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On me donne à présent la même nourriture qu'aux autres prisonniers, mais je n'ai d'abord droit qu'à une demi-ration c'est une sanction supplémentaire, qui va durer trois mois. Les détenus européens reçoivent une meilleure nourriture que les détenus africains. Par mesure de faveur, on nous donne une assiette supplémentaire contenant trois ou quatre feuilles de salade, et nous avons également droit à un petit morceau de pain grand comme la main, un morceau de viande gros comme une noix, parfois aussi une tranche de racine de manioc ainsi qu'une petite tranche de patate douce épaisse comme le doigt, et de temps à autre une orange provenant des déchets du marché. Pendant tout le régime de la demi-ration, la faim ne me quitte pas. Souvent je demande à l'un des gardiens qui distribuent les repas de me donner le riz qu'ont laissé d'autres prisonniers, ceux-là mêmes qui, par faveur, reçoivent plus de nourriture et n'arrivent pas à finir leur assiette. J'ai parfois la chance d'obtenir satisfaction tout dépend de l'humeur et de la bienveillance du gardien; mais en général le riz qui reste est ramassé et versé dans un baquet qui est ensuite vidé dans une fosse à ordures se trouvant dans le jardin de la prison.
Pour tromper l'ennui des longues journées, je cherche et recherche constamment le moyen de me procurer ce riz, pour avoir enfin l'impression d'avoir vraiment mangé à ma faim.
Un jour, je vois une chance d'y parvenir. On m'a autorisé à prendre ma douche mensuelle. Je suis assis au soleil pour me sècher, pendant que le “captif” qui s'occupe de moi lave mon drap. Je profite de l'occasion pour enregistrer tout ce qui se passe autour de moi et observer tous les détails de la cour, afin d'y repenser ensuite dans mes longues heures de solitude. Tout à coup, mon regard tombe sur la fosse à ordures et j'y découvre le riz qu'on vient d'y jeter. Cela suffit à faire gronder mon estomac qui n'a toujours pas réussi à s'habituer à cette nourriture frugale. Je me demande si ce riz est encore mangeable et aperçois au même moment un chat qui s'approche en rampant et se met à le manger. Comme je sais que les chats ont un odorat très sensible, j'en conclus que le riz est encore bon. Je n'hésite pas longtemps et me dirige vers la fosse. Juste au moment où je veux manger la première poignée, un gardien surgit derrière moi. J'ai droit à toute une cascade d'injures. Pour me défendre, je lui dis que j'ai très faim. Mais il donne des ordres pour qu'on me ramène aussitôt dans ma cellule. Le lendemain, le même gardien me fait la surprise d'apporter, en cachette, une assiette de riz supplémentaire. Il ajoute :
— Le riz du jardin t'aurait rendu malade.
Et j'en conclus qu'il ne me veut que du bien. Je suis également heureux lorsqu'on me donne les restes d'un prisonnier gravement malade. Depuis des jours, j'entends des appels provenant de la cellule à coté de la mienne : on demande désespérément de l'aide pour un mourant. En vain. Lorsqu'il est trop tard je m'aperçois, lors de la distribution du repas, qu'on tire dans la cellule la ration du mort. Les mêmes mains qui, il y a un instant encore, tenaient le camarade et essayaient de le réconforter, saisissent avidement son écuelle, maintenant qu'il git, mort, dans la cellule.
Je continue à tenir avec soin mon “calendrier mural”, et je constate avec effroi que j'ai déjà passé plus de cent jours dans ce sombre cachot. Une vague de désespoir m'envahit lorsque je me demande quand je pourrai vivre de nouveau en liberté. Je me remets lentement de la privation partielle de nourriture dont j'ai été victime pendant huit jours après l'entrevue avec l'ambassadeur.
Un matin, un gardien vient me chercher sans dire un mot et se dirige avec moi vers la douche. Comme d'habitude, on me permet de rester ensuite assis dans la cour jusqu'à ce que le soleil m'ait entièrement séché le corps. Je regarde autour de moi et découvre le long du mur une plante grimpante aux fleurs jaunes en forme de calice avec, à certains endroits, des fruits ressemblant à des concombres. Je demande par gestes à un captif si on peut manger ces fruits, mais il m'explique qu'ils ne sont pas comestibles. En général, on les épluche et lorsque la peau est bien sèche, on s'en sert comme éponge dure pour se frictionner le corps.
Tout à coup, deux gardiens arrivent et m'apportent des vêtements, un slip, un maillot de corps, une chemise blanche, une cravate, un costume, des chaussettes et des chaussures. J'ai l'impression que le costume a même été ajusté à ma taille par un tailleur. La veille, on m'avait rasé et un peu coupé les cheveux. Ma première pensée est “On te libère.” Je constate que quelques captifs vident ma cellule. Puis on me somme d'y entrer. Je m'assieds sur le sol et attends. Peu après, trois officiers arrivent. Le plus gradé, un commandant, prend la parole:
— Le moment est venu. Gardez votre sang-froid. Soyez courageux et montrez que vous êtes un homme.
Mon pressentiment se confirme lorsqu'il dit :
— Voulez-vous qu'on vous envoie un prêtre ?
Je réponds :
— Non, je n'en ai pas besoin.
Il me demande alors :
— Que voulez-vous manger ? Ou bien désirez-vous quelque chose de particulier ? Voulez-vous écrire une lettre ?
Qu'aurais-je pu souhaiter dans la situation où je me trouvais ? Je cite trois choses que je pense pouvoir obtenir : un ananas, de la bière et des cigarettes. La seule pensée d'écrire une lettre me fait frémir. Tout ce que j'écrirai ne pourra que me porter préjudice, et une lettre qui contiendrait des indications sur ma situation ici ne serait sûrement jamais expédiée en Allemagne. C'est pourquoi j'y renonce. Le commandant me promet de me faire parvenir le repas que j'ai souhaité. Puis on referme ma porte à clé, et je me retrouve seul.
Je n'arrive pas à comprendre ni à réaliser l'affreuse nouvelle qu'on vient de m'annoncer : ma mort prochaine. Je me sens encore trop jeune pour mourir.
Je passe en revue toutes les morts possibles :
— Comment va-t-on mettre fin à ma vie ? Par la corde, le pistolet, ou bien va-t-on me massacrer d'une façon barbare, avec un coupe-coupe ?
J'ai vu le sadisme de ces hommes dans la chambre de torture, pourquoi seraient-ils plus humains dans le choix de la façon dont ils vont me faire mourir ? Quand aura lieu l'exécution ? A l'aube… comme je l'ai lu dans les livres ? Ou serai-je exécuté avec d'autres ? Au stade, devant 30.000 spectateurs guinéens et une poignée de diplomates de l'Ouest et de l'Est ? Peut-être même à la suite d'un discours politique du Président qui est maître dans l'art d'obtenir ce qu'il veut de son peuple en choisissant ses mots et ses expressions “Tuez et décapitez, et faites votre rapport ensuite !” S'il réclame ainsi la peine de mort pour ceux qui l'ont trahi, comme il l'a déjà fait, le peuple entier l'approuvera et confirmera la sentence par des applaudissements frénétiques…
Ou bien ces hommes, entre les mains desquels je me trouve, sont-ils assez lâches pour me faire passer dans l'autre monde pendant la nuit ? Ou bien iront-ils jusqu'à m'enterrer vivant comme ils l'ont fait, dit-on, avec Loffo Camara ?
D'innombrables questions et visions amenées par la peur me torturent l'esprit : “Est-ce qu'on m'exécutera avec les habits que j'ai sur moi, ou bien me les arrachera-t-on du corps ? C'est comme si mes pensées se poursuivaient telles des démons et des fantomes à travers ma cellule. Je ne vois pas d'issue. Puis je repasse toute ma vie en revue. Je me demande :
Quelles fautes ai-je commises ? Pourquoi dois-je mourir à la suite d'aveux que l'on m'a extorqués et qui ne sont qu'un tissu de mensonges ? Si je n'avais pas enregistré au magnétophone ces fausses accusations portées contre moi, je ne serais certainement plus de ce monde. Tout être humain ne peut résister qu'un temps à ces méthodes d'interrogatoire utilisant tous les moyens de torture modernes. La lecture de mes aveux ne m'a-t-elle pas sauvé la vie dans un premier temps.
On m'a donc annoncé que ma mort est proche. Il m'est difficile d'exprimer par des mots les sentiments que provoque en moi une telle nouvelle. J'ai tour à tour chaud et froid. Je sens l'angoisse de la mort et m'agrippe à cette vie dans le cachot : j'ai souvent eu l'impression, pourtant, qu'elle ne valait plus la peine d'être vécue.
Je n'arrive pas à comprendre que les autorités guinéennes ne reculent pas devant cette mesure suprème : me priver de la vie. Je n'ai rien fait qui ait pu porter préjudice à ce pays. Au contraire, je voulais aider la Guinée. Je suis innocent. Je passe encore une fois en revue toutes les étapes depuis mon arrestation fin décembre 1970 les traitements inhumains et les tortures barbares.
Maintenant que j'ai apporté ma contribution à cette histoire mensongère, on veut se débarrasser de ma “complicité”, quelle que soit la façon dont elle a été obtenue. J'ai maintenant atteint la dernière station : ni l'ONU, ni la Commission des Droits de l'Homme ne peuvent plus m'aider. Il fait chaud dans ma cellule et l'air y est étouffant.
Mes vètements me gênent, aussi je les enlève au bout d'un moment.
A midi, on me donne une assiette de riz, comme aux autres. Je frappe à la porte et demande qu'on me rende mon gobelet. J'entends les gardiens discuter entre eux. Finalement, l'un d'eux me le rapporte rempli d'eau. Ils en sont sans doute arrivés à la conclusion qu'on ne peut me priver d'eau arbitrairement, maintenant que les officiers m'ont même accordé des faveurs spéciales. Je me force à manger mon riz. La pensée que c'est peut-être la dernière fois me serre la gorge.
En fin d'après-midi, j'entends des pas. Je pense aux officiers et un frisson me parcourt le dos. On ouvre brusquement ma porte et je vois devant moi les messagers de la mort. D'une voix rude, ils me disent :
— Le Président n'a pas autorisé l'ananas, et un salaud comme vous n'a pas le droit d'obtenir de l'alcool. Voilà trois paquets de cigarettes et des allumettes. Si vous voulez encore écrire quelque chose, vous n'avez qu'à frapper à la porte pour attirer l'attention.
Je ne réponds pas, les officiers quittent cette cellule de mort. Me voici de nouveau seul. Je pense que j'aurais du parler. Ma situation n'aurait sûrement pas empiré. J'aurais dû leur dire que l'exécution de la sentence de mort n'est pas justifiée. On ne m'a même pas fait un procès en règle. Je n'ai eu aucune assistance juridique, aucun jugement n'a été rendu. Mais je ne me fais aucune illusion cette conversation n'aurait eu aucun sens. Je sais très bien dans quel “Etat de droit” je me trouve, les mots d'Ismael Touré :
— Vous êtes entre nos mains et vous ne pouvez rien y changer, ne m'ont laissé aucun doute à ce sujet.
Les heures s'écoulent avec une lenteur désespérante. Sachant que la mort est proche, chaque minute d'incertitude sur le temps qui me reste àvivre est une véritable torture psychique. Je tends l'oreille dès que j'entends le moindre bruit, dès que j'entends des pas se rapprocher de ma cellule.
La nuit tombe. Je suis couché à même le sol. Je ne ferme pas l'oeil de la nuit. J'éprouve un immense soulagement lorsque les premières lueurs du jour pénètrent dans ma cellule. C'est pour moi le signe que les bourreaux me font encore cadeau de ce jour.
Je viens de passer l'une des nuits les plus horribles de mon existence. On distribue le petit déjeuner. J'ai droit au morceau de pain et au café habituels.
Il doit être près de midi lorsque j'entends dehors une discussion animée. Ma porte s'ouvre brusquement, l'adjudant-chef du Camp est devant moi et me demande de rendre les vêtements reçus la veille. Sans un mot, je montre les vêtements par terre, et il les prend. En même temps, il donne l'ordre de me rapporter mon lit et mon pot de chambre. J'ai alors l'impression que les dernières vingt-quatre heures n'ont été qu'un mauvais rêve. Chaque fois que je repense à ma “dernière nuit”, pendant laquelle je n'ai pas fermé l'oeil, j'éprouve la même peur et j'essaie de chasser ce cauchemar de mes pensées. Mais je n'y arrive pas toujours.
C'est pourquoi j'ai l'impression que chaque nuit est la dernière. Dès que le soleil disparaît, le moindre bruit se charge de signification, le pas des plantons, celui d'une jeep qui arrive au Camp, un planton qui appelle aussi mon numéro de cellule d'un ton railleur…
Je sais que les préparatifs pour mon exécution n'ont pas été une simple manoeuvre. A ce moment, on m'a supprimé tous les interrogatoires et toutes les tortures. On n'a plus besoin de se donner tout ce “mal” pour un condamné à mort. Je réfléchis longuement et en conclus que la Commission et le gouvernement sont partagés en deux camps :
Ce sont ces derniers qui l'emportent finalement. Ce n'est que plus tard que j'apprendrai que seuls Sékou Touré et sa famille décident en dernier ressort de la vie et de la mort des prisonniers; ils sont tout au plus influencés par des “amis” qui changent constamment.
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