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L'isolement auquel je suis condamné me laisse beaucoup de temps pour réfléchir.
Plus mon séjour forcé ici se prolonge, plus je réalise combien les conditions qui règnent dans ce cachot sont inhumaines. Le brossage quotidien des dents, auquel j'étais habitué depuis mon enfance, me manque douloureusement. Une partie de mes dents est restée dans la chambre de torture. Ma langue passe sur les chicots qui me restent. Lorsque je réclame une brosse à dents et du dentifrice, le chef de Poste Cissé m'apporte de petites tiges fraîchement cueillies à des arbres se trouvant dans la cour de la prison, et me conseille :
— Nettoie tes dents à l'Africaine.
Alors je me cure les dents comme les Africains, et il m'arrive parfois de faire tomber des plombages. On ne m'accordera brosse à dents et dentifrice que deux ans plus tard, et ce une fois seulement. Mes dents se gâtent de plus en plus. J'essaie de les nettoyer le mieux possible avec mes doigts et du savon, mais je n'arrive pas à stopper le processus de décomposition. Parfois, des rages de dents me poussent à demander un dentiste. Mais personne ne prète attention à mon problème. On me donne très rarement un comprimé pour calmer la douleur, et ce seulement quand j'ai gémi pendant des heures.
La saison des pluies commence en juin. Elle dure environ quatre mois en Guinée et il tombe alors environ quatre mètres cubes de pluie par mètre carré. Conakry fait partie des régions du globe où il pleut le plus. Et la respiration dans ce climat tropical pose les mêmes problèmes que dans la chaleur étouffante d'une serre. Pendant toute cette période, le sol de ma cellule est presque constamment inondé. A certains endroits, l'eau atteint même trois centimètres de haut. Je la vide plusieurs fois par jour en la faisant s'écouler avec mon balai par le conduit d'évacuation. Je place mon lit de telle façon qu'il soit protégé de la pluie qui tombe à travers les trous du toit. Je recueille cette eau dans un gobelet et l'utilise pour me laver. Parfois il pleut tellement qu'il ne me reste pas d'autre solution que de m'asseoir sur le bord du lit et de soulever les pieds.
La saison des pluies m'empêche maintenant de suivre ce qui se passe dans le Camp. Je ne peux plus poursuivre mes observations à travers la fente de la porte car je veux éviter à mon corps le contact du ciment mouillé. Je ne peux donc suivre les événements que grâce aux images qui se reflètent sur le sol mouillé, par exemple lorsqu'on ouvre et ferme la porte de la cellule voisine, ou bien lorsque l'un des plantons passe. Chacun d'eux se reconnait à ses chaussures, ce qui me permet de savoir quel est celui de service. Les chaussures de nos gardiens nous font souvent sourire. En même temps, nous sommes étonnés de constater combien les Africains savent se débrouiller quand les chaussures les serrent. Eux qui sont habitués à marcher pieds nus, font un trou au couteau juste à l'endroit où la chaussure les blesse, sans égard pour la valeur du cuir.
Une partie d'un tronc d'arbre se trouvant dans la cour de la prison se reflète aussi sur le sol de ciment. Cela suffit à rompre la désespérante monotonie de cet environnement.
Nous ne pouvons quitter cette morne et humide cellule qu'une fois par jour lorsque, à moitié endormis, nous allons vider nos vases de nuit. Mais cela ne dure que trois minutes au plus. Les gardiens veillent à ce que nous ne restions pas trop longtemps dehors. Certains même, très mesquins, nous obligent à y aller au pas de course. Il est presque impossible de nouer des contacts avec d'autres prisonniers. Bien que je marche pieds nus depuis six mois que je suis au Camp de Boiro, je n'ai toujours pas de corne sous les pieds et donc davantage de difficultés à marcher que mes compagnons de captivité guinéens. L'humidité me donne des rhumatismes aux chevilles. Il me faudra cependant réclamer pendant des semaines une piqûre pour qu'un infirmier m'en fasse enfin une et que les douleurs se calment.
La saison des pluies provoque en Guinée un climat subtropical qui fait monter le taux d'humidité de l'air au-dessus de 90 %. Quand il pleut, on a l'impression qu'il fait frais, c'est presque agréable pour le corps humain. Mais dès que le soleil perce et sèche la terre, l'air se charge d'humidité et de chaleur et on se croirait dans une buanderie à l'époque de nos grands-mères. Les cellules étant presque constamment fermées, ce climat de serre constitue une épreuve supplémentaire pour l'organisme. Un officier vient faire un tour de temps en temps pour s'assurer que les gardiens ont leurs prisonniers sous contrôle. Je profite chaque fois de l'occasion pour attirer l'attention des supérieurs sur le fait que dans les pays civilisés il n'y a plus ni punaises, ni puces, ni poux. On me répond chaque fois en claquant la porte, mais je n'abandonne pas. Ces insectes sont une véritable calamité, ils me font souffrir toutes les nuits, ils se nourrissent de mon corps affaibli sans que je puisse faire quoi que ce soit contre leurs piqûres.
J'ai presque perdu l'espoir de voir des mesures prises contre ce fléau lorsqu'un jour une grande action de nettoyage a lieu. On nous fait porter nos lits dans la cour. Puis un insecticide est vaporisé dans toutes les cellules. Ce produit doit agir une heure. C'est la première fois que je me trouve avec tous les détenus de cette partie du Camp de Boiro. Je vois que d'autres occupants de ce Camp de concentration ont des lits pliants semblables à des lits de camping. Ils les plient et les déplient, et les vibrations des ressorts font tomber les punaises. Nous sommes étonnés de voir combien d'insectes peuvent se cacher dans un lit. Mon lit militaire en bois est nettoyé d'une autre façon. Deux captifs ont reçu l'ordre de le laver à l'eau bouillante. Ils en arrosent tous les endroits susceptibles d'abriter des punaises. L'un d'eux est tout fier de me montrer qu'il a sorti de mon lit deux pleines poignées d'insectes. Les punaises avaient eu la malice de se retrancher dans les coutures de la toile militaire du lit.
Après que les cellules des détenus qui sont au secret aient, elles aussi, été vaporisées, on donne aux Européens des lits en métal recouverts d'un matelas soviétique. Mais ce matelas, fait d'une matière synthétique, se désagrège au bout de quelques mois sous l'effet du climat chaud et humide et de notre intense transpiration. Cependant, on ne nous les remplace pas, si bien que nous dormons alors directement sur les ressorts en métal, bien enveloppés dans nos couvertures chinoises en laine, jusqu'à ce que des gardiens bien disposés nous donnent des morceaux de carton pour remplacer le matelas.
Nous avons le droit de laver notre drap à l'occasion de la douche mensuelle — qui parfois n'est autorisée qu'au bout de six semaines. Je demande l'aide d'un captif à cause de mon mauvais état de santé, et ce n'est qu'après de grandes discussions qu'on me l'accorde. En général, cette faveur est réservée à ceux qui sont gravement malades, mais au bout d'un an l'archevêque Tchidimbo et deux Français y auront droit aussi, bien qu'ils ne soient pas sérieusement malades.
Un gardien, plein de bonnes intentions à mon égard, me permet d'étendre au soleil mon drap trempé de sueur. De temps en temps aussi, certains gardiens me donnent des cigarettes. Mais, dans l'ensemble, ces gestes sont rares. Je suis particulièrement reconnaissant à un gardien de me montrer une cachette dans laquelle je pourrai mettre mes quelques biens à l'abri des regards de son collègue chargé d'inspecter les cellules. Lors de ces visites, qui ont lieu à intervalles irréguliers, on nous enlève, à nous qui ne possédons rien, tout ce que nous avons accumulé au fur et à mesure et qui constitue nos “biens” des clous, un petit bout de ruban de métal provenant d'une caisse de sucre — que j'ai aiguisé en le frottant pendant des jours contre le sol et le mur — ou encore des os, restes de nos repas, qui nous servent d'outils. Ce sont des bagatelles, certes, mais d'une grande signification pour nous. J'ai de la chance, la cachette qui m'a été indiquée ne sera jamais découverte.
Qu'il me soit permis de ne pas la révéler ici, afin que d'autres puissent continuer à en profiter. L'un des prisonniers a inscrit sur un carton les signaux sonores dont nous avons convenu et nous faisons passer ce carton de cellule en cellule afin que chaque détenu puisse le recopier au moyen d'un morceau de charbon de bois : un coup signifie “Danger”, deux coups : “Comment vas-tu ?” (si on y répond en frappant de nouveau deux coups, cela veut dire : “Tout va bien”), trois coups signifient : “Nous pouvons parler, les gardiens ne sont pas là”.
Comme les repas sont servis à intervalles assez longs, j'ai souvent faim.
Alors, pour que cela soit plus facile à supporter, je conserve le petit morceau de pain de midi jusqu'au lendemain. Le riz de midi nous est servi vers 15h et celui du soir vers 18h. Je tiens le coup entre le petit déjeuner et le riz de 15h grâce au petit morceau de pain dur de la veille. Mais il est difficile de trouver une cachette appropriée contre les souris et les rats. Au début, je l'attache dans un coin du drap au pied du lit. Mais les souris ou les cancrelats noirs le repèrent, de même que les blattes, insectes qui ne piquent pas mais, par contre, mangent tout ce qu'ils trouvent. Alors je cache le pain dans le drap et dors dessus. Je sauve ainsi cette précieuse nourriture des bestioles qui, poussées par la faim, se font mutuellement la chasse : les rats chassent les souris et les souris chassent les cancrelats.
Le 14 juillet, jour de la Fête Nationale en France, les prisonniers français nous procurent un peu de distraction. Leur orgueil national, qui se manifeste tout particulièrement ce jour-là, nous étonne. Les interdictions ne les empêchent pas de chanter la Marseillaise à tue-tête, même s'ils risquent pour cela d'être mis aux arrêts. Tout fiers, ils nous montrent en cachette des petits drapeaux tricolores qu'ils ont eux-mêmes confectionnés. Ces patriotes osent même exprimer leur indignation aux gardiens guinéens et se plaignent, tels une volée d'oiseaux caquetants, que la diretion du Camp ne se donne même pas la peine de leur servir un repas plus copieux et plus varié pour marquer ce grand jour.
Pour moi, dont l'orgueil national n'est pas aussi prononcé, une douche suffit à faire d'un jour ordinaire un jour de fête. C'est de nouveau le cas aujourd'hui. Je me sèche au soleil et regarde le captif laver mon drap. Soudain, je surprends la conversation de deux gardiens se tenant un peu àl'écart :
— Oui, l'autre a lavé son drap lui-même avant de mourir.
— Ah, tu parles de celui à qui nous avons mis un deuxième drap devant la porte ?
— Oui, il ne se doutait sûrement pas qu'on meurt si vite.
Quand un musulman meurt, on l'enveloppe dans des draps blancs. Le blanc n'est pas ici la couleur du deuil mais celle de la pureté de l'âme devant Allah. Je me rappelle qu'avant mon arrestation, lorsqu'un des employés de la brasserie mourait, tous les parents, collègues et amis du mort venaient à l'enterrement en blanc. J'étais le seul en noir. Les femmes restaient avec la veuve et exprimaient leur compassion en chantant des complaintes. Lorsque Sékou Touré, vêtu de blanc, passe dans les rues de Conakry, debout dans sa voiture décapotable, il salue la foule qui l'attend depuis des heures au bord de la route en agitant un mouchoir blanc, démontrant ainsi la “pureté” de son âme. Les bribes de conversation que j'ai surprises tout à l'heure me font passer un frisson de peur dans le dos et raniment en moi l'angoisse de la mort.
De retour dans ma cellule, je repense à tout ce qui m'est arrivé depuis qu'on m'a annoncé que j'allais mourir. Je constate que je suis le seul dans le Camp à jouir de nombreuses faveurs. Ainsi, par exemple, on ouvre la porte de ma cellule plusieurs fois par jour, on la laisse même ouverte pendant des heures, ou bien on m'apporte une ration supplémentaire de riz. Pourquoi ces entorses au régime ? J'ai beau réfléchir, je ne trouve pas de réponse et mon désordre intérieur s'accroît. Je fais les cent pas à l'intérieur de mes six mètres carrés. Quatre grands pas dans un sens, six petits dans l'autre. Je ne peux parler à personne de mes angoisses ; l'isolement intensifie encore cette peur. La seule explication que je trouve à ce régime de faveur est que ma mort est imminente, et mes réflexions reprennent. Pourquoi dois-je mourir si jeune ? C'est un cercle vicieux dont je n'arrive pas à sortir. Un interlocuteur aurait peut-être pu me calmer ou me distraire. En faisant les cent pas, j'ai l'impression d'être un animal en cage.
Ce n'est que tard dans la nuit, lorsque la température baisse à un niveau supportable, que le sommeil me délivre de ces pensées épuisantes. Un jour, on veut me raser le crâne, mais je me rebelle en disant :
— On ne rase les cheveux et la barbe qu'aux esclaves.
Le coiffeur n'insiste pas, mais ce refus d'obéissance me vaut la cellule pénitentiaire. Je suis privé de nourriture pendant trois jours pour pouvoir garder ma barbe.
Nous sommes maintenant en août, si j'en juge d'après mon calendrier mural. C'est le mois de la saison des pluies, c'est-à-dire le mois pendant lequel il pleut pratiquement jour et nuit. Des averses torrentielles telles le déluge paralysent tout déroulement normal de la vie quotidienne. Les violents orages et les tempêtes qui s'abattent sur le pays rappellent aux hommes leur impuissance face aux forces de la nature. La saison des pluies rend l'atmosphère étouffante, nous faisant particulièrement souffrir, nous prisonniers, mais n'épargnant pas non plus les gardiens.
Autrefois, j'avais du mal à comprendre pourquoi les Africains s'habillent chaudement pendant la saison des pluies, comme nous le faisons en Europe en automne et en hiver. En Afrique, je n'ai jamais eu froid, les températures ne baissant pas autant qu'en Europe l'hiver.
Mais dans ce cachot, dont le sol de ciment absorbe une très grande quantité d'humidité, tout est froid, humide, moite à la saison des pluies. Les murs de la cellule uniformément grisatres et déprimants, contribuent à faire tomber à zéro mon espoir de survie. La saison des pluies a également supprimé le rayon de lumière de mon cadran solaire, dont j'avais marqué les heures en faisant des petits signes sur le mur. J'ai marqué l'emplacement des rayons de soleil qui tombent dans ma cellule à travers les deux trous d'aération à des moment bien précis, relève des plantons de garde, distribution des repas, distribution d'eau, de telle sorte que je peux lire l'heure avec une grande précision.
A midi, il y a toujours relève de la garde au Camp, et les plantons changent ensuite toutes les deux heures, ce qui est annoncé par un coup de trompette. J'ai l'ouie beaucoup moins fine depuis que je suis en captivité et, suivant la direction du vent, je n'entends pas toujours ce signal sonore. Mon cadran solaire me rend donc bien service. Parfois, je profite de la distribution d'eau pour échanger quelques mots avec mon voisin de cellule, et j'oublie pour un instant ma solitude.
Le règlement de la prison stipule que les prisonniers ne doivent avoir aucune possibilité de parler entre eux, et pour cela ne doit être ouverte qu'une porte à la fois. Ce n'est que lorsque les occupants d'une cellule ont reçu leur repas que doit être ouverte la porte suivante. Mais, pour que cette clause du réglement soit respectée, il faudrait que trois hommes distribuent les repas. Or, il n'en vient que deux, et encore l'un d'eux a-t-il constamment un fusil dans les mains. Chaque planton est armé, en plus, d'un pistolet. Comme chacun sait, les hommes sont meilleurs et plus souples que les directives qu'on leur donne, ce qui a pour conséquence, dans notre cas précis, que plusieurs portes sont ouvertes en même temps et que les prisonniers peuvent échanger quelques mots avec leurs voisins.
La distribution des repas me donne l'occasion de respirer un peu d'air pur. Je veille aussi à ce que ma porte soit ouverte le plus largement possible pour que l'air se renouvelle dans ma cellule. Des exercices de respiration que j'ai faits autrefois pendant les cours de gymnastique me reviennent à l'esprit tant que ma porte est ouverte, je lève les bras à chaque inspiration. J'aspire ainsi profondément l'air frais, un vrai cadeau, et je constate que mes voisins éprouvent le même besoin que moi. Je profite de l'occasion qui m'est offerte de regarder dehors pendant ces quelques minutes pour m'imprégner de tout ce que je vois.
Les cocotiers et les palmiers à huile dépassent le mur de la prison, et leur couleur vert foncé offre un changemnt bienfaisant à mon oeil habitué à la pénombre et à la monotonie grisâtre de la cellule. Que ne donnerais-je pas pour pouvoir manger une de ces noix qui pendent à profusion aux cocotiers ! Puis mon regard se porte de nouveau sur la cour de la prison, sur le papayer chargé de fruits en forme de calebasses. Je rêve de ces papayes et me vois déjà en train d'en mordre la chair orangée. J'oublie que bien d'autres prisonniers ont les mêmes envies et attendent comme moi le moment où ces fruits seront mûrs.
Ce jour arrive, et je vois qu'on a chargé un captif de les cueillir. Mais quelle n'est pas notre déception lorsque nous voyons que ce sont les gardiens qui s'en régalent.
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