![]()
J'ai souvent l'occasion de parler avec mes compagnons de cellule guinéens du “socialisme africain” de Sékou Touré qui fait son apparition sur la scène internationale au moment où la diplomatie française subit des revers en Indochine et s'embourbe dans la guerre d'Algérie. Le Général de Gaulle essaie en 1958 de mettre sur pied une sorte de Commonwealth appelée “Communauté Française”. Sékou Touré, alors Secrétaire Général du PDG, le plus grand parti de la Guinée française, arrive à éliminer les autres formations politiques, aidé en cela par son éloquence exceptionnelle. Les étudiants, les professeurs, les syndicats et une fraction du PDG exercent des pressions sur Sékou Touré pour qu'il refuse cette “Communauté Française”. La Guinée est le seul pays africain à opter pour l'indépendance immédiate. La réaction du chef d'Etat français ne se fait pas attendre : il rappelle en France les quelque 4000 1 techniciens, médecins, fonctionnaires et conseillers militaires. Les fonctionnaires vont même jusqu'à arracher les téléphones de leurs bureaux. Les cargos chargés de riz sont détournés de leur route et toutes les réserves monétaires sont rapatriées en France.
Sékou Touré, pourtant si sûr de lui d'habitude, est choqué par cette façon de faire. Seuls quelques communistes français restent sur place et essaient d'exercer de l'influence dans les 8000 villages du pays. Le combat du Président Sékou Touré pour obtenir l'indépendance l'entoure d'une auréole de gloire qui lui vaut l'aide de plusieurs pays — n'appartenant d'ailleurs pas uniquement au bloc des pays de l'Est —, ce qui lui permet de subsister. Mais, peu à peu, les fonctionnaires européens sont remplacés par des Africains qui, une fois en place, s'avèrent inexpérimentés et pas du tout à la hauteur de la tâche, les Européens ne les ayant pas formés ni mis au courant des opérations. Certains travailleurs regrettent leurs anciens chefs. Le régime cruel instauré par leurs compatriotes va même jusqu'à leur faire oublier les abus du régime colonial :
Les fonctionnaires actuels veillent avant tout àavoir des avantages personnels et nombreux sont ceux qui dilapident en peu de temps le capital qu'ils ont à gérer et ne peuvent même plus payer leurs employés.
De nombreuses firmes placées sous direction guinéenne font faillite. Aujourd'hui, l'intervention de l'Etat se retrouve dans presque tous les secteurs et beaucoup d'entreprises travaillent à perte. Leurs dirigeants sont incapables de faire des prévisions et des plans. Le manque de spécialistes se fait cruellement ressentir. L'industrie locale est totalement tributaire des importations, que ce soient pièces détachées ou matières premières. Au manque de devises s'ajoute, en plus, l'incapacité des responsables de passer les commandes à temps et pour les quantités requises.
Cette incapacité de la Guinée a été particulièrement notoire au cours de la première année qui a suivi son indépendance ainsi que la suspension de toute aide française. On peut citer en exemple la commande de plumes et porte-plumes passée par un responsable chargé de lutter contre l'analphabétisme. Ces fournitures scolaires arrivées en grande quantité ont été condamnées à rouiller dans le port de Conakry, le manque d'instituteurs rendant leur emploi impossible. La lutte contre l'analphabétisme ne se fait que très lentement.
On peut également citer une livraison de moissonneuses-batteuses, alors que la Guinée ne produit pas de céréales, ou de trayeuses électriques alors que le climat tropical ne permet pas aux vaches de produire plus d'un litre de lait par jour environ. Par contre, le pays manque de techniciens, d'ateliers et de pièces de rechange pour réparer voitures, camions et tracteurs. Quelques rares projets tiennent cependant compte des besoins du pays c'est ainsi que la Guinée fait construire par la Chine le barrage de Kinkon dont elle avait absolument besoin. Aujourd'hui encore, l'Etat manque de spécialistes et les quelques membres du Parti possédant une certaine qualification obtiennent rapidement de hauts postes. Leur fidélité au régime socialiste, à laquelle ils ont été contraints, trouve ainsi sa “récompense” : plus de la moitié des fonctionnaires ont été victimes des mesures “d'épuration”.
L'économie guinéenne doit également faire face au manque de devises. Le franc guinéen, appelé aujourd'hui “Sily” (éléphant), n'est pas convertible et fait l'objet d'un trafic intense : on peut le changer contre des devises au marché noir, mais à un cours dix fois plus élevé que le cours officiel. Même les proches parents de Sékou Touré se livrent à ce trafic. Tous ceux qui sont “fidèles au Parti” obtiennent leurs denrées alimentaires par l'intermédiaire des bureaux politiques ou “comités” à des prix agréés par l'Etat, mais en quantité tout à fait insuffisante. L'inscription au comité donne le droit d'acheter du savon, de l'huile, du riz et autres denrées, alimentaires dans des magasins d'Etat. A Conakry, la capitale, plusieurs grands magasins sont censés officiellement avoir tous ces produits. En fait, la plupart des rayons sont vides. Un jour, j'ai mèine eu la visite d'un haut fonctionnaire qui me demandait si je pouvais lui céder une bouteille d'huile. Ceci n'est qu'un exemple entre mille de la misère dans laquelle se trouve le peuple.
Dans ces magasins d'Etat, on peut acheter des lunettes importées de Chine. Les Africains se retrouvent devant un tas de lunettes et doivent chercher eux-mêmes celles qui, à leur avis, leur permettront de mieux y voir. Seuls les gens aisés peuvent aller consulter un ophtalmologue qui leur donnera une ordonnance permettant d'acheter une paire de lunettes à l'étranger. Le seul magasin d'optique de Conakry se trouve dans une pharmacie d'Etat. Il est tenu par un Européen capable d'effectuer de simples réparations, mais qui est presque toujours dans l'impossibilité de faire venir de nouveaux verres en raison du manque de devises.
Les pharmacies, toutes nationalisées, ont également des problèmes. Beaucoup de médicaments sont achetés pour être passés en contrebande dans les pays voisins, où ils sont échangés contre des monnaies fortes. La nature des médicaments disponibles change constamment car ceux-ci viennent de tous les pays possibles et imaginables, soit dans le cadre de l'aide au développement, soit comme avoir en devises.
Les médecins ont du mal à faire un choix étant donné la variété des médicaments qui, par ailleurs, ne sont pour la plupart disponibles qu'en quantité limitée ; ainsi, il n'est pas rare qu'il soit impossible de se procurer les médicaments prescrits.
Les fonds d'aide au développement accordés, au début, par la Chine à Sékou Touré n'ont pas seulement servi à acheter des bicyclettes chinoises et autres produits tout à fait inadaptés aux exigences du climat tropical. On les a également utilisés pour construire des villas de luxe et même pour acheter des Mercédès et des voitures de luxe françaises, ce qui a provoqué des difficultés diplomatiques.
Il n'est donc pas étonnant que l'étranger ait peu à peu cessé d'envoyer son aide. Pour détourner l'attention de l'opinion publique de son incapacité à résoudre les problèmes de la Guinée, Sékou Touré ordonne régulièrement des vagues d'arrestation destinées à “épurer” le Parti. Ces manoeuvres de diversion sanglantes ont jusqu'à présent réussi à le sauver. Mais jusqu'à quand cela va-t-il durer ?
Momo et Bah ne sont pas non plus en mesure de me répondre. Cependant, l'exode des intellectuels et de bien d'autres Guinéens est assez éloquent.
Note
1. Lire à ce sujet Ameillon, Rivière, … [T.S. Bah].
[ Home | Victimes | Perpétrateurs | Témoignages | Aveux | Bibliographie | Recherche | Feedback ]
Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial © 1997-2009 Afriq Access & Tierno S. Bah