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Début janvier 1974, je reçois un paquet d'Allemagne. Il ne contient cependant que des produits trop gras pour moi, que je préfère ne pas manger afin d'éviter que mon état n'empire. J'en fais cadeau à Georges qui s'en réjouit et me dit que, pour lui, c'est comme un Noël. Nous ne fumons ni l'un ni l'autre, et Georges arrive à trouver quelqu'un qui veuille bien nous échanger les cigarettes contre du sucre. Le soleil brûle chaque jour davantage et la chaleur devient de plus en plus insupportable. A midi, nous sommes déjà trempés de sueur, et nous savons qu'il va faire encore plus chaud l'après-midi. Aussi, pour essayer de transpirer un peu moins, nous décidons de garder notre riz et notre eau de midi jusqu'au soir. Nous ne mangeons donc que le soir les deux portions de la journée. Nous éprouvons un véritable soulagement lorsque le soleil se couche ; malgré tout, la cellule a emmagasiné tellement de chaleur qu'il nous faut attendre des heures avant de pouvoir constater un léger rafraichissement. De plus, le petit espace de 40 cm qui sépare nos deux lits fait que chacun doit supporter l'odeur de transpiration de l'autre, en plus de la sienne, et le manque d'hygiène auquel nous sommes contraints rend ces odeurs corporelles encore plus désagréables. Parfois, Georges passe des heures à plat ventre derrière la porte, écoutant les gardiens qui bavardent dans leur langue en face de notre cellule. S'il apprend du nouveau, il me le dit en français. Nous sommes ainsi au courant de l'arrivée de nouveaux prisonniers. Quand nos douleurs nous laissent un peu de répit et que nous nous sentons à peu près bien, nous jouons aux dames. Les Africains adorent ce jeu et il arrive souvent que les gardiens viennent chercher un prisonnier pour jouer avec eux. Si le prisonnier joue bien et gagne la partie, il a des chances d'être sollicité d'autres fois. Ces parties de dames ont l'avantage de permettre au prisonnier en question de respirer un peu d'air frais et de voir ce qui se passe dehors. Mais si c'est le gardien qui gagne, le détenu sait qu'on ne viendra plus le chercher.
Un jour, nous apprenons qu'un prisonnier de l'autre partie du Camp est gravement malade et qu'il doit être transféré chez nous. Georges, qui comprend tout ce que disent les gardiens, me dit que ce malade est, en fait, déjà mort et que son transfert n'a pour but que de cacher la vérité. Nous réalisons une fois de plus que le Camp de Boiro est un véritable cimetière et que ses occupants sont des cadavres ambulants.
La chaleur est tellement pénible à supporter dans cette cellule que Georges écrit lettre sur lettre au chef du Camp. Il explique dans quel état je me trouve et se plaint des conditions inhumaines dans lesquelles nous végétons. Il dit que la chaleur porte notre sang à ébullition et demande, en notre nom, qu'on nous transfère dans une cellule plus grande. Ses nombreuses lettres finissent par être couronnées de succès et, début février, nous quittons cette fournaise pour aller à la cellule 14 que je connais déjà.
La cellule a hébergé trois Africains qui ont couvert les murs de prières musulmanes en caractères arabes faits de papier argenté. La porte est recouverte d'un portrait de Sékou Touré, de 15 cm sur 20, provenant sans doute d'un illustré de propagande.
Ma première réaction est de vouloir l'arracher pour ne pas avoir à supporter la vue de cet homme, mais Georges m'arrête :
—Tu n'es pas fou ? Tu veux encore t'attirer de nouvelles sanctions ? Tu ne sais pas qui a collé cette affiche.
Nous nous “installons” dans notre cellule et on nous amène peu après un nouveau compagnon. C'est Robert Ploquin, un Français de 70 ans. Robert se met en colère en voyant le riz qu'on nous sert et s'adresse au portrait de Sékou Touré, en lui mettant l'assiette sous le nez :
— Regarde ce que tu donnes à des innocents ! Je t'assure que nous renoncerions bien volontiers à ton hospitalité !
Notre nouveau compagnon est encore vigoureux pour son age et adore bricoler. Il avait auparavant un magasin de clés et était habitué à ouvrir les coffres-forts dont les propriétaires avaient oublié la combinaison. Il est tellement habile qu'il arrive à fabriquer des aiguilles à coudre avec des os et des arètes de poisson. Puis il me fait un sac à pain qu'il coud à l'aide de fils de notre couverture. Ce sac à pain est pour moi un cadeau très précieux dans lequel je conserve mes provisions à. l'abri des insectes. Les gardiens qui ferment nos cellules à clé apprécient les talents de Robert qui réussit à ouvrir les cadenas dont ils ont perdu les clés. Cette aide lui vaut quelques petites faveurs.
La cellule 14 est située de telle façon que la température y est plus supportable que dans la cellule 31. La vie y est donc un peu moins pénible, mais je me rends compte que mes forces diminuent de jour en jour. Je m'imagine les hommes libres et j'en veux au destin d'être aussi injuste avec moi. Je ressens de la haine pour chacun des membres de la Commission et pour leurs aides. Je serre les poings de rage sous ma couverture et grince des dents quand je pense qu'on me vole les meilleures années de ma vie, sans que j'aie fait quoi que ce soit de reprochable. Je sais que je conserverai toute ma vie des traces de cet internement, même si j'ai la chance de recouvrer la liberté. Il ne m'est pas difficile de constater — et je le lis souvent sur le visage de mes compagnons — que ma résistance est de plus en plus faible. Je suis dans un état tel que j'ai perdu tout espoir de m'en sortir, et la compassion et les consolations de mes compagnons, qui ne cessent de m'encourager, me sont d'un grand secours. Georges m'exhorte à garder confiance :
— Ton coeur bat encore, tu es en vie. Ne perds pas courage, même si tu es incapable de marcher. Nous ne sommes pas beaucoup plus gâtés que toi. Personne ne t'abandonne. Nous faisons tout ce que nous pouvons pour t'aider. On ne va sûrement pas tarder à tous nous relacher et nous te porterons vers la liberté. Les médecins te guériront sûrement et nous pourrons alors rattraper le temps perdu.
Il lui est plus facile qu'à moi de prononcer de telles paroles car il est en bien meilleur état que moi. Mais il a aussi les pieds brûlants et souffre d'une maladie d'estomac qui a débuté avant son arrestation. Parfois, il se tord de douleur. Robert me console comme un père quand je gis sur mon lit, à demi inconscient, et que j'envie ceux qui sont déjà arrivés au bout de leurs souffrances. Il me dit :
— N'oublie pas que nous voulons sortir d'ici pour pouvoir au moins mourir en liberté.
Il mourra d'ailleurs quatre mois après sa libération. Comment peut-on condamner à mort un homme qui est déjà mort ? Mes compagnons me racontent que Kaman Diaby a été condamné à mort après son décès, en sa qualité de colonel et chef d'état-major du pays. La même sentence a été prononcée contre Keita Fodeba, ancien ministre de la Défense, et contre Barry Diawadou, également ministre. C'est au cours de ce même procès spectaculaire, présidé par Sékou Touré lui-même, en simple uniforme de la milice populaire sans aucun grade, que Hermann Seibold — qui avait déjà été assassiné — a été condamné aux travaux forcés à perpétuité.
La Guinée compte à présent moins de dix médecins guinéens. L'un des prisonniers s'est entretenu avec le capitaine Abou Soumah qui avait réussi à prendre la fuite après l'attaque des Portugais et des Guinéens vivant en exil. Soumah avait pu voir par la fente de la porte qu'on emportait les cadavres des ministres et avait entendu le colonel Kaman Diaby dire :
— Laissez-moi, je suis encore capable de marcher seul.
Cette nuit-là,on avait tué tous les officiers emprisonnés, qui n'avaient pas encore succombé à la faim ou à la soif. A quoi servit donc ce jugement d'après coup ?
Sékou Touré avait épargné jusque-là tous ceux qui s'étaient rendus “coupables de haute trahison”…
Il avait même laissé Madame Soumah, 1 femme du capitaine et Française d'origine, rentrer dans son pays. Mais au moment où elle montait dans l'avion, il lui fit arracher brutalement sa fillette de trois ans. Le président a écrit un poème ayant pour titre “Adieu, les traîtres” dont il fait diffuser régulièrement le refrain sur Radio-Conakry.
Les nombreux changements de cellule qui ont lieu à Boiro font que nous finissons par connaitre un grand nombre de détenus, avec lesquels nous avons habité plus ou moins longtemps. Nous nous racontons tout ce que nous savons et la “chronique” du Camp se transmet ainsi de bouche à oreille. D'anciens gardiens tombés en disgrace et partageant désormais notre détention y ajoutent des précisions. Ces gardiens doivent subir autant de tortures que les détenus politiques, car on leur reproche d'avoir aidé des prisonniers. Mais ces arrestations sont aussi le résultat des nombreuses rivalités entre les différentes sections de l'armée dans les rangs de laquelle sont recrutés les gardiens.
Le hasard joue également un grand role dans les les arrestations. Il y a ainsi l'exemple d'une ville de Guinée dont la population fut appelée à payer ses impots en nature, la monnaie guinéenne ayant perdu une grande partie de sa valeur. Le montant des impots fut fixé d'après le nombre des membres d'une famille, enfants compris. Les familles nombreuses ne furent pas en mesure de remplir les exigences, alors on ferma les écoles et les hopitaux, et la mort par pendaison punit la plupart des “coupables”. N'arrivant pas à trouver le nombre exact de personnes qu'on leur avait ordonné d'arrêter, les soldats prirent au hasard un innocent en train de vendre sa marchandise dans un coin du marché. On fit venir les écoliers pour les faire danser devant les pendus et on les encouragea à jeter des pierres sur les cadavres. Certains des condamnés à mort furent même brûlés vifs.
[Un] grand dignitaire musulman de Conakry fut également exécuté, ce que Sékou Touré reconnut officiellement. En effet, lorsque le Pape Paul VI lui demanda de gracier Monseigneur Raymond Marie Tchidimbo, l'assurant que le Vatican était prêt à nommer deux nouveaux évèques guinéens si l'archevèque était libéré, Sékou Touré —qui est musulman—répondit par ces mots :
— Nous sommes profondément croyants et en même temps convaincus qu'aimer et servir Dieu, c'est aimer et servir honnêtement et constamment le peuple et l'homme, l'amour de l'homme étant incompatible avec le mépris du peuple et la trahison nationale. Notre peuple a condamné non seulement Tchidimbo mais aussi le premier Imam de Conakry à la peine suprême.” (Livre Blanc du Gouvernement Guinéen).
Quand un gardien s'approche, tout le monde se tait. Les détenus qui reçoivent de nombreux paquets font des cadeaux aux gardiens pour qu'ils les laissent bavarder avec les autres. Nous ne pouvons rien donner, nous ne voulons d'ailleurs rien donner. Nous nous estimons heureux quand on ne nous chicane pas.
Un jour, on me raconte l'histoire de Dramé. C'est un détenu qui a été déclaré mort un peu trop vite. Il se réveille juste au moment où on allait le mettre dans la fosse commune. On le ramène au Camp, ce qui est très étonnant. C'est lui qui nous explique d'où vient l'odeur de cadavre qui arrive parfois au Camp.
Un soldat qu'on vient d'amener à Boiro crie sans arrêt pendant trois jours. Il est accusé d'avoir tué deux de ses camarades d'un coup de pistolet, au cours d'une bagarre. Il est absolument persuadé qu'on va le mettre à mort, sans jugement. C'est la réputation qu'a le Camp des “politiques”.
Les Guinéens qui rentrent dans leur pays après un exil au Sénégal ne sont pas non plus à envier. On les expulse du Sénégal parce qu'ils parlent en termes flatteurs de leur pays d'origine qui a réussi à se délivrer du joug colonial, mais lorsqu'ils arrivent en Guinée, on les prend pour des espions et on les enferme…
Même Michel Emile, le bourreau de Kindia, haï par de nombreux détenus, met longtemps à mourir.
En Guinée aussi, la Révolution dévore ses propres enfants. Mais aucun d'entre nous ne peut s'expliquer pourquoi Ismael Touré veut le faire mourir deux fois, comme il l'a dit. Est-ce que Michel Emile se serait montré plus cruel que lui ?
Michel Emile est particulièrement déçu de voir qu'aucun citoyen américain n'a été arrêté. Sékou Touré aurait-il peur de la flotte américaine ? Ou bien pense-t-il aux produits alimentaires de plusieurs millions de dollars devant être livrés par les Etats-Unis ? Espère-t-il que ceux-ci vont exploiter les gisements guinéens d'uranium et de pétrole ?
L'industrie américaine de l'aluminium a besoin des réserves de bauxite de la Guinée, qui représentent les deux tiers des réserves mondiales connues. Il en est de même de l'Union Soviétique, qui se fait payer en bauxite l'aide qu'elle accorde à la Guinée. L'industrie ouest-allemande de l'aluminium participe aussi à l'exploitation de ces gisements. Sékou Touré, qui veut sans doute éviter de dépendre complètement de l'Union Soviétique, essaie de maintenir un certain équilibre entre ces pays. Les firmes américaines ont investi plus de 150 millions de dollars dans l'exploitation des gisements de bauxite et versent plus de 12 millions de dollars par an à la Guinée, soit les deux tiers de ses rentrées en devises. Toutefois, ce pays — qui possède tant de richesses minières — compte parmi les 25 pays les plus pauvres de la planète.
L'espèrance de vie y est très basse.
Jean-Paul Alata m'a raconté l'interrogatoire tragique du ministre Diallo Alpha Taran, cet homme incorruptible au train de vie modeste. Il a été accusé d'avoir travaillé comme agent de la République Fédérale, ce à quoi il a répondu : — “Pourquoi aurais-je fait cela ? A quoi cela servira-t-il au Parti de me supprimer ? Dites-moi quels sont les avantages que le Parti tirera de ma disparition et j'accepterai tout. Si l'épuration nous supprime tous, les cadres bourgeois en seront indirectement renforcés. Il n'a pas perdu son sang-froid quand on l'a conduit à la chambre de torture, persuadé qu'il était que ses propres compatriotes n'emploieraient pas de méthodes aussi barbares. La torture, cela n'existe que chez les fascistes, tout le monde le sait. Un parti socialiste n'emploiera jamais de telles méthodes… Taran est de constitution fragile et la douleur l'a fait capituler au bout de quelques minutes. Il nous dira plus tard : — Je ne crois pas avoir eu peur de la mort, mais je n'ai vraiment pas pu supporter la douleur. Et le fait d'être nu devant les gardiens et de me faire traiter comme un chien, non vraiment, cela a été trop pour moi. Cet homme honnête était absolument accablé : on l'obligeait à reconnaître qu'il avait été un agent de l'impérialisme. Une telle auto-accusation pouvait-elle vraiement servir la Révolution ? Ses tortionnaires lui ont alors démontré que tout ce qui permet de maintenir “l'unité” d'un mouvement en sert la cause. On raconte que Taran a pleuré de honte en signant sa déposition. Lui, dont l'entourage n'avait jamais mis l'intégrité en cause, a dû admettre que des services secrets étrangers lui avaient versé des milliers de dollars sur le compte d'une banque suisse.
Note
1. Erreur. Il s'agissait en rélité de la femme de Théodore Soumah, banquier. On peut la version de Marie, la victime. Elle m'enseigna la biologie au Collège Court de Conakry en 1964. [T.S. Bah]
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