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Le dixième jour commence.
La porte de ma cellule s'ouvre et un miracle se produit : j'ai droit à un “petit déjeuner” comme les autrés prisonniers : un petit morceau de pain et un quart de litre de café noir brûlant avec un peu de sucre. Je peux “tenir” le pain tout seul, mais je suis obligé pour boire d'avoir recours à l'aide d'un des gardiens. Vers 10 heures on me verse un litre d'eau dans le gobelet de fer émaillé, comme à presque tous les prisonniers. Je possède ce gobelet depuis ma première ration de tisane et je le conserve comme un bien précieux.
Un peu plus tard, un infirmier vient me voir et me fait sortir de la cellule. Il me masse les bras avec un produit qui sent fort le camphre, désinfecte les blessures purulentes que j'ai aux bras et aux jambes avec de la teinture d'iode et me fait des bandages. Puis il me fait une piqûre dans la cuisse. Je lui demande ce que c'est et il me répond que c'est une piqûre anti-tétanique. Puis on m'enferme de nouveau dans ma cellule. Je regarde sous la porte et observe les gardiens. Dès qu'ils se sont un peu éloignés, je profite de l'occasion, malgré mes douleurs, et siffle pour essayer d'entrer en contact avec les autres prisonniers. Ils me répondent, mais il est difficile de se faire comprendre à travers la mince fente sous la porte.
A midi, on nous donne une assiette de riz avec une sauce très épicée à l'eau et au piment.
L'après-midi, j'entends le bruit des balles sur le court de tennis voisin. Je me dis que si je peux entendre le bruit des balles de tennis jusqu'ici, les joueurs européens (car en Guinée il n'y a presque que les Européens qui jouent au tennis) doivent nous entendre, en particulier lorsque de nombreux détenus réclament désespérément de l'eau dans la chaleur torride de l'après-midi. Le fait de penser à ces joueurs de tennis me donne le faible espoir de ne pas être complètement abandonné au bout du monde.
En fin d'après-midi, on distribue à chacun un litre d'eau, ce qui rompt un peu la monotonie de notre vie au Camp. Le soir, nous avons droit à une assiette de riz. Ces “repas” sont tous les jours les mêmes, mais le riz du soir est immangeable, aucun prisonnier n'y touche pour ne pas tomber malade. Les assiettes sont donc ramassées encore pleines, le riz est remis dans une grande marmite et réchauffé le lendemain soir. C'est une façon commode d'économiser un repas sans que les prisonniers puissent se plaindre qu'on ne leur donne rien à manger le soir. Ce n'est qu'au bout d'un mois que le riz du soir aura la même qualité que celui du midi.
Ce dixième jour a pour moi une signification particulière car on m'a donné à manger comme aux autres prisonniers qui n'ont pas de “D” sur leur porte, on a soigné mes blessures et on a enlevé de ma cellule toutes les saletés qui s'y trouvaient. Je suis débarrassé de l'odeur insupportable que dégagent les excréments au bout d'une heure ou deux, lorsqu'ils commencent à fermenter dans la chaleur tropicale et à attirer les vers. J'ai même droit à un pot de chambre bien qu'il soit troué au fond et qu'il n'ait pas de couvercle, j'apprécie énormément ici ce modeste produit de la civilisation.
Tous ces événements contribuent à éveiller en moi l'espoir que la fin de mes souffrances est peut-être proche. Mais cet espoir est de courte durée. Assez tard dans la soirée, je sursaute en entendant les pas des gardiens ; ils viennent me chercher.
Cette fois-ci, le début des tortures n'est pas précédé d'un long interrogatoire. A peine suis-je là depuis quelques minutes que les gardiens me traînent dans la chambre de torture. Les soldats m'arrachent les pansements que j'ai aux bras et aux jambes et le supplice recommence. A partir de ce dixième jour, on viendra me chercher toutes les nuits — à l'exception d'une seule. Pendant dix-sept jours, ou plutôt dix-sept nuits, je devais supporter ces tortures.
Mes compagnons de souffrance ne sont jamais les mêmes, on essaie constamment de nouvelles méthodes brutales, et ces profanateurs du genre humain tirent avantage de la cruauté avec laquelle ils nous forcent à regarder, alors que nous éprouvons de la pitié pour nos semblables.
Cette dixième nuit commence pour moi par une surprise : on m'assied sur une chaise et on me donne de l'eau et des cacahuètes. L'un des gardiens dit au prisonnier qui est suspendu à la barre de fer:
— Tu vois, il a tout ce qu'il veut. Si tu en veux autant, tu n'as qu'à confirmer sa déposition, car il nous a tout dit sur toi.
Je ne peux m'empêcher de crier :
— Ce n'est pas vrai !
Alors le soldat me frappe au visage avec la crosse de son fusil. Ce n'est que de retour dans ma cellule que je mesurerai les conséquences de cette brutalité, lorsque des morceaux de dents me tomberont soudain de la bouche. Cette nuit encore, on alterne les méthodes de torture ; d'abord c'est moi que l'on torture, et l'autre prisonnier doit regarder, puis c'est l'inverse. A un moment, on emmène l'autre victime et on invente pour moi de “nouvelles méthodes”.
Au petit matin, alors qu'il fait encore nuit dehors, mon martyre prend fin. Ces valets de bourreaux semblent craindre la lumière du jour. Je suis encore ligoté et on me jette comme un sac dans une jeep ouverte à l'arrière. Je vois que nous traversons en zigzag le Camp qui s'étend sur 1 km2 en plein milieu de Conakry. Lorsque la jeep s'arrête enfin, nous nous trouvons dans un sombre couloir souterrain. Une lampe assez terne, installée là provisoirement, donne un peu de lumière Un gardien s'approche de nous, d'autres attendent au fond. L'un d'eux nous crie :
— Où allez-vous ?
Le garde répond :
— Nous t'amenons quelqu'un.
— C'est un nouveau ?
— Non, c'est un de vos clients.
Alors le gardien s'approche de notre jeep et dirige vers moi la lumière de sa lampe électrique. Puis, avec un hochement de tête, il déclare :
— Il n'est pas à nous.
Puis ils continuent leur conversation dans la langue du pays, si bien que je ne peux plus rien comprendre. Mais ce que j'arrive à voir à la faible lueur de cette chandelle me laisse supposer qu'il s'agit là d'une prison souterraine qui mérite sans doute le nom de “terminus”. L'entrée de cet enfer souterrain est habilement camouflée par des troncs d'arbres qui jonchent le sol et dont certains commencent déjà à pourrir. Un frisson me parcourt le dos à la pensée qu'on a failli m'enfermer dans ce cimetière souterrain. Heureusement, ce voyage s'avère être une erreur et cette fois-ci j'éprouve presque de la reconnaissance lorsqu'on me transporte dans ma cellule.
Plus tard, des compagnons de captivité me confirmeront que c'est bien l'entrée d'une des prisons souterraines que j'ai vue là. Mais aucun d'eux n'a jamais entendu dire qu'un détenu en soit ressorti, si bien que personne ne peut dire comment en est l'intérieur et quels sont les traitements qui y sont pratiqués. Celui qu'on y enferme est candidat à la mort, tel est l'avis de tous ceux qui m'en parlent.
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