![]()
Le calme absolu qui, à cette heure matinale, règne encore sur le Camp et sur ses environs permet d'entendre ses protestations d'assez loin. Mais les gardiens de la jeep, tout comme ceux du Camp, ne prètent aucune attention à ces éclats de colère, ils le laissent au contraire parler tant qu'il veut. Apparemment, ils ne risquent pas, à ce moment de la journée, de s'attirer les remontrances ou même les sanctions de leurs supérieurs, à moins peut-être qu'ils n'aient reçu l'ordre d'épier ce que dit cet homme.
Arrivé dans ma cellule, je tombe épuisé sur le sol et y reste couché.
Ce n'est qu'en fin d'après-midi que la porte s'ouvre et que deux hommes entrent avec de quoi écrire. Ils me demandent des renseignements sur mon identité et notent tout ce que je dis. Tous les détails les intéressent, même le nom de mes grands-parents.
Je demande aux secrétaires de la Commission de me donner un peu d'eau. Mais ils me refusent encore cette faveur au huitième jour de ma captivité.
Pendant que je parle avec eux, on entend soudain un grand vacarme : de nombreux gardiens discutent avec animation dans leur langue. Je ne les comprends pas, mais en regardant par la porte ouverte je vois qu'un infirmier se dirige en courant vers la cellule qui se trouve en face de la mienne. Les deux secrétaires qui s'occupaient de moi se dirigent également dans la direction d'où vient le bruit. Je m'assure que l'attention de tous est retenue par la cellule voisine et quitte la mienne. Je m'assieds sur un petit mur, à un mètre environ de ma cellule, et en profite pour respirer un peu d'air frais. Je suis encore vêtu du pagne que l'on m'a donné ce matin ; mais, àprésent, le fait d'être nu ou habillé m'est devenu complètement égal. Le sens de la pudeur a perdu de son importance, car les tortures que l'on m'a fait subir m'ont prouvé qu'il ne s'agit ici que de survivre.
Je respire l'air frais à pleins poumons et apprécie la légère brise qui procure un peu de fraîcheur à mon corps baigné de sueur. Je reste assis assez longtemps dehors et suis étonné que personne ne s'occupe de moi. Je me demande ce qui pourrait bien m'arriver si je restais encore longtemps dehors. En fait, il ne peut m'arriver pire que ce que j'ai enduré jusqu'à présent. Un bruit d'autos me tire de mes réflexions, le portail de la prison s'ouvre puis se referme, les gardiens se mettent au garde-à-vous, et je ne tarde pas à voir ce qui cause ces marques de respect. Guichard, le Ministre de l'Intérieur 1, se dirige rapidement vers la cellule d'en face et je perçois de nouveau une discussion animée. Le prisonnier enfermé dans la cellule voisine de la mienne me chuchote par la fente de la porte :
— Abdallah Nehme a voulu en finir. Il a dévissé l'ampoule électrique, l'a brisée, et a essayé de s'ouvrir les veines avec un morceau de verre. L'un des gardiens s'en est aperçu en faisant un controle de routine et a donné l'alarme.
— Comment le sais-tu ?
Il me répond :
— Je suis Libanais, mais je suis né ici et je parle le peulh, le malinké et le soussou, les trois principales langues de la Guinée.
Comme je peux suivre la scène, je lui rapporte ce qui se passe dans la cour.
Lorsque Guichard quitte le Camp, il s'arrête devant moi et me dit :
— Il vous reste une dernière chance. Vous avez jusqu'à ce soir pour parler. Mais si d'ici là la Commission n'a pas votre déposition écrite, vous ferez la connaissance de méthodes dépassant toute imagination.
Je lui réponds à haute voix et de toutes mes forces, et j'ai l'impression que ma voix résonne dans la cour de la prison :
— Je ne peux pas faire plus que de dire la vérité et c'est ce que j'ai déjà fait.
Ma témérité est aussitôt punie d'un coup de crosse de fusil dans les côtes, de la part d'un des gardiens accompagnant le ministre. Je vois, à l'air qu'il se donne, qu'il veut se faire bien voir par ce dernier. Pendant ce court dialogue avec le Ministre de l'Intérieur, je ne peux m'empêcher de ressentir de l'animosité envers cet homme. Je n'ai pas oublié que c'est lui qui est venu me chercher il y a huit jours et je suis sûr qu'il est l'un des responsables de mon arrestation. Je sais qu'il a été nommé ministre de l'Intérieur juste le jour où on est venu m'arrêter. Je suis donc à peu près sur d'être sa “première prise importante” et il ne peut évidemment pas se permettre que mon innocence soit prouvée. Je suis sur qu'il va déployer tous ses efforts et toute son énergie sur mon cas. Guichard est en début de carrière, et il est particulièrement important pour lui de prouver aux autres ministres que mon arrestation a permis de neutraliser un “espion dangereux”. Il m'exhorte encore une fois à bien profiter du temps qui me reste jusqu'au soir, puis il s'en va. Sur ce, mon séjour à l'air frais se termine, car les gardiens retournent à leurs occupations et l'un d'eux me renvoie dans mon antre à coup d'injures.
Peu après, j'entends que l'on ouvre les portes des cellules les unes après les autres et qu'on les referme au bout d'un moment. Je tends l'oreille, on vient aussi dans ma cellule. Deux gardiens entrent. L'un d'eux grimpe sur les épaules de l'autre et dévisse l'ampoule électrique se trouvant au mur. “Ça, nous le devons au candidat au suicide”, me dis-je en moi-même. Cela détériore encore les conditions de ma détention car comme il fait toujours sombre dans mon “trou”, je ne peux même plus voir quel est l'état de mon corps après toutes ces tortures. Les autres soirs, quand la lumière était allumée, je pouvais au moins examiner mes blessures et veiller à ce que la vermine ne s'y installe pas.
Par la fente de la porte, j'essaie encore de reprendre contact avec un voisin et j'apprends qu'un autre détenu, un drogué, a essayé de mettre fin à ses jours. La privation brutale et totale de toute drogue a sûrement représenté pour son corps une souffrance atroce, et il n'a vu d'autre issue que la mort. J'apprendrai plus tard que Nehme, le premier candidat au suicide, n'avait pas eu le temps de s'ouvrir l'aorte, car il avait été dérangé par la ronde du gardien. C'est pourquoi l'infirmier se contente de lui faire un pansement et les gardiens le surveillent de plus près. Le motif qui l'a poussé à cet acte désespéré est une liste de noms qui devaient permettre d'envoyer des innocents à la mort.
Note
1.Guy Guichard nétait pas ministre de l'Intérieur et ne fit jamais partie du gouvernement. [Tierno S. Bah]
[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Témoignages | Aveux | Bibliographie | Recherche | Feedback ]
Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial © 1997-2009 Afriq Access & Tierno S. Bah