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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Injections forcées ]

Une semaine avant Noël, on m'emmène de nouveau chez le médecin européen. Malgré les sanctions que cela risque de m'attirer, je réclame des injections de vitamines, Le médecin me répond “d'accord”, ce qui m'étonne beaucoup. Le transport à l'infirmerie est effectué en ambulance. Nous sommes en général plusieurs malades. Le chemin est le même que celui qui conduit à la chambre de torture. L'infirmerie est un petit bâtiment annexe abritant trois lits qui ne servent jamais.
Pendant le trajet, j'observe les soldats qui ne sont pas de service et qui vivent dans le Camp avec leur f amille. Le drapeau guinéen rouge-jaune-vert flotte au milieu du Camp, et un autre malade me dit :
— Notre drapeau réunit le vert de nos forêts, l'or de notre soleil et le rouge du sang que nous avons versé.

De retour dans ma cellule, je raconte en détail àmes camarades tout ce que j'ai vu. Le lendemain de cette visite chez le médecin, on me fait la piqûre promise. Puis quelques gardiens me font venir devant la porte et me chuchotent :
— Fais attention, on te veut du mal.
Je leur demande ce qu'ils entendent par là et ils me répondent: — Nous n'avons le droit de ne rien dire, c'est à toi de t'en apercevoir toi-même.
Il me faut leur donner ma parole d'honneur que je ne parlerai à personne de cet avertissement. Le soir, en allant aux toilettes, je suis à nouveau mis en garde, cette fois par un factionnaire. Je me demande ce que cela peut bien signifier et quel est le danger qui me guette.
Je ne comprendrai que lorsqu'il sera trop tard. Mais le fait de savoir que mes geôliers ne sont pas tous dépourvus de coeur et de conscience me donne la force de supporter mon sort. Je regarde maintenant tout ce qu'on me donne avec beaucoup de méfiance. Lors de la distribution des repas, je rends mon assiette de riz pleine et en réclame une autre, car je crains qu'on essaie de m'empoisonner. Mais les gardiens qui m'ont mis en garde me rassurent en me disant :
— Mange ton riz, ça te donnera des forces et tu en as bien besoin.
Le 23 décembre, je suis le seul au Camp à avoir droit à une douche. Là aussi, on me chuchote “Sois prudent”. Quelques heures plus tard, l'infirmier de la veille revient me faire une seconde piqûre intraveineuse dans le bras droit. Pendant l'injection se succèdent des sensations de chaud et de froid. Tout à coup, Momo s'écrie “Stop !” Il a remarqué qu'il y avait de l'air dans la seringue. Il m'expliquera plus tard ce que cela aurait pu avoir comme conséquences. J'ai une sensation de brûlure dans le dos ainsi que des nausées, ce qui m'oblige à m'allonger. Un peu plus tard, l'infirmier revient et me fait deux injections de vitamines.
Le soir, mes compagnons de cellule me proposent de vider mon pot, mais je tiens à y aller moi-même. Je ne me doute pas que je ne pourrai plus y aller pendant longtemps.
Le lendemain matin, l'infirmier revient avec une seringue. Cette fois-ci, il est accompagné d'un garde. Il me montre un papier mentionnant les noms de plusieurs prisonniers avec indication du médicament à leur donner. Je peux y lire : “Marx-Sulfate de calcium, 10 cm3”. Les quelques notions de chimie que je possède me font comprendre que quelqu'un de bien disposé à mon égard cherche àme mettre en garde. Je refuse donc la piqûre. Momo ne dit rien, mais ses yeux et ses gestes semblent me dire :
— Refuse cette piqûre.
L'infirmier et le garde essaient par tous les moyens de venir à bout de ma résistance. Ils me disent que le docteur m'a prescrit une cure de calcium et qu'on va me faire toute une série d'injections de sulfate de calcium. Je me défends avec toutes les forces qui me restent. Les jours suivants, l'infirmier vient avec deux collègues, mais j'arrive quand même à me défendre et ils sont bien obligés de repartir sans avoir fait leur piqûre.
Si je m'étais laissé faire, je ne serais sürement plus en vie. On a essayé de me tuer d'une façon perfide en essayant de camoufler cet attentat sous la forme d'un traitement médical, afin que mes compagnons de captivité ne s'aperçoivent de rien. Je maudis les responsables de cet acte criminel qui sont devenus des assassins sans scrupules et je souhaite que Sékou Touré, qui croit au pouvoir du mauvais sort, soit lui aussi effrayé et bouleversé par la malédiction que je profère.

L'effet des piqûres ne se fait pas attendre. Le moindre effort physique me donne des bouffées de chaleur et des douleurs cardiaques. Ces vagues de chaleur sont particulièrement intenses après les repas. Momo me conseille de manger mon riz sec et de laisser la sauce grasse et épicée qui l'accompagne. Je suis ses conseils et constate une légère amélioration de mon état. Quand je reste couché sur le dos, sans bouger, je me sens à. peu près bien. Mais dès que je me retourne sur le coté, des vagues de chaleur traversent mon corps. Elles sont particulièrement fortes dans la région du coeur. Momo me dit qu'on aurait mieux fait de me faire des piqûres intramusculaires. Mon organisme aurait pu absorber ce liquide par les nombreux petits vaisseaux sanguins et le résorber plus lentement. Il me conseille de rester couché sur le dos et de bouger le moins possible. Je ne m'assieds que pour manger. Mes compagnons m'apportent un peu d'eau pour que je puisse inc laver la main avec laquelle je mange.
Bah aura bientôt l'idée de me fabriquer une sorte de cuillère avec le couvercle d'une boîte de lait. Je dois me forcer à chaque repas à manger ce riz qui n'a aucun goût. Je ne réussis à avaler ce repas sec que parce que je l'accompagne de près de trois quarts de litre d'eau. Mais cela me fait énormément transpirer ensuite et mon drap est constamment mouillé. Le moindre mouvement provoque en moi une vague de chaleur. A cela s'ajoute une mycose qui me donne des démangeaisons insupportables. Les journées me paraissent de plus en plus longues, de plus en plus monotones. Je me sens de plus en plus abandonné.
Mes compagnons de cellule essaient de m'arracher à cet état dépressif et s'occupent de moi. Ils informent l'infirmier-chef de l'effet négatif des piqûres. Celui-ci vient alors m'ausculter et me prescrit finalement des comprimés contre le paludisme. Si je les avais pris dans l'état où j'étais, je ne pourrais pas écrire ces lignes aujourd'hui.
Jean-Paul Alata a plus de chance que moi. C'est un Français qui est enfermé dans la cellule à coté de la mienne. A la différence des autres Européens, il ne possède que peu de comprimés vitaminés, mais il est quand même prêt à les partager avec moi. Le surveillant qui est de faction devant notre porte refuse de me faire passer ce cadeau. Cependant, ce geste de Jean-Paul me remplit le coeur de gratitude. Je suis content de ne pas être seul dans cette cellule, car dans mon état j'ai absolument besoin de l'aide de ceux qui sont moins mal en point que moi.
Je n'ai plus assez de forces pour aller vider mon seau moi-même. Mes compagnons de cellule me racontent alors ce qui se passe dans le Camp. Nous n'avons le droit de laver notre culotte de prisonnier qu'une fois par mois. Mais la chaleur tropicale nous fait tellement transpirer que notre culotte est trempée dés le premier jour. Alors les Guinéens qu'on a mis provisoirement dans notre cellule ont une idée pour remédier à cet inconvénient : ils détachent les manches de leurs vêtements et en font des sous-vêtements ou des pagnes. Ma faiblesse m'empêche de les imiter et mes compagnons font ce travail à ma place. Je peux ainsi me changer plus souvent. Mais notre joie est de courte durée : un gardien par trop zélé ne trouve rien de mieux que d'en informer le chef de Camp qui interdit aussitôt tous travaux de couture. Les “tailleurs” peuvent s'estimer heureux de ne pas être punis. Malgré les changements continuels qui ont lieu dans notre cellule, j'ai la chance de conserver mes deux amis Momo et Bah avec moi.

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