webGuinée
Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Libération ]

Une semaine plus tard, le même scénario se reproduit. Cette fois, c'est au tour des Allemands, c'est-à-dire Schmutz, Stegmann et moi-même. On nous fait mettre proprets, comme les Français une semaine plus tôt, et on nous fait attendre toute la journée dans le poste de garde.
Croyant qu'on allait me transférer dans un nouveau Camp, j'ai emporté la serviette de toilette dont un prisonnier m'avait fait cadeau, car lui-même en avait deux. J'ai également pris avec moi un morceau de pain me restant du petit déjeuner. On me permet d'attendre sur un lit. Les gardiens essaient bien, à plusieurs reprises, de m'obliger à marcher, mais je suis tellement épuisé que je n'y arrive pas. Pendant notre attente, des caisses entières de médicaments sont livrées au Camp. Quand je pense au peu qui nous a été distribué, je réalise quelles quantités les gardiens se sont appropriées, alors que nous, détenus, en aurions eu tellement besoin. Les heures passent à une lenteur dêsespérante. Nous ne savons pas quel est le sort qui nous est réservé.
Mes deux compatriotes racontent ce qui les a amenés dans ce Camp. Dès qu'un gardien arrive, ils baissent la voix. Je les écoute sans rien dire.
Schmutz venait de Bamako (Mali) lorsqu'il est arrivé à la frontière. Il a demandé aux douaniers s'il avait besoin d'un visa pour traverser la Guinée, ce qu'il voulait faire en autobus, en taxi et en stop. Le douanier s'est alors renseigné :
— Etes-vous de la République Démocratique Allemande ?
Schmutz de répondre :
— Non, je viens de la République Fédérale.
On ne lui permet même pas de faire demi-tour, mais on l'arrête et le conduit au village le plus proche. Là, on l'attache par les bras à des anneaux plantés dans un mur. Il doit passer deux jours dans cette position, sous les regards curieux des villageois. Puis il est transféré par avion à Conakry où on l'enferme aussitôt à Boiro, comme détenu politique. Aucun interrogatoire n'a eu lieu et on ne lui a pas fait l'ombre d'un procès.
Stegmann, quant à lui, voulait traverser l'Afrique en bicyclette, avec pour but l'Afrique du Sud. Il doit, lui aussi, interrompre son voyage à Conakry et est envoyé au Camp de la même façon que Schmutz. On lui reproche d'être entré en Guinée sans visa. Tous deux sont taxés d'espionnage. L'hostilité ouverte de la Guinée envers la République Fédérale se trouve une fois de plus confirmée par l'arrestation de ces deux globe-trotters.
Le soir tombe et nous sommes toujours dans le poste de garde. Soudain, un capitaine arrive et nous explique qu'on va nous emmener devant une Commission. Il nous prévient à nouveau de ne pas nous plaindre de nos conditions de détention, si nous ne voulons pas compromettre notre libération. Comme exactement la même chose a été dite aux Français une semaine plus tôt, nous n'attachons pas grande importance à l'entrevue qui se prépare. Nous avons été bien trop souvent déçus par de telles promesses de libération.
Quelques instants plus tard, l'arrivée d'une jeep met fin à notre attente. On nous emmène au bâtiment où j'ai,déjà subi tant d'interrogatoires. Là, une nouvelle attente commence. Plusieurs limousines noires arrivent, et des personnes bien habillées en descendent. La délégation, quinze hommes et une femme, pénètre dans le bâtiment. Puis, on nous fait entrer. Les membres de la délégation ont pris place dans une pièce aménagée pour l'occasion. Ils font d'abord venir Stegmann, et j'attends avec Schmutz dans la pièce contigue. Lorsque Stegmann sort et remarque nos visages interrogateurs, il nous dit :
— Il y a un envoyé de l'ONU. C'est le même scénario qu'avec les Français.
Trois hommes arrivent et me portent devant la délégation. L'un des hommes se présente :
André Lewin, ambassadeur du Secrétaire Général de l'ONU.
Il me regarde d'un air aimable et j'éprouve aussitôt de la confiance envers cet homme. Je lui demande :
— Pourquoi suis-je ici ? Je n'ai rien à me reprocher, je suis innocent.
L'ambassadeur me répond en allemand :
— Monsieur Marx, c'est une question à laquelle je n'ai plus besoin de répondre. Vous serez bientôt libre. La République Fédérale Allemande a signé une reconnaissance de culpabilité envers la République de Guinée, ce qui va permettre le rétablissement de relations diplomatiques entre les deux Etats. Je vous assure que je ne quitterai pas Conakry tant que vous n'aurez pas été relaché.
Je pense : “Cet homme est peut-être ma dernière chance.”
Pour la première fois depuis des années, j'oublie toute crainte, toute méfiance, et je dis tout ce que j'ai sur le coeur :
— Je n'en peux plus. Je suis en train de mourir à petit feu ici. Si je ne sors pas bientôt de ce cachot, je n'en ai plus pour longtemps. Vous voyez bien dans quel état je suis. Je ne peux plus marcher. On me maltraite tous les jours. Essayez d'obtenir qu'on me laisse au moins tranquille sur mon lit et qu'on ne m'impose plus de marches épuisantes dans la cour.
Je vois que sa respiration se fait plus difficile. Mon appel désespéré l'a profondément touché. Puis, je l'entends rapporter mes paroles au ministre guinéen présent dans cette salle, et ce avec beaucoup de diplomatie. A ma grande surprise, ce dernier accueille mes demandes avec bienveillance et promet qu'on va me donner satisfaction. Je demande à l'envoyé de l'ONU quels sont les autres membres de la délégation, et il m'explique qu'entre autres un représentant permanent de l'ONU à Conakry, une Africaine travaillant au Ministère Guinéen des Affaires Etrangères et un de ses collègues sont présents. Un capitaine rédige le procès-verbal de l'entretien.
L'Africaine retient mon attention. Je la regarde longtemps, certainement un peu trop longtemps, mais c'est la première femme que je vois depuis trois ans et sept mois de captivité. Je n'arrive pas à réaliser que je suis assis en face d'un être du sexe féminin, dont j'ai véritablement oublié l'existence en prison. Pendant la conversation, je me rends compte que l'Africaine comprend l'allemand. Elle complète la traduction de Monsieur Lewin et rend fidèlement compte de mes demandes au ministre guinéen. On voit qu'elle comprend pleinement ma situation. Cette femme est la représentante type de ce peuple guinéen si aimable et si poli, à quelques exceptions près. Bien que l'entretien ne dure pas longtemps, je me sens envahi par une grande fatigue. Je sens que mes forces me quittent et je demande quelques minutes de repos avant de sortir, ce qui m'est accordé sans aucune difficulté. Puis on m'évacue et on fait venir le troisième Allemand. Monsieur Lewin lui annonce, à lui aussi, que notre libération est imminente. Avant que la jeep ne nous ramène tous au Camp, le capitaine me dit encore avec insistance :
— Essayez de recommencer à marcher pour pouvoir bientôt rentrer chez vous. Si vous ne vous donnez pas un peu de mal, nous serons obligés de vous garder ici.
A quoi s'attend-il donc ? Croit-il que la nouvelle de ma libération va me faire sauter de joie et courir partout ? Il devrait savoir que la perspective de ma mise en liberté ne peut pas suffire à rendre toutes ses forces à mon corps épuisé par tant de privations.
A notre arrivée, le lieutenant nous accompagnant dit au commandant du Camp :
— Ces trois hommes sont libres. Vous pouvez laisser leur porte ouverte du matin au soir. Ils peuvent se promener librement dans la prison ainsi que se doucher et laver leur linge à leur gré.
Quelle ironie ! S'il est vrai que je suis libre, pourquoi dois-je rester encore ici ? Pourquoi m'accorde-t-on des faveurs dont je ne peux pas profiter, étant donné ma grande faiblesse ? Je ne parviens pas à trouver de réponses à ces questions. Une fois de plus, j'en arrive à la conclusion que tout ce qui se passe ici est illogique et dénué de sens, et que la raison humaine ne peut y trouver d'explications.

[ Revigoration ]

A mon retour dans ma cellule, mes compagnons me posent question sur question. Je réponds par gestes. Je rends compte de la présence d'une femme — ce qui m'a profondément marqué — en évoquant avec les mains les rondeurs d'un corps féminin. Il m'est facile de décrire la couleur de sa peau en montrant du doigt Edouard, notre métis. Mes gestes font comprendre à mes trois compagnons qu'on nous a fait envisager notre libération pour un avenir proche. Je peux lire sur leur visage leur indécision : doivent-ils se réjouir avec moi ou non ? La profonde déception que nous a causée la visite du ministre Bettencourt nous a tous marqués et nous met en garde de ne pas nous réjouir trop tôt.
La nuit est déjà tombée, mais je ne parviens pas à m'endormir, je rumine tout le temps. Je n'arrive pas à trouver le calme. Je me remémore toutes les phrases de l'entretien. Je n'ose pas croire ce que m'a dit André Lewin : “On va vous libérer dans les jours qui viennent.” Mais une chose est certaine : si cette promesse n'est pas tenue sous peu, la mort l'emportera avant que je n'aie pu quitter cet enfer. Le doute m'envahit constamment. Je repense à la visite de l'ambassadeur italien qui, trois ans et quatre mois plus tôt, m'avait promis de me faire sortir “prochainement” d'ici. Dire que je l'avais cru ! Combien de temps a passé depuis, et combien ai-je souffert ?
A partir du lendemain, la porte de notre cellule est effectivement ouverte dès 6 heures du matin et refermée à 22 heures seulement. Mes compatriotes et moi sommes envoyés à la douche, ce dont profitent également mes compagnons de cellule. On me fait des piqûres de vitamines tous les jours et on me lave mon linge chaque fois que j'en fais la demande. Mais un matin, le chef du Camp — qui ne m'aime guère — me fait sortir de la cellule et donne l'ordre de m'attacher à un arbre.
Puis, un soldat est sommé de saupouder sur mes blessures un désinfectant généralement utilisé pour tuer les insectes. Je crois devenir fou de douleur. Mais la cure de cheval n'est pas terminée. Un soldat arrive avec un tuyau et m'arrose de haut en bas. Puis, il badigeonne les blessures recouvrant tout mon corps avec un liquide qui brûle tellement que je n'arrive plus à me retenir et me mets àhurler.
Au bout de deux jours, je perds des morceaux entiers de peau. Malgré tout, ma maladie de peau est loin d'être guérie, c'est pourquoi on va me faire subir ce “traitement” à plusieurs reprises.

[ Cravate Pierre Cardin ]

Le mardi 30 juillet 1974, on vient m'arracher de ma cellule, et je n'ai pas besoin de me demander pourquoi. Mais cette fois-ci, après le “traitement”, on ne me ramène pas dans ma cellule. Au contraire, on me met une chemise, une cravate Pierre Cardin et un costume neuf. Les chaussettes et les chaussures, quant à elles, sont récupérées des affaires d'un autre prisonnier. Le soldat qui a vérifié le nom inscrit sur le cintre dit à son collègue :
— Donne-lui ces chaussures-là, ça fait longtemps que leur propriétaire est mort.
Je me retrouve à présent dans le poste de garde, tout endimanché, mais je ne suis absolument pas d'humeur à fèter quoi que ce soit. Peu de temps après, on amène mes deux compatriotes, vètus comme je l'étais quand je devais comparaitre devant la Commission, ce qui leur donne un air plutôt ridicule. Nous attendons des heures. Il ne se passe absolument rien. Le soir, un lieutenant vient voir si je désire quoi que ce soit. Je lui réponds par gestes que je voudrais du sucre, du lait et des oeufs. Quelques minutes passent et on nous reconduit dans notre cellule respective. Une heure plus tard, je reçois deux oeufs durs, une boite de lait concentré, une livre de sucre et un paquet de cigarettes américaines. Je fais cadeau de ces cigarettes à mes compagnons qui se mettent àpousser des cris de joie ; c'est un plaisir extrêmement rare pour eux.
Ces quelques “cadeaux” raniment mon espoir de me retrouver bientôt libre. Mais le mieux est tout de même d'attendre les événements sans trop d'impatience. Mais est-ce possible quand on vous fait passer constamment de l'espoir à la déception ?

[ Sortie de Boiro pour l'Ambassade d'Italie ]

Le lendemain matin, on me réveille très tôt et on me dit de mettre mes vêtements neufs. Un de mes compagnons me porte jusqu'au poste de garde. Nous passons devant plusieurs prisonniers debout devant leur porte. Certains lèvent la main pour me souhaiter bonne chance. J'ai l'impression qu'ils croient plus que moi à ma libération. Brusquement, une image s'impose à mon esprit : les Allemands attendant leur départ à l'aéroport de Conakry, et croisant les mains au-dessus de leur tête pour me dire adieu en décembre 1970.
Quelques instants plus tard, deux captifs me portent à la douche. Je suis à nouveau lavé, rasé et coiffé. On m'autorise à rester un moment dans la cour pour me sécher. Les deux captifs m'aident ensuite à m'habiller. Puis deux gardiens viennent me chercher et m'emmènent à l'infirmerie pour qu'on me fasse une nouvelle injection de vitamines.
On veut sans doute que je puisse raconter, plus tard, qu'on s'est bien occupé de moi avant ma libération et qu'on a essayé d'effacer en quelques semaines les marques que m'ont laissées les tortures et les années de privation. Quels piètres essais pour masquer la vérité Une fois la piqûre faite, les deux gardiens me transportent chez Momo, le commandant du Camp, où un lit m'a été préparé. Peu après, Schmutz et Stegmann arrivent vêtus aussi misérablement que la veille.
Les heures passent. Finalement, une jeep vient nous chercher pour nous conduire au bâtiment où siège la Commission. On nous dit d'abord d'attendre et on nous laisse seuls. Schmutz et Stegmann semblent très sceptiques. Ils sont sûrs qu'une fois de plus, on se moque de nous. Le soldat revient et nous donne chacun un paquet de cigarettes et des allumettes.
Tout à coup, plusieurs Mercedes arrivent.
Le ministre (?) Seydou Keita s'approche de nous. Il nous dévisage de la tête aux pieds et, montrant du doigt Schmutz et Stegmnann, il dit aux soldats:
— Ces deux-là, on ne peut pas les relâcher comme ça. Il faut absolument leur donner d'autres vêtements.
Sur ce, deux voitures démarrent, qui reviennent au bout d'une heure avec les chaussures et les habits demandés.

Puis tout le monde se met en route à grand renfort de sirènes. Notre jeep se trouve au milieu de la colonne de voitures qui se dirige vers le centre-ville. Je suis assis à coté du chauffeur et en profite pour observer tout ce qui se présente sur notre passage. Tout est à présent nouveau pour moi, après les longs mois d'isolement à Boiro. Nous passons bientôt devant le “Palais du Peuple”, ce magnifique bâtiment construit par la Chine, pour arriver à la résidence réservée aux diplomates de passage, qui est une ancienne église protestante. A peine la jeep s'est-elle arrêtée que deux employés de l'ambassade d'Italie accourent vers nous et me portent à l'intérieur du bâtiment où un grand fauteuil bien confortable ni' attend. L'ambassadeur du Secrétaire Général des Nations Unies vient alors me serrer la main et me dit :
— Je suis heureux que vous soyez libre.
Puis je reconnais Monsieur Moro, ministre italien des Affaires Etrangères, et Monsieur Pedini, sous-secrétaire d'Etat. J'aperçois de nombreux diplomates que je n'avais jamais vus auparavant. Quelqu'un me chuchote:
— Là-bas, c'est le nonce apostolique de Dakar.
Je finis par apercevoir des visages connus : Monsieur Bellizoni, de l'ambassade d'Italie, accompagné de son épouse. Je lui fais un signe et lui demande :
— Est-ce que je peux vraiment y croire ? Est-ce vrai que je suis libre ?
Il me répond:
— Oui, Monsieur Marx, cette fois-ci, c'est vrai, vous êtes libre.
Après les salutations et les voeux d'usage, Seydou Keita et deux autres ministres se lèvent et l'un d'eux nous fait la lecture d'un communiqué. Je ne suis pas en mesure de suivre tout ce qu'il dit, mais je serre les poings de rage en entendant ces mots :

« Le president Ahmed Sékou Touré lui donne la grâce…»

Ma librération n'est donc qu'une grâce, sans réhabilitation aucune… Puis André Lewin fait une allocutation, suivi en cela par Monsieur Pedini. La radio guinéenne “La Voix de la Révolution” enregistre tout sur bandes magnétiques. Un reporter européen, venu de Dakar, prend des notes. La cérémonie terminée, les trois ministres se retirent, non sans m'avoir auparavant serré la main et souhaité bonne chance. Je réponds à deux d'entre eux, mais je garde le silence quand Seydou Keita me prend la main. Je ne peux pas oublier les coups qu'il m'a donnés dans la chambre de torture, ni toutes les vies humaines qu'il a sur la conscience.
Dès qu'ils ont quitté la pièce, des voix fusent de toutes parts :
— Vous êtes libre, Monsieur Marx !
Les personnes présentes se rendent bien compte que je n'arrive toujours pas à y croire, et ne cessent de me le répéter. Mais je leur réponds que je n'y croirai réellement que lorsque l'avion aura décollé. Je suis fatigué, à bout de forces. Les photographes se pressent et font de nombreuses photos de Schmutz, Stegmann et moi ainsi que de toutes les personnalités présentes. Je m'efforce de sourire. L'une des personnes s'aperçoit de mon épuisement et me propose de m'allonger sur le lit de M. Pedini, ce que j'accepte avec soulagement. Avant d'être transporté dans la chambre, j'ai le temps d'apercevoir un buffet froid tronant sur une longue table. Je n'en crois pas mes yeux cette diversité des plats, ces mets de choix et toutes ces boissons alcoolisées ! Tout ce que nous avons si souvent souhaité avoir dans notre cellule, tout cela s'étale ici en abondance. On me demande ce que je veux manger mais je réponds que c'est à un médecin d'en décider. Les diplomates se concertent. Finalement, l'un deux me dit :
— Il vaut sans doute mieux que vous me mangiez que du riz jusqu'à ce que vous soyez dans l'avion. Lorsque nous arriverons à Monrovia, un médecin allemand, détaché par le Ministère Fédéral des Affaires Etrangères, montera à bord.
Je me retrouve enfin dans un vrai lit. Quelle agréable sensation que d'avoir enfin du linge propre. Madame Bellizoni vient s'asseoir à coté de moi et me parle de personnes que j'ai connues autrefois. Après les événements des jours passés, cette conversation me fait l'effet d'un baume. Peu de temps après, je reçois la visite des membres de l'ambassade d'Italie. Je leur parle des prisonniers encore internés à Boiro, de leur état de santé, et de tout ce qui peut être de quelque importance sur Boiro.
Soudain, un diplomate fait irruption dans la chambre et demande que l'on me prépare car le Président Sékou Touré nous attend dans son palais. Je ne suis absolument pas d'accord et déclare :
— Je n'ai plus rien à dire au Président guinéen et n'irai en aucune façon chez lui. Je n'ai aucune raison d'aller faire mes adieux à un homme qui m'a fait enfermer injustement 1.309 jours dans un Camp de concentration politique et qui m'y a fait torturer.

[ Adieux de Sékou Touré ]

Les diplomates se concertent et décident de s'y rendre sans moi. Lorsqu'ils reviennent, au bout de quelques heures, ils sont rassurés et me disent que le Président ne m'a pas réclamé. Peu après, j'entends une conversation animée : Le Président vient nous voir.
Les diplomates se concertent à nouveau, puis ils me prient de ne pas parler français pendant la visite attendue. Il vaut mieux que je donne toutes mes réponses en allemand :
— Nous traduirons vos paroles dans votre sens, mais de façon diplomatique.
Je reste couché, me demandant ce qui peut bien pousser le Président Sékou Touré à venir me faire ses adieux en personne. Quelques instants plus tard, un garde du corps armé jusqu'aux dents pénètre dans la pièce et se poste au pied de mon lit. Je repense au fait que le Président, qui craint son propre peuple, a engagé pour sa garde des Cubains au teint foncé. Trois diplomates restent près de moi. Puis, Sékou Touré entre à son tour, accompagné de trois ministres guinéens. J'aperçois également d'autres fonctionnaires qui, eux, restent à l'entrée de la pièce. Le président échange quelques mots avec le sous-secrétaire d'Etat Pedini. Puis il se tourne vers moi. Son visage ne trahit aucun sentiment lorsqu'il me souhaite une prompte guérison. Je m'efforce de ne pas montrer ce que je ressens. Je pense à ceux de mes compagnons qui sont encore au Camp et qui sont livrés sans défense à cet assassin. Je ne veux pas risquer de compromettre leur libération en contrariant le chef du gouvernement guinéen. Après cette brève entrevue, le Président et sa suite quittent la pièce.
Lorsque j'ai retrouvé mon calme, quelques diplomates viennent me voir en hochant la tête. Ils me rapportent l'entrevue de Stegmann avec le Président. Stegmann n'a pas pu s'empêcher de réclamer la bicyclette qui lui avait été confisquée, ce à quoi Sékou Touré a répondu :
— Rentrez en Allemagne, faites-vous faire un visa en règle et revenez chercher votre bicyclette.
Je frémis moi-même d'horreur à l'idée de remettre, plus tard, les pieds en Guinée. C'est bien la dernière chose dont j'éprouve le besoin en ce moment. Je dispose de quelques heures pour me reposer.

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