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La “Révolution” nous réserve un jour une agréable surprise : chaque prisonnier reçoit une brosse à dents ainsi qu'un tube de dentifrice bulgare. La plupart des détenus continueront par la suite à obtenir du dentifrice. Seules mes demandes réitérées pour recevoir un nouveau tube resteront sans écho. Mon mauvais état de santé me vaut cependant de temps en temps une boîte de lait concentré sucré russe. Mavroidis a l'idée de polir le couvercle de la boîte et d'en faire un miroir. Nos visages y sont assez déformés, mais c'est mieux que rien. On me donne aussi un paquet de sucre d'environ 450 grammes, en me disant que c'est ma ration pour les quatres semaines qui suivent. J'attache ce trésor à mon lit, mais même les barres de métal lisses n'empêchent pas les fourmis de le découvrir et de “se servir”.
J'ai de plus en plus souvent mal aux dents c'est la conséquence de la nourriture pauvre que j'absorbe depuis deux ans et demi que je suis en captivité. Les chicots des dents qui m'ont été cassées dans le chambre de torture s'effritent. Certains jours, j'ai tellement mal aux dents — je dois avoir un nerf à vif — que je crie désespérément pour qu'on me soulage. Les autres prisonniers — même ceux des autres cellules — ne laissent passer aucune occasion d'attirer l'attention des gardiens sur les douleurs que j'endure. Mais ce n'est qu'au bout de quatre semaines qu'on me promet de m'emmener chez le dentiste.
Une nuit, une ambulance vient me chercher pour m'emmener à l'hôpital Donka, à 500 mètres du Camp. Un autre prisonnier est avec moi : Muhamad Abdallah. Il a, lui aussi, mal aux dents.
En arrivant à l'hôpital, nous nous apercevons que tout le bâtiment est cerné par des soldats en armes. Que de précautions pour deux prisonniers dont l'état de santé rend toute tentative d'évasion impensable ! On nous conduit au service dentaire de l'hôpital. Le dentiste européen nous fait comprendre qu'il ne peut pas faire grand-chose. Il a seulement le droit d'arracher les dents. Il m'arrache donc celle qui me fait le plus souffrir, bien qu'elle aurait certainement pu être sauvée. En me faisant la piqûre pour m'insensibiliser, il me fait remarquer que c'est une faveur et qu'il n'a pas le droit d'en faire à tout le monde. Il ajoute que mes dents sont dans un état déplorable et que j'aurai sans doute bientôt mal aux autres dents. Je ne comprends toujours pas pourquoi il ne m'a pas d'emblée débarrassé des chicots. Cela m'aurait évité nombre de rages de dents. Lorsqu'il a fini de nous soigner tous les deux, l'ambulance nous ramène au Camp. Une meute de soldats armés jusqu'aux dents nous accompagne.
De retour dans ma cellule, je m'allonge et mes compagnons essaient de me remonter le moral. Mon état s'améliore un peu, mais les douleurs reviennent souvent. J'ai beau demander qu'on me reconduise chez le dentiste, les gardiens font la sourde oreille. C'est une faveur qu'on m'a faite une fois et qui ne me sera plus jamais accordée.
Un jour, on nous fait passer sous la porte un petit papier comportant deux noms Stegmann et Schmutz, et indiquant que ce sont deux Allemands qui sont internés à Boiro pour motifs politiques. Je ne peux pas en apprendre davantage car leur cellule est assez éloignée de la mienne. Le soir, en passant devant ma cellule — en allant aux “toilettes”— ils me crient:
— Tiens le coup !
Un autre jour, Stegmann me dit :
— C'est un miracle que tu sois encore en vie.
Schmutz essaie de me remonter le moral et me dit :
— N'oublie pas que les montagnes de Bavière nous attendent.
De nombreux incidents nous enlèvent peu à peu l'espoir de sortir vivants de ce Camp. Chaque semaine, deux cadavres sont évacués.
Un jour, le bruit court que quelques prisonniers veulent faire la grève de la faim, parce qu'ils ne reçoivent pas de nouvelles de chez eux. Mais un discours du chef du Camp étouffe dans l'oeuf toute tentative de rébellion. Il nous démontre que nous sommes à sa merci :
— Nous n'avons pas assez de riz pour tous les prisonniers. Si certains d'entre vous veulent faire la grève de la faim, leur riz profitera à d'autres. La terre est vaste, et nous trouverons bien un endroit où faire un trou pour y jeter vos cadavres. Si vous voulez choisir vous-mêmes le moment de votre mort, ça vous regarde. Nous n'avons pas de dossiers concernant les prisonniers. Pour nous, vous êtes tous égaux. Le régime de la prison est décidé en haut lieu et nous n'avons que peu d'influence.
Une fois de plus, un prisonnier est à l'agonie. A chaque relève, le garde jette un coup d'oeil dans sa cellule. On a déjà préparé devant sa porte un drap propre pour transporter son cadavre, conformément aux dispositions de la religion musulmane. Seul l'espoir que ceux qui sont en liberté ne m'ont pas oublié m'aide à. tenir le coup.
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