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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Résistance à la thérapie de choc ]

Un matin, la porte de notre cellule est ouverte brutalement et on m'ordonne de venir. Je me sens trop faible pour me lever, mais deux soldats me prennent et me mettent sur une civière, sous prétexte de me conduire à l'infirmerie pour que le docteur m'examine.
En arrivant, je ne vois que des soldats. Le soi-disant docteur est en fait un soldat tout simplement vêtu d'une blouse blanche. Il fait semblant de,, m'examiner et diagnostique que je suis en bonne santé mais joue la comédie. Il me promet un traitement qui me fera du bien et qu'il appelle “thérapie électro-médicale de choc”. Je me souviens très bien de ce que j'ai dû subir, autrefois, dans la chambre de torture et comprends aussitôt à quoi il pense. On me dépose sur un lit sans matelas et deux soldats apportent l'appareil vert clair que je connais bien. Je repense aussitôt aux souffrances endurées tant de fois déjà. J'essaie de me défendre, mais je n'en ai plus la force. On me met les électrodes sur les tempes et on m'envoie, pendant plusieurs minutes, ces horribles décharges. D'abord je crie, puis je ne peux plus que geindre. Finalement, je m'évanouis. C'est sur mon lit que je reprends connaissance. Mes compagnons de cellule sont en train de me masser les bras, en particulier le bras gauche. J'essaie de remuer un peu, mais je n'y arrive pas. J'essaie de me remettre en mémoire ce qui s'est passé. Je suis persuadé que ces profanateurs du genre humain, déguisés en infirmiers, ont profité de ce que j'avais perdu connaissance pour donner libre cours à leur sadisme. Malgré les massages, mon bras gauche reste insensible. Cela ne s'améliore même pas au bout de plusieurs jours et je ne peux plus le bouger. Quand je veux le changer de position, je suis obligé de le prendre avec la main droite.
Ce “traitement électro-médical” n'est que le début de toute une série de sévices douloureux. Mes tortionnaires ne me laissent pas longtemps tranquille. Ils me font transporter sur une civière jusqu'à la chambre de torture et me font alors la lecture de la déposition d'un certain Barry Baba, ancien employé au ministère du développement et de l'industrie, avec lequel j'ai souvent eu à faire en ma qualité de directeur de la brasserie. Selon cette déposition, je lui aurais versé, ainsi qu'au directeur général André Sassone et qu'à Elhadji Touré Sékou Sadibou, propriétaire d'une usine de mise en bouteilles de limonade, une somme de 300.000 dollars. Barry Baba aurait en plus reçu de ma part, tous les mois, plus de 10.000 dollars. J'aurais versé ces sommes à ces trois hommes en reconnaissance de leur action dans les réseaux de SS-Nazis, que j'aurais nioi-même créés. Ils auraient eu pour mission de faire du sabotage industriel et de recruter de nouveaux membres. La Commission ajoute qu'elle sait que cet argent vient d'Allemagne Fédérale. J'apprendrai plus tard qu'on a crevé un oeil à Touré Sékou Sadibou, ce qui équivaut à un arrêt de mort, les Guinéens ne libérant jamais un prisonnier mutilé.
Le Président Sékou Touré a dit plus tard qu'on pouvait considérer Sadibou comme mort, car les verdicts du Tribunal Populaire Supérieur sont tous des arrêts de mort, même si aucune autorité guinéenne n'en fait la communication officielle…
Quelques membres de la Commission présidée par Sékou Touré sont présents à ces nouveaux interrogatoires dans la chambre de torture. Je leur assure de nouveau que je n'ai rien à voir avec cette affaire.
J'en profite pour leur dire que je suis innocent et enfermé injustement dans ce cachot depuis des années, et que ce n'est que sous le coup de la torture que j'ai accepté de lire la déposition préparée à l'avance pour moi. Aucun d'eux ne réagit. Ils se contentent de dire :
— Nous vous avons fait venir pour que vous nous confirmiez les dépositions des autres détenus, un point c'est tout. Lorsqu'ils s'aperçoivent de mon refus, ils m'assurent que je vais devoir subir un traitement “technique” sous surveillance médicale jusqu'à ce que je sois prêt âme conformer à leurs désirs.
Quelques minutes plus tard, je me retrouve à l'infirmerie. Je vois l'appareil vert clair et comprends qu'il ne s'agit pas de vaines menaces. Les soldats éprouvent un malin plaisir à attendre une heure avant de commencer. Je vois à leur visage qu'ils font exprès de faire subir un choc psychique à leur victime avant de passer aux électrochocs. L'un des soldats s'approche de moi et me pose les électrodes enveloppées de gaze sur les tempes. Puis un de ses camarades branche l'appareil sur lequel il peut régler l'intensité et la durée des décharges de courant. Les supplices infligés à mon corps déjà très affaibli sont atroces ; je ne pourrai jamais les oublier. J'arrive malgré tout à résister et refuse de confirmer les dépositions extorquées à d'autres prisonniers. Je sais que nombreux sont ceux dont de telles dépositions et de telles confirmations ont causé la mort ; cette pensée me donne la force de surmonter cette épreuve et de ne pas céder.
Lorsque je me retrouve sur mon lit, complètement à bout de forces, je me demande longuement quelle est la raison de ces nouvelles tortures. J'en arrive à supposer qu'une clique de politiciens, Ismael Touré en tête, s'est heurtée à des hommes qui les empêchent de réaliser leurs plans criminels et qu'ils veulent ainsi les mettre hors d'état de nuire pour pouvoir agir librement. Je me rends compte que les membres de la Commission font pression sur les soldats et les gardiens, et qu'ils sont furieux de constater que je ne cède pas. C'est ce qui explique qu'on vienne me chercher de plus en plus souvent pour me faire subir ce “traitement électrique”. Lorsque les gardiens me trouvent nu sur mon lit, ils ne prennent même pas la peine de me donner un pantalon. Ils me placent tel quel sur la civière et me transportent en tout hâte à l'infirmerie.
J'ai droit à huit “traitements électriques” en l'espace de peu de temps. J'espère à chaque fois que c'est le dernier “traitement” car j'ai peur que la faiblesse ne me pousse à abandonner et à calomnier des innocents. Je réussis à tenir le coup et la Commission capitule au bout de la huitième séance.
Ce succès, que je savoure intérieurement, me donne la force de continuer à tenir.
Peu de temps après, je demande par gestes que l'on m'apporte de quoi écrire. Puis je me mets à rédiger plusieurs lettres pour me plaindre des conditions de détention. J'ajoute que j'ai un besoin urgent de draps, de couvertures et de vêtements. Je réclame avec insistance des fruits, des oeufs frais, davantage de pain ainsi que du sucre et du lait, étant donné que je ne peux jusque-là manger mon riz que sans sauce.
Mes compagnons de cellule se chargent de rappeler mes demandes au chef du Camp à chacune de ses visites. On finit par me donner une boîte de lait concentré sucré et un paquet de sucre de 500 grammes. Quelle richesse ! Je ne donne que quelques morceaux de sucre à mes compagnons de cellule, mais Georges les refuse en me disant :
— Mange ce sucre, c'est toi qui en as le plus besoin. Nous, nous avons au moins de la sauce avec le riz.

Je reçois un nouveau paquet d'Allemagne. Il ne contient que des aliments lourds à digérer, aussi j'en fais cadeau à Georges et Robert. Je suis heureux de pouvoir les remercier ainsi de tout ce qu'ils font pour moi. De temps en temps, ils me portent devant la porte de la cellule pour me laver à l'eau tiède. Il n'est pas difficile de deviner, à la façon dont les autres prisonniers me dévisagent, dans quel état est mon corps. Je vois à leur air compatissant qu'ils ne croient plus que je vais vivre encore longtemps. Georges arrive à obtenir la permission de laver mon drap tous les quinze jours en raison des nombreuses plaies que j'ai sur la peau. Je le laisse faire sans dire un mot. Je suis content quand on me laisse en paix. En revenant des toilettes, tous les soirs, Robert rapporte de l'eau dans son pot. Puis il s'assied devant la porte de la cellule et se lave de la tête aux pieds. Au début, personne ne lui dit quoi que ce soit. Mais un soir, un gardien lui fait remarquer qu'il est interdit de se laver comme il le fait. Alors Robert répond: — Je me prépare à la prière, ce à quoi le gardien réplique :
— Tu n'es pas musulman. Et d'ailleurs, pour prier on n'a pas besoin de se laver de la tête aux pieds.
Et Robert de répondre :
— Tu as peut-être raison, mais je prie Dieu et pour cela il faut que je sois propre.
Je dois avouer que je n'ai jamais vu Robert prier et je m'amuse en moi-même de cette réplique. Le jeune gardien, conscient de ses devoirs, s'empresse d'en informer la direction du Camp qui change aussitôt Robert de cellule.
Il est remplacé par un autre Français, Roger Soufflet, qui approche de la quarantaine et a l'allure d'un officier de l'armée française. Il commence la journée en faisant un peu de gymnas tique pour se maintenir en forme. Il n'est pas interné depuis longtemps et est, de ce fait, en meilleure santé que nous. Notre nouveau compagnon est très adroit. S'apercevant que je ne peux plus me lever mais que je suis condamné à rester couché tout le temps, il démonte la barre de fer supérieure de mon lit et m'en fait un appui pour la tête. Cela me permet de voir un peu mieux ce qui se passe autour de moi et m'empêche de m'endormir, ce qui attirerait une sanction à tous les occupants de la cellule.
Dès les premiers jours, Roger se dispute avec Georges à cause des repas. Ils n'arrivent pas à se mettre d'accord pour savoir qui aura la plus grosse part de riz à midi et qui le soir. Ils f inissent par s'entendre, mais le moindre incident déclenche une nouvelle dispute. Nos gardiens, lassés, en informent le commandant du Camp qui les somme de s'expliquer. Tous deux s'emportent, menaçant même de se battre. La cohabitation dans une cellule aussi étroite n'a pas arrangé les nerfs des deux hommes.
Le commandant du Camp décide alors de les séparer et de transférer Roger dans la cellule 13.
sa place on nous envoie deux Libanais : Michel, un planteur, et Abouchacra, propriétaire d'une agence de voyages. Georges, Michel et Abouchacra peuvent désormais s'entretenir en arabe, ce qui me vaut une grande tranquillité. Georges a enfin des interlocuteurs et j'en suis heureux pour lui. Les deux nouveaux reçoivent de temps en temps des paquets du Liban, qu'ils partagent avec nous. Mais je ne peux hélas pas accepter grand-chose. Un jour, Abouchacra reçoit un paquet de sa mère. Le contenu est cousu dans un sac de tissu à la mode orientale. Il défait la couture sous les yeux du gardien et découvre au milieu des provisions un cadre contenant une photo de Sékou Touré. Il ne perd pas une occasion de montrer la photo à tous les gardiens, ce dont il est très fier. Il est Libanais d'origine mais a la nationalité guinéenne, et la photo ne l'empêchera pas d'être condamné à perpétuité. On peut comprendre que quelqu'un fasse enfermer ses ennemis, mais je ne comprends pas qu'on puisse aussi faire enfermer ses amis.

[ Dr. Keita ]

Un médecin guinéen, prisonnier lui aussi, vient me voir tous les quinze jours. Il s'appelle Keita et était médecin à l'hôpital de Conakry avant son arrestation. Il bénéficie de nombreux avantages du fait qu'il occupe les fonctions de médecin de la prison et du Camp. Il fait à chaque fois de longs discours sur son métier, précisant bien qu'il est médecin et non sorcier et qu'il a fait ses études à la Sorbonne. Il fait remarquer que le port de la blouse blanche est un insigne de sa profession et que nombre de ses compatriotes abusent de ce vètement, “jouant au docteur” sans savoir quelles connaissances fondamentales sont nécessaires pour être médecin. Le docteur Keita ne comprend-il pas que toutes ces explications ne nous servent pas à grand-chose ? Sa devise est : Beaucoup de mots et peu de médicaments. Celui qui a des oedémes n'a qu'à manger son riz sans sauce. Keita ne distribue que rarement un demi-comprimé d'aspirine. Quand je lui montre mes “pieds brûlants”, il me répond:
— Tous les prisonniers ont le même problème.
Quand je lui parle de la fièvre que j'ai chaque as fois que je veux faire un mouvement — ce qui résulte de la piqûre qui m'a été faite à tort —, il me donne des médicaments contre le paludisme et les rhumatismes. Mais je ne les prends pas. J'ai rarement droit à une injection de vitamines.
Il y a bien des livraisons de médicaments destinés aux prisonniers, mais Keita les donne aux gardiens. Il obtient ainsi de nombreux petits avantages : cigarettes, bananes ou mangues, oranges, avocats et noix de coco. Les gardiens prennent ces médicaments pour eux et pour leur famille ou bien pour les revendre et se faire ainsi un peu d'argent. En détournant ces médicaments de leur destination première, le docteur Keita pèche contre le serment d'Hippocrate. Le bon sens et sa conscience auraient du lui faire comprendre, ainsi qu'à ses complices, qu'il se rendait ainsi responsable de la mort de nombreux prisonniers ainsi que des graves séquelles que nombre d'entre nous auront àsupporter toute leur vie.
Mais je ne crois pas qu'ils se soient jamais fait l'ombre d'un reproche, car les prisonniers politiques sont considérés comme des êtres inférieurs dont la survie n'a pas d'importance. Parfois, cependant, nous avons l'impression qu'on ne nous supprime pas parce qu'on a encore besoin de nous, ne serait-ce que pour confirmer les aveux extorqués à d'autres prisonniers, afin les rendre plus vraisemblables.

[ Musulmans ]

La plupart des détenus occupant les cellules voisines sont guinéens et musulmans. Ils font leurs prières cinq fois par jour, l'un d'eux faisant office de muezzin. Il appelle ses compagnons à la prière en entonnant d'une voix monotone : “Allahu Akbar — Allah est grand”, tout comme le font les imams du haut des quatre tours des mosquées. Les prisonniers s'agenouillent alors sur leur “tapis de prières” qui est ici un simple morceau de tissu ou de carton. Puis ils s'inclinent trois ou quatre fois en direction de La Mecque. Certains font leurs prières en dix minutes, d'autres se recueillent pendant une heure.
Lorsque le Président, se rend dans l'une des grandes mosquées du pays, les croyants attendent qu'il soit entré avant de pénétrer à leur tour dans l'édifice. Personne n'a le droit de' commencer à prier tant qu'il n'est pas là, même s'il est en retard de plusieurs heures. Le Président est d'ailleurs presque toujours en retard. Lors du festival de danse folklorique, qui a lieu tous les ans avant la saison des pluies, et à l'issue duquel est primé le meilleur groupe de danseurs et de musiciens du pays, le “Chef suprême de la Révolution” arrive tous les soirs en retard, si bien que les manifestations se terminent rarement avant trois heures du matin.
L'une des particularités de la religion musulmane est le jeûne du Ramadan. Dans le calendrier musulman, un mois s'étend entre deux nouvelles lunes. Le Ramadan est le neuvième mois de cette année lunaire. Pendant cette période, aucun prisonnier musulman, même parmi les plus maigres, ne mange quoi que ce soit entre le lever et le coucher du soleil. Aucun d'eux ne boit non plus une goutte d'eau, malgré la chaleur torride, et les plus zélés n'avalent même pas leur salive, ce qui n'a rien d'agréable pour leurs compagnons non musulmans : les dévots crachent en effet dans leur seau hygiénique, si bien qu'une odeur nauséabonde se répand à chaque fois dans la pièce. Certains musulmans passent presque toutes leurs journées en prières. S'ils ont de l'eau à disposition, ils se lavent avant de prier, sinon ils font leur toilette rituelle avec du sable ou font méme semblant de se laver. Ils utilisent pour prier une sorte de chapelet fait de 99 petites perles et de trois grosses perles. Certains s'enorgueillissent de “faire” plus de 13 000 perles par jour. Il est vrai que chaque prière ne contient que trois ou quatre mots de louanges à Allah.
La nouvelle lune qui met fin au Ramadan est un jour de fête. Mais on se garde bien en Guinée de fixer ce jour à un vendredi à. cause de la croyance qui veut que dans ce cas le Président devra démissionner au cours de la même année. Ce jour de fê;te est marqué par un repas copieux, et les prisonniers musulmans ont alors droit à une petite ration de riz supplémentaire.
Certains prisonniers sont déjà allés en pèlerinage à La Mecque. Mais c'est un voyage que les classes pauvres ne peuvent pas se payer, bien que certaines personnes fassent des économies pendant des années. Comme je sais que tout musulman croyant souhaite profondément faire un tel pèlerinage, j'ai offert une fois un billet d'avion pour La Mecque à Amadou, mon fidèle serviteur. Ce voyage lui a valu le titre de “Elhadj”, ce qui confère un grand prestige. Un jour, alors qu'on me transporte pour aller me laver, nous passons devant la cellule de Monseigneur Tchidimbo, dont la porte est ouverte. J'aperçois un gros livre rouge avec des lettres dorées. C'est sûrement sa Bible, et d'ailleurs la seule du Camp. Mais est-ce qu'il y voit encore suffisamment pour lire ?

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