirent en route pour le Sénégal ou la Côte d'Ivoire afin de s'y faire soigner. Mais la plupart d'entre eux moururent, soit en route, soit dans les hopitaux étrangers.
La Guinée doit faire face à de nombreux problèmes sanitaires, tout comme les autres pays tropicaux en voie de développement. Elle manque de médecins, de personnel soignant, de médicaments, d'hopitaux et d'ambulances. A cela s'ajoutent le manque d'hygiène et les conséquences de la malnutrition. Aujourd'hui encore, les maladies les plus répandues sont le paludisme, la variole, la tuberculose, la poliomyélite, les affections de l'appareil digestif dues à des parasites, la maladie du sommeil, la lèpre, la maladie du sang guinéenne, la méningite et le choléra. Il est vrai que l'emploi de médicaments a permis de vaincre en partie le paludisme, la variole, la maladie du sommeil et même la lèpre. Mais les moyens financiers et les mesures prises pour venir à bout de ces maladies ne sont qu'une goutte d'eau dans la mer. Un médecin belge m'apprendra plus tard à quelles difficultés se heurtent même des organisations telles que l'OMS (Organisation Mondiale de la Santé) dans des pays comme la Guinée. Ce médecin avait été envoyé par l'OMS à Boké, ville qu'il avait du mettre en quarantaine, ainsi que ses environs, pour éviter que le choléra ne s'étende à d'autres régions. Il était en droit de prendre ces mesures, mais le gouvernement l'accusa de sabotage de l'extraction de l'aluminium, qui venait d'être commencée à Boké.
Le gouvernement démentit à nouveau qu'il y eut une épidémie de choléra, bien que la population ait été appelée à se faire vacciner. Les mesures de quarantaine prises par ce médecin belge lui valurent quatre semaines de prison, puis il fut expulsé de Guinée avec ses assistants.
L'annonce de la vaccination imminente au Camp nous préoccupe tous. Mais on ne nous laisse guère le temps de réfléchir là-dessus. Nous entendons bientôt les portes s'ouvrir les unes après les autres et les infirmiers crier aux prisonniers de tendre leur bras. La même seringue (et la même aiguille) sert à vacciner tout le monde. Par crainte que mon organisme affaibli ne puisse supporter ce poison, je refuse le vaccin, mais l'infirmier déclare qu'aucune exception ne sera faite. Mes compagnons de cellule me tirent du lit malgré ma résistance et ne me laissent en paix que lorsque j'ai moi aussi reçu ma dose. La réaction ne se fait pas attendre : je suis pris d'une forte fièvre accompagnée de nausées et je manque d'appétit. Mon bras est tout rouge et me brûle.
Le lendemain matin, mes compagnons de cellule me traînent à la douche sous une pluie battante. C'est sans doute la raison pour laquelle la fièvre ne me quittera pas pendant quinze jours. Un infirmier m'apporte bien quelques comprimés, mais quelle n'est pas ma déception lorsque je constate que ce sont des comprimés contre le paludisme.
Quinze jours plus tard, deux gardiens me traînent à nouveau sous la douche. Mais cette fois, je ne suis plus capable de tenir debout et, à plus forte raison, de marcher. Pourtant, bien que mes compagnons de cellule et les gardes se rendent compte de mon déclin physique et psychique, ils continuent à m'imposer de la marche tous les matins.
Quelques jours après la douche, ils veulent aussi m'obliger à retourner vider mon seau moi-même, ce dont je me sens physiquement incapable, et je refuse d'obéir. Mes compagnons, quant à eux, refusent dorénavant de le faire à ma place et commencent à se plaindre de l'odeur nauséabonde qui envahit la cellule. Il s'ensuit une grande discussion avec les gardiens. Je ne dis pas un mot. Tous sont d'accord pour reconnaître que je n'ai absolument aucune raison de refuser d'aller vider mon seau.
Quelques jours plus tard, on vient me chercher pour m'enfermer dans la cellule pénitentiaire. Me voilà de nouveau condamné pour deux jours au jeune complet, dans l'obscurité, en compagnie d'autres détenus. De retour dans la cellule n° 14, je me rebelle de nouveau contre les marches auxquelles on veut me contraindre. Le soir, la même discussion reprend. Les gardiens ont beau crier et me couvrir d'invectives, je n'obéis pas. Je suis complètement à bout. Le lendemain, la direction du Camp m'informe que la cellule disciplinaire n'est pas le seul moyen dont elle dispose pour vaincre la résistance des prisonniers réticents, et elle décide de me transférer à la cellule 31.
Celle-ci est l'une des pires qui existent au Camp. Trois de ses murs donnent sur l'extérieur et sont exposés presque toute la journée aux rayons brûlants du soleil tropical. Au bout de quelques jours, je me rends compte qu'on est en train d'abattre les quelques arbres qui, jusque-là, protégeaient un peu cette cellule du soleil les gardiens ont besoin de leurs branchages pour protéger les légumes de leurs jardins, qui risquent d'être brulés par le soleil. De nombreuses cellules sont ainsi transformées en véritables fournaises dans lesquelles les prisonniers “rôtissent”. J'en fais moi-même l'expérience à présent. Dès le premier soir, on m'ordonne d'aller vider mon seau, mais je ne réagis pas. Comme le seau est plein, je fais mes besoins dans le coin où se trouve le tuyau d'écoulement. Mais je m'aperçois bien vite que les gardiens ont bouché ce tuyau de l'extérieur et que l'urine reste dans la cellule. Bouleversé par ces mesures humiliantes, je reste couché, les yeux rivés sur les deux petits trous d'aération qui laissent passer non seulement quelques rayons de soleil mais aussi trop peu d'air pour me permettre de bien respirer. J'ai l'esprit engourdi, et seule la distribution des repas me permet de m'orienter dans le temps. Je me sens proche de la mort et je suis seul…
Mon corps brûle et est tout gluant. La saleté constitue un véritable bouillon de culture pour toutes sortes de microbes. Je suis couvert de boutons qui me démangent tellement que je suis obligé de rester nu. Au bout de deux jours, un gardien entre, accompagné de deux captifs. Ils vident entièrement la cellule, débouchent le tuyau d'écoulement et un captif dégage les excréments à la pelle. Puis, le gardien se met à arroser la cellule. Je me réfugie dans un coin, mais il prend un malin plaisir à m'arroser moi ausi. Je sens mon corps tout entier se raidir. Cette “douche” terminée, le gardien referme ma porte et m'abandonne à mon sort. On ne prend même pas la peine de me rapporter mon lit. Je reste assis un moment puis je m'allonge sur le ciment mouillé et m'endors.
Je ne me réveille que le lendemain matin lorsqu'un gardien vient m'apporter une culotte, une couverture et mon gobelet.
Quelquefois, la nuit, ma porte est ouverte très brusquement ; un gardien s'exclame :
— Qu'est-ce que ça sent mauvais ici !, et au même moment je reçois un jet d'eau sur le corps.
Je tremble ensuite de froid pendant des heures, d'autant plus que les nuits sont f raiches en Afrique.
Personne ne s'occupe de moi pendant les quinze jours qui suivent. On m'apporte mes repas sans un mot. Je n'ai pas d'autre solution que de faire mes besoins dans un coin. Les jours que je passe dans cette cellule sont comparables à un escalier. Je descends chaque jour d'une marche pour atteindre lentement mais sûrement le point le plus bas de la dignité humaine. Je me rends compte qu'on me fait souffrir à dessein. C'est une mort à petit feu, et les responsables espèrent qu'elle finira par les débarrasser, un jour ou l'autre, de la charge que je représente pour eux. Ils ne m'adressent plus la parole que pour m'ordonner d'aller vider mon seau. Mais je ne réagis pas.
Au bout de quinze jours, ma cellule est nettoyée à fond et le tuyau à nouveau débouché. Pourquoi ce changement subit d'attitude ?
On me donne un compagnon de cellule dans l'espoir, sans doute, de rompre mon mutisme. Le prisonnier arrive avec quelques morceaux de carton qui lui servent de matelas. Quant à moi, on me rend mon lit. Mon nouveau compagnon, un Soussou, a vingt ans. Il me raconte ce qui lui a valu son emprisonnement et me demande pourquoi je suis ici. Comme je me contente de remuer la tête, il me demande pourquoi je ne réponds pas. Il comprend bien vite que je ne veux pas parler et voit l'état lamentable dans lequel je suis. Il est plein d'attentions pour moi. Lorsque je lui donne mon riz gras, le jeudi et le dimanche, il me demande ce que je vais manger. Comme je me contente de bouger la tête, il accepte mon riz, mais se met à taper à la porte et ne cesse que lorsqu'il a obtenu, pour moi, quelques morceaux de sucre et une boite de lait concentré. Je lui exprime ma reconnaissance par gestes. Je suis vraiment heureux de l'avoir près de moi.
Mais sa serviabilité à mon égard ne plaît pas aux gardiens et lorsqu'il me propose d'aller vider mon seau, ceux-ci décident d'agir. On le change de cellule au bout de trois semaines à peine. Je lui souhaite d'être transféré dans une cellule moins inhumaine.
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