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La nouvelle année 1973 s'accompagne pour nous d'une constatation désagréable : nos repas sont de plus en plus pauvres. Nous n'obtenons plus de viande. De temps en temps, le riz est accompagné d'une sauce au poisson, pleine d'arètes. Tous les quinze jours environ, le riz est garni d'une tête de poisson et j'en mange les yeux avec grand plaisir. Mais, sinon, je ne peux manger le riz que sec, sans aucune garniture.
Un dimanche matin, des coups de feu rompent brusquement le silence qui règne au Camp. On dirait le bruit de grenades explosant à proximité. Les gardiens courent comme des bètes traquées. Quelqu'un donne des ordres. On renforce aussitôt le système de fermeture de nos portes en ajoutant au verrou un cadenas. Certains prisonniers se mettent à. crier : “Hourrah, les Portugais ont débarqué, on va nous libérer !”, ce qui ajoute à la confusion des gardiens. Nous nous rappelons tous ce qui s'était passé lorsque des assaillants étaient venus libérer une partie de leurs compatriotes.
Lorsque le calme est revenu, nous apprenons que les détonations que nous avons entendues provenaient du champ de tir. La Guinée a sans doute reçu une nouvelle livraison d'armes, qu'il fallait essayer. Le gouvernement guinéen semble avoir grand peur d'une nouvelle attaque : je perçois tous les jours des Mig russes faisant des vols de reconnaissance. Quand il arrive que notre porte soit ouverte au moment où ils survolent le Camp, je constate, à chaque fois, qu'il n'y a que trois appareils, et j'en conclus qu'il s'agit des seuls appareils en état de marche dont dispose la Guinée.
Nous voilà maintenant en février 1973. Un soir, un officier ouvre brusquement la porte de notre cellule et nous ordonne de rassembler nos affaires. Nous quittons la cellule 28 qui avait des avantages indéniables sur toutes les autres. Mon état de santé est toujours aussi mauvais et je reste couché. Mais cela ne gène personne on me sort de la cellule sur mon lit. J'ai beau demander qu'on ne me sépare pas de Bah et de Momo, on ne m'écoute pas et on m'oblige à leur dire au revoir en vitesse. Les gardiens se moquent éperdument de ce que nous pouvons ressentir. J'ai le coeur gros en me séparant de ceux qui étaient devenus “ma famille”. Nous ne pouvons que nous encourager mutuellement à tenir le coup.
On me transporte dans la cellule No. 14. Quelle différence ! C'est à nouveau une de ces cages de quatre mètres sur quatre, aux murs non peints, sans fenètre. Il n'y a que deux petites ouvertures de dix centimètres sur dix pour laisser passer l'air… Deux Blancs l'habitent un Libanais de 50 ans, Melhem Malkoun, et un Grec de 40 ans, Mavroidis Tassos.
Melehem dirigeait une plantation à l'intérieur du pays. Il me raconte que Hermann Seibold, l'expert envoyé en Guinée par le gouvernement ouest-allemand dans le cadre de l'aide au développement et qui avait créé de toutes pièces un centre artisanal à Kankan, s'est souvent arrêté chez lui lors de ses voyages. C'est cette hospitalité qui lui a valu son arrestation, Seibold étant soupçonné d'avoir participé à la conspiration contre le Président. Seibold a succombé aux tortures qu'on lui a fait subir. Le gouvernement guinéen affirme au contraire que Seibold s'est suicidé. Mais si cela avait été le cas, on aurait sûrement exposé son cadavre dans les rues de Conakry et on aurait accusé Seibold de ne pas avoir voulu supporter les conséquences de ses actes. Melhem est accusé d'avoir participé à la conspiration et d'avoir été membre des SS-Nazis, organisation qui aurait été mise sur pied par Seibold en 1969.
Mes conversations avec Melhem me permettent de découvrir les nombreux problèmes de l'agriculture guinéenne. Le mot “production” revient dans tous les discours du “Premier Responsable de la Révolution” qui ne laisse passer aucune occasion d'encourager le peuple à produire. Mais en même temps, le Président ne se préoccupe pas de savoir si la Guinée possède les engrais et les machines nécessaires pour atteindre ce but. Un exemple : il est impossible de se procurer des pièces de rechange pour les tracteurs et les machines agricoles importés par l'Etat. Melhem a souvent été obligé de les commander lui-même àl'étranger, dans la mesure où ses moyens financiers le lui permettaient. Souvent, pendant la période des moissons, il a dû attendre quatre à six semaines avant de pouvoir réparer les machines défectueuses. Les ouvriers agricoles ne gagnent pas grand-chose. Mais les prix des bananes et des ananas sont fixés par l'Etat à un niveau tellement bas que les producteurs ne peuvent pas payer de salaires plus élevés. La Guinée produit l'une des meilleures bananes qui soient : la “Nem”. Son arôme est excellent, mais elle est petite et sa peau criblée de petites taches noires, ce qui lui donne l'aspect d'une banane de seconde qualité. Le gros problème est celui du transport. Lorsqu'un planteur reçoit une commande de bananes, il les fait cueillir et emballer. Le transport se fait par chemin de fer ou par camion. Mais une fois arrivées au port de Conakry, ces bananes sont souvent condamnées à pourrir sur place parce que quelqu'un s'est trompé sur la date d'arrivée du prochain cargo. Il arrive également que les cargos doivent attendre des semaines dans le port de Conakry, jusqu'à ce que les livraisons de bananes venant de tous les coins de la Guinée soient arrivées. Il n'y a absolument pas d'organisation à l'échelon central. Par contre, toutes les bananes sont contrôlées, et si un régime n'a pas le poids prescrit, il est retiré de l'exportation pour être vendu sur le marché guinéen, ce qui ne procure aucune devise au planteur.
Mavroidis, mon autre compagnon, venait d'être nommé Consul de Grèce lorsqu'il a été arrêté. Il est propriétaire d'un night-club à Conakry. On l'a arrêté sous prétexte que les conspirateurs du 22 novembre ont débarqué à proximité de son club.
Mes yeux ont du mal à s'habituer à la pénombre de cette cellule. Je me plains souvent, si bien que le directeur du Camp finit par venir. Il est accompagné de deux soldats et me déclare solennellement qu'en raison de mon mauvais état de santé, on va me laisser la porte ouverte de 10h à 18h. Nous avons ainsi moins de mal à supporter la chaleur dans cette cellule 14. Melhem et Mavroid sont très serviables et s'occupent de moi comme l'ont fait Bah et Momo jusqu'à présent.
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