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Une nouvelle journée s'écoule, et je me demande pendant des heures ce que je pourrais bien faire pour échapper aux tortures nocturnes. Et il me vient une idée, mais je crains que ces valets de bourreaux, rompus à toutes les astuces, ne s'aperçoivent de mon stratagème. Cependant, cela vaut la peine d'essayer. Alors, au bout de quelques heures de martyre, je propose aux soldats qui m'interrogent dans la chambre de torture de répondre par écrit à leurs questions.
Ils acceptent ma proposition, ce qui me permet de raccourcir une nuit de souffrance. Chaque heure pendant laquelle je peux échapper à ces bourreaux signifie pour moi une économie de forces, et j'en ai besoin pour tenir.
Le lendemain, je tiens ma promesse et dicte à Diallo, le secrétaire, mes réponses aux questions que l'on m'a posées dans la chambre de torture. Mais quelques heures plus tard, le sous-officier Sylla me rapporte mon papier en disant :
— Ce n'est pas bon.
Encore une fois, mes réponses ne les ont pas satisfaits. Il déchire le papier sous mes yeux. Peu de temps après, il revient et je lui dicte les mêmes déclarations, seulement de façon plus concise. Evidemment, ils ne sont pas davantage satisfaits. Chaque heure qui passe me rapproche de la chambre de torture.
L'après-midi est particulièrement difficile à supporter, car le soleil de plomb tape sur nos toits de tôle ondulée. Tout semble figé dans le Camp. Chacun, y compris les gardiens, veille à ne bouger que si c'est vraiment indispensable. On ouvre certaines cellules un moment pour laisser entrer un peu d'air, ce qui rend ces antres plus supportables.
J'entends quelques prisonniers parler des tortures dont je suis l'objet. Ils sont pleins de sympathie et de compassion pour mon sort. J'éprouve de la reconnaissance pour ces hommes qui me donnent le sentiment de ne pas être complètement isolé et abandonné en face de ces traitements diaboliques.
A la tombée de la nuit, j'entends prononcer le numéro de ma cellule.
Deux gardiens s'appliquent à me faire sentir leur brutalité en cette seizième nuit de captivité. Les tortures sont plus cruelles que les fois précédentes. Il se vengent sans doute pour la nuit dernière, pendant laquelle ils n'ont pas pu me torturer aussi longtemps qu'ils l'auraient voulu.
Lorsque les tortures deviennent trop difficiles à supporter, un évanouissement me sauve et ce n'est que le lendemain matin que je reprends connaissance, couché sur le sol de ma cellule. Lorsque j'ai repris quelques forces, j'essaie — en vain — de faire un trait au mur avec mon petit caillou pour indiquer le dix-septième jour.
Cependant, mes “richesses” ont augmenté : je possède maintenant un pantalon et une veste, ce qui me permet au moins de m'habiller. Les tortures nocturnes et l'absence de nourriture normale m'ont profondément marqué. Je considère presque comme un miracle le fait d'être encore en vie.
Il ne m'est plus possible de marcher de ma cellule à la jeep ; désormais, les gardiens me portent aux séances de torture. Mes jambes sont enflées, mon corps est recouvert de blessures de haut en bas. Les punaises, les puces, les poux et les moustiques — mes compagnons de cellule — trouvent sur lui de quoi se nourrir. Mais je ne peux en voir les traces que lorsque la porte s'ouvre et qu'un peu de lumière traverse l'obscurité.
Le soir, l'ampoule ternie, remise dans ma cellule dix jours après la tentative de suicide d'Abdallah Nehme, éclaire un peu mon antre.
Le déroulement de ce dix-septième jour ne se distingue en rien de celui des précédents. J'en suis maintenant arrivé au point où je ne peux plus élaborer une seule pensée. J'ai l'impression d'être une épave humaine sans aucune volonté. Je suis un ver qu'on a presque complètement écrasé.
Aux yeux des gardiens et de la Commission, je suis ce qu'ils appellent “ mûr ”, mûr pour ce qu'ils veulent obtenir de moi avec leur tissu de mensonges. Leurs “ aveux ”, qu'ils me présentent tous les jours, se sont raccourcis de soir en soir et ne couvrent plus que deux feuilles dactylographiées. La liste de ceux qui auraient été recrutés pour les SS a complètement disparu.
Au soir de ce dix-septième jour, on me traîne dans une nouvelle pièce. J'y vois un micro et un magnétophone. Plusieurs hommes sont occupés à mettre au point l'installation électrique et semblent être responsables du bon déroulement technique de la soirée. Que de complications pour anéantir complètement un être humain. Je reconnais certains membres de la Commission. Ils m'informent qu'ils ont tenu compte de mes désirs et raccourci mes “aveux” de telle façon que je puisse les enregistrer sans difficulté.
Ismael Touré me donne lui-même sa parole d'honneur et me promet, au nom du peuple guinéen et de son Président Sékou Touré, que je pourrai quitter le pays sans problèmes dès que je leur aurai lu mes “aveux”. Je suis incapable d'apposer ma signature sous le texte qu'on m'a préparé, car il m'est impossible de tenir un stylo à bille, et à plus forte raison d'écrire. Je veux voir ce que contient le texte de mes “aveux”, mais Guichard, le Ministre de l'Intérieur, m'en empêche.
Le Général Seydou Keita, beau-frère du Président, me menace des pires tortures. Je ne sais que trop bien ce qu'il entend par là ; en effet, quelques jours auparavant, dans la chambre de torture remplie de prisonniers, j'ai vu de mes propres yeux comment il a fait bastonner un jeune Guinéen de 25 ans environ jusqu'à ce que ce dernier ne gémisse plus. Puis le général s'est mis lui-même à taper sur le mourant jusqu'à ce qu'il ne donne plus aucun signe de vie.
Ma résistance est maintenant brisée. Je n'en peux plus.
On met le magnétophone en marche et je lis à haute voix ce qui est écrit sur les deux feuilles.
Voici le texte de mes “aveux” (extrait du Livre Blanc du gouvernement guinéen : “L'agression portugaise contre la République de Guinée”)
Marx Adolf
« Je suis Adolf Marx de nationalité Ouest-Allemande. Je suis né le 30 janvier 1936 à Stolberg. Fils de Marx Franz et de Linden Leni.
Je suis directeur technique de SOBRAGUI et je réside en Guinée depuis 1963. Je voyage souvent, principalement en Allemagne, en Suisse et en Cote d'Ivoire. Je reconnais avoir eu des relations avec les groupes allemands que la Commission a mentionnés et qui sont compromis dans l'agression du 22 Novembre 1970. Je reconnais que des activités ont été menées dans ce sens avant l'agression et après l'agression jusqu'à l'arrestation de certains résidents étrangers dont Seibold puis Gemayel et moi-même, sur dénonciation de Seibold. Je précise qu'à Kankan (Bordo), j'étais davantage lié à Fischer qu'à Seibold lui-même. A Conakry, j'avais des contacts fréquents dans les milieux allemands surtout avec les experts militaires, le groupe Fritz Werner, le groupe Holzmann chargé de la construction de l'Ambassade ouest-allemande, les experts ouest-allemands de l'information, principalement mon ami Bode, ceux des PTT (Siemens), ceux de l'Ambassade etc. Je reconnais avoir été très ljé à Monseigneur Tchidimbo parmi les hautes personnalités de Guinée. De par mes activités industrielles, j'ai eu des contacts avec plusieurs autres responsables des secteurs économiques, administratifs et politiques guinéens. Répondant aux questions que la Commission m'a posées, je déclare ce qui suit : M. Seibold est un ancien officier SS. Ses amis à Conakry sont nombeux. Parmi les Allemands, je citerai en particulier les ambassadeurs, Haas et Lanckes.
M. Seibold a travaillé contre la Guinée. Le groupe Fritz Werner a également travaillé contre la Guinée. L'idée du sabotage industriel est du groupe Fritz Werner. C'est leur grand patron, le Docteur Meyer, qui a donné le mot d'ordre du sabotage industriel et c'est le comte T. Ulf von Tiesenhausen qui a pris contact avec moi en vue de l'exécution de ce mot d'ordre. Il m'a demandé de faire marcher mon usine au ralenti.
Je n'ai pas accepté sa deuxième proposition qui était d'empoisonner la bière. Je sais que Tiesenhausen a pris des initiatives pendant l'attaque du 22 Novembre. Il a payé de sa vie car il se trouvait en plein champ de bataille pendant les premiers engagements, du coté de Belle-Vue. Avant l'attaque portugaise, M. Tiesenhausen a eu une rencontre avec le direteur de la SABENA. C'était lié aux événements. Je sais que la Société Fritz Werner controle plusieurs usines d'armes et de matériel de guerre. Je pense qu'ils se sont engagés dans cette affaire pour vendre leur machine de guerre aux Portugais. Après le 22 Novembre, j'ai su par Eckert et Knapp de Fritz Werner qu'il était envisagé de livrer la poudrière du Camp Alpha Yaya aux Portugais. Je pense que tous les Allemands ont été contactés pour se tenir prêts pour appui matériel aux envahisseurs en cas de besoin. Cette proposition m'a été faite. Les instructions de la Direction de la Société Fritz Werner sont parvenues à Conakry par valise diplomatique. J'ai déjà indiqué tous les Guinéens à qui j'ai donné de l'argent et aussi je sais que la Commission a la liste des étrangers et des Guinéens qui ont trafiqué des devises avec moi pour un montant de plus de 140 milions de Francs Guinéens, de juin à décembre 1970. Le taux de change a été de 1 dollar pour 1.750 FG au lieu de 247, cours normal. Mon principal associé pour le trafic de devises est M. Kleit Mohamed qui était intermédiaire surtout avec les commerçants Libano-Syriens.
Monsieur le Ministre, je soussigné Adolf Marx, déclare être fautif sur tout ce qu'on me reproche. Je vous prie sincèrement de demander pour moi la grace à Son Excellence le Président de la République de Guinée, Sékou Touré. Je lui demande de me renvoyer dans mon pays le plus vite possible. »
C'est d'une voix hésitante que j'ai lu mes “aveux” en français. Il m'est difficile de décrire ce que je ressens en m'accusant moi-même et en accusant d'autres personnes dans un tel simulacre de procès, bien que je sache qu'il ne s'agit là que d'un tas de mensonges. Je ne me doute pas que l'enregistrement de ces “aveux”, dont la lecture dure six minutes, sera diffusé des jours durant sur Radio-Conakry (Le studio de Radio-Conakry est un cadeau de la République Fédérale Allemande).
Ce n'est que bien plus tard que j'apprendrai que Sékou Touré a publié un décret par lequel il enlève à tous les détenus politiques le droit de se défendre.
Avant même que soit prononcé le jugement qui leur sera appliqué, le Président a renoncé à son droit de grâce pour tous les condamnés à mort.
On m'a promis que je pourrais quitter la Guinée après avoir fait mes “ aveux ”.
Combien de fois déjà n'ai-je pas entendu ces promesses ?
A un moment, je propose aux membres de la Commission de signer des aveux correspondant tout à fait à ce qu'ils veulent, à condition que je sois déjà assis dans l'avion et que je puisse ensuite quitter le pays sans difficultés, comme on me l'a promis. Ma proposition reste sans réponse. Peut-être certains des membres de la Commission s'étonnent-ils que je donne encore l'impression de prendre cette promesse au sérieux.
Aujourd'hui encore, j'estime avoir agi correctement puisque j'ai refusé jusqu'au bout de lire à haute voix une liste de noms d'Africains, comme on me le demandait. Les Européens dont le nom figure dans mes “aveux” avaient déjà quitté la Guinée à ce moment-là et cela ne pouvait pas leur attirer d'ennuis.
Lorsque j'ai fini de lire mes “aveux”, Ismael Touré se tourne vers moi et m'assure que je n'ai aucune crainte à avoir ; il tiendra parole et je pourrai quitter la Guinée sous peu.
J'ai encore la candeur de le croire. Pour marquer ce “ jour de fète ”, on me donne des cacahuètes, de l'eau, quelques paquets de cigarettes anglaises et des allumettes.
Ismael Touré dit aux gardiens :
— Veillez à ce qu'on lui donne ce soir un drap et un lit.
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