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Pendant des mois, je collectionne ces “instantanés” pris pendant les courts instants passés devant la porte de ma cellule. La moindre petite chose qui se détache un peu de la monotonie de ma vie de prisonnier attire mon attention et m'occupe l'esprit. Lorsque je suis couché dans l'obscurité, certaines observations me remettent en mémoire des joies de ma vie passée. J'ai vécu presque dix ans en Afrique, je suis fasciné par ce continent, et mon amour profond pour l'Afrique et pour ses habitants fait que j'y suis toujours revenu avec joie après chaque séjour de vacances en Europe.
C'est ainsi que la vue des noix de coco arrivéesà maturité me rappelle la récolte de ces fruits à laquelle j'ai souvent assisté avec plaisir. J'ai surtout admiré l'extrême adresse des Africains lorsqu'ils grimpent aux cocotiers, pieds nus, ils grimpent par à-coups en déplaçant le cerceau fait de branches de palmiers qui passe autour de leur taille ainsi qu'autour du tronc du cocotier. Ils coupent les fruits mûrs avec un coupe-coupe et les laissent tomber par terre, où d'autres les ramassent. J'ai souvent vu aussi des Africains grimper aux palmiers munis de calebasses. Ils incisent au couteau les jeunes pousses et recueillent dans leurs calebasses le jus blanc et sucré qui s'en échapppe et qui se met rapidement à fermenter. Ce bandyi a un goût qui rappelle celui d'un cidre acide et qui, pour un Européen, est assez inhabituel. Les Africains par contre voient en ce vin de palme une boisson bon marché et légèrement stimulante. Certains même le distillent pour en obtenir un alcool léger. Ils savent qu'ils risquent la prison car il est interdit en Guinée d'extraire la sève des arbres ou de distiller de l'alcool. Malgré tout, les Guinéens passent outre à ces interdictions car l'Africain moyen n'a aucun moyen financier de se procurer de l'alcool.
La population guinéenne est malheureusement obligée, pour survivre, d'exploiter sans aucun ménagement les richesses naturellles du pays. Elle tue même de tout petits félins pour leur fourrure, et brûle des forêts entières pour obtenir un sol “fertilisé”.
Je me retrouve bientôt accroupi dans mon antre. Cela fait maintenant neuf mois que je suis ici. Quand va-t-il enfin se passer quelque chose qui me permette de quitter cet enfer ? A cette époque, je suis frappé par le fait que l'on amène constamment de nouveaux prisonniers. Certains ne restent que quelques jours et sont ensuite libérés. J'apprendrai plus tard qu'ils doivent leur libération à des “pots de vin” assez élevés payés par leurs familles.
J'apprends également que cinquante employés de ma brasserie, soit presque la moitié du personnel, ont été arrêtés car quelqu'un a “déclaré” devant la Commission que j'avais versé à chacun d'entre eux, sur ordre de la République Fédérale, cinq millions de francs — 37.000 dollars environ — pour leur activité politique dans les “SS-Nazis”. Ce sont de simples ouvriers qui gagnaient entre 125 et 500 dollars par mois. En fait, seuls six contremaitres atteignaient les 500 dollars par mois, en raison de leur compétence exemplaire. Pour la plupart d'entre eux, “l'erreur” sera prouvée ; ils peuvent en effet quitter leur cellule 15 jours environ après leur arrestation. Mais quatre de mes anciens collaborateurs Soriba, Moctar, Diallo et Mamadou, devront payer de leur vie leur travail chez un ressortissant allemand ; d'autres restent en captivité et n'apprendront jamais le jugement prononcé contre eux.
L'arrivée de nouveaux détenus a une influence défavorable sur l'atmosphère du Camp. Souvent, des gémissements et des cris pour avoir de l'eau troublent le silence de la nuit. Ces nouveaux malheureux ne sont pas mieux traités que nous après notre arrestation. Cela fait partie de la tactique visant à rompre la résistance d'un accusé ; on le prive d'eau et de nourriture pour lui donner ensuite le coup de grace lorsqu'il est très affaibli, en l'interrogeant et en le torturant… comme il a été fait pour moi. Nous tous qui savons en quoi consistent ces “interrogatoires” sommes paralysés lorsque le soir tombe et que ces buveurs de sang viennent chercher leurs premières victimes. Aucun de ceux qui restent ne sait quand ce sera son tour. Chacun pousse un soupir de soulagement lorsqu'il entend que la jeep, qui stationnait devant le portail de la prison et dont le bruit de moteur se détache nettement dans le silence de la nuit, s'éloigne de nouveau. Mais la peur revient dès qu'on entend dans le lointain le bruit du moteur annonçant que de nouvelles victimes vont être traînées devant l'insatiable Commission. Chacun tend l'oreille lorsque le portail est ouvert et refermé, et se demande avec angoisse : “Qui vient-on chercher ? Est-ce mon tour maintenant ?”
Il n'est pas rare que les plantons de service fassent des plaisanteries méchantes : ils appellent plusieurs numéros de cellules. Je perçois le numéro 35 et en ai des sueurs froides. Mais il ne se passe rien. Je suppose que les gardiens sont satisfaits de savoir que je tremble, étendu sur ma couche, et que j'attends avec angoisse les premiers rayons de soleil qui annoncent une nouvelle journée et me donnent la certitude d'avoir été, une fois de plus, épargné.
Dans la journée, cette meute d'inquisiteurs et de “requins” se repose pour refaire ses forces en vue de la nuit suivante. Ce n'est que le sommeil de ces buveurs de sang qui nous permet de voir arriver chaque journée avec soulagement, même si ce sentiment ne dure que quelques heures. Des infirmiers viennent régulièrement panser mes blessures aux bras et aux jambes, dues aux tortures et qui ne se referment toujours pas. De temps en temps on me fait une piqûre, mais je ne sais jamais ce que c'est. On me fait croire que c'est une injection de vitamines, mais je ne remarque aucune amélioration de mon état à la suite de ce soi-disant apport de vitamines. Mes bras sont toujours aussi raides, mais j'arrive à remuer un peu les doigts. On me fait souvent des massages àl'eau chaude, ou bien on m'enveloppe les bras dans des serviettes chaudes.
Un des gardiens me demande une fois :
— Tu ne me reconnais pas ?
Et il me parle d'une personne de Conakry que nous connaissons tous les deux. Je l'écoute et me doute qu'il parlera de moi aussi à l'extérieur de la prison. Mais il ne répond pas à mes questions, paralysé qu'il est par la peur.
Un jour, on distribue quatre comprimés de quinine à chaque prisonnier, car certains ont le paludisme. Cette dose minime me remet en mémoire le fait que les quinquinas poussent en Guinée et que même un apprenti sorcier est capable de fabriquer un sirop fébrifuge avec l'écorce de ces arbres. Le Camp regorge de moustiques qui nous harcèlent toutes les nuits, si bien qu'aucun de nous ne sait quand il sera contaminé par les porteurs de cette maladie. Cependant, le sort de Fodé, ce Guinéen qui souffre de graves crises de paludisme, nous émeut. Je lui donne mes comprimés pour le soulager un peu, et d'autres détenus suivent mon exemple. Cette nouvelle se répand dans le Camp comme une tramée de poudre. Lorsqu'au bout de quelques jours Fodé va mieux, chaque donneur est content d'avoir procuré au malade le sentiment de ne pas être abandonné dans son malheur. Nous sommes tous dans le même pétrin, et cette aide organisée en commun nous remonte le moral.
Les jours se traînent les uns après les autres, sans apporter de changement notable dans ma vie de prisonnier. Voilà plus de six mois maintenant que l'ambassadeur italien est venu me rendre visite et, à part le faible espoir qu'on va essayer, “à l'extérieur”, d'obtenir ma mise en liberté, cela ne m'a valu aucune faveur spéciale. Au contraire, la nouvelle privation de nourriture et d'eau qui a “récompensé” mes plaintes en présence de l'ambassadeur m'est bien présente à l'esprit et me met en garde pour l'avenir. J'essaie très souvent de me remettre en mémoire toutes les phrases de cet entretien. Mais cela ne me procure que le faible espoir que ceux qui sont en liberté ne m'ont pas oublié et feront tout leur possible pour obtenir ma libération. Mon espoir se fonde sur peu de choses, car pendant cet entretien, il n'a jamais été question que l'ambassadeur ou un autre chargé de mission vienne s'enquérir régulièrement de mon état de santé. L'incertitude de ce qui m'attend renforce mes doutes de jour en jour.
Paralysé par la peur, j'ai omis de dire à l'ambassadeur comment j'en suis venu à faire mes “aveux”. Les diplomates doivent donc penser qu'il s'agit de délivrer des prisons du gouvernement guinéen un vrai “coupable”. Je suis sûr que toutes les démarches qui seront entreprises dans mon cas le seront avec une extrême prudence car aucun Etat ne veut courir le risque de provoquer le gel ou la rupture des relations diplomatiques sur la base de malentendus. On sera donc très prudent avec le gouvernement guinéen, et le Président Sékou Touré en profite sûrement.
J'apprendrai plus tard que, dans toutes les démarches me concernant, les Guinéens avancent exactement des arguments qui se trouvent dans mes “aveux”. Etant donné qu'il a expulsé tous les Allemands, y compris ceux de l'ambassade, le gouvernement guinéen a besoin de preuves et d'un coupable pour étayer les accusations qu'il porte contre la République Fédérale. Le tissu de mensonges qui est son oeuvre s'appuie sur mes aveux. Si la Guinée avait autorisé ma libération à ce moment-là., certains de ses ministres auraient perdu la face, et tous les détails qu'ils avaient minutieusement rassemblés dans leur Livre Blanc sur l'attaque des Guinéens en exil réalisée avec la complicité du Gouvernement Fédéral Allemand auraient été réfutés d'un coup. Sékou Touré aurait perdu de sa crédibilité dans le monde entier. Heureusement que je n'étais pas au courant de tout cela, car j'en aurais perdu le dernier espoir de quitter le cachot vivant. Bien plus tard, j'apprendrai que, après ma condamnation à mort, le Président de la République Fédérale, Heineman, avait demandé par téléphone à Sékou Touré “de ne rien faire qui soit irréversible”…
Je sais également maintenant pourquoi les démarches bureaucratiques sont si longues lorsqu'il s'agit d'obtenir la libération d'un prisonnier politique innocent. Il faut respecter toutes les règles fondamentales de la diplomatie pour avoir des chances de succès. Mais, ce faisant, on oublie souvent que l'homme dont il s'agit ne peut supporter éternellement les tourments physiques et psychiques et qu'il arrive un moment où ses forces sont épuisées et où la mort l'emporte.
Nous comptons les heures et les jours dans notre cellule, alors que les hommes qui sont en liberté se laissent des semaines, des mois et des années, par égard aussi pour leur situation professionnelle et par nonchalance, jouissant d'une vie privée sans risques. Si des membres d'Amnesty International ou de la Société des Droits de l'Homme, pour ne citer que deux organisations, ne s'efforçaient pas d'obtenir la libération de détenus innocents, et ce de façon tout à fait désintéressée, certaines personnalités influentes oublieraient sans doute qu'elles sont payées par le peuple et que le mot “ministre” signifie “serviteur”. Et je me demande dans mes moments de découragement : “Est-ce-que l'état-major de crise se réunit aussi pour s'occuper du sort d'un simple citoyen ?”
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