![]()
Le surlendemain soir, on vient me chercher pour me ramener devant la Commission et on me déclare que les employés chargés de fouiller ma maison y ont trouvé un pistolet. On me demande si je reconnais qu'un pistolet se trouvait également en ma possession, ce que je fais en ajoutant qu'il s'agit sans doute de mon pistolet à pétards. Il n'a pas d'orifice à l'avant et on ne peut l'utiliser que comme pistolet d'alarme. Je me le suis acheté il y a quelque temps déjà pour me protéger contre d'éventuels intrus, lorsque je suis seul chez moi sans le personnel habituel. Cette explication provoque l'hilarité de ces messieurs, et pour souligner leur triomphe ils m'annoncent maintenant que les employés ont également trouvé un silencieux qui s'adapte à ce pistolet.
Le dispositif qu'ils baptisent silencieux est un accessoire que j'avais acheté en Allemagne en même temps que des balles traçantes. J'avais acheté tout cela avec l'idée que ce pistolet équipé du silencieux et des balles traçantes pourrait peut-être me rendre service si je m'égarais en chassant à l'intérieur du pays. Mais je m'étais rendu compte plus tard que ce pistolet n'était pas commode et s'avérait être une charge supplémentaire à tout chasseur réduit au minimum les bagages qu'il emporte pour ses marches dans la jungle africaine à cause de la fatigue que cause le climat tropical. Lorsque j'ai donné ces explications, on me fait entendre une version qui doit donner à la Commission le droit de me considérer comme un individu aux visées très dangereuses et de me traiter en conséquence.
— Vous aviez l'intention de tuer le Président avec cette arme.
Ils ne veulent pas en démordre : pour eux, ce dispositif est un silencieux qui fait de mon arme un instrument d'extermination idéal : petit, maniable et silencieux, toutes conditions nécessaires à un attentat politique.
J'essaie de les convaincre de leur erreur et leur propose, pour s'en assurer, de me tirer dessus avec cette arme à deux mètres de distance. Je réponds moi-même des conséquences de ce coup. Mais ils ne montrent pas la moindre envie de vérifier mes dires de façon aussi radicale.
Ils interrompent brusquement l'interrogatoire et donnent l'ordre de me traîner de nouveau dans la chambre de torture. Pendant presque toute la nuit — entrecoupée de pauses — on m'envoie dans le corps des décharges de courant électrique.
Pendant chaque pause j'essaie de me répéter “Tiens le coup” et “N'abandonne pas”. Mais chaque fois que l'on branche de nouveau l'appareil, j'éprouve des douleurs atroces, c'est comme un feu qui se fraye un chemin peu à peu et devant lequel il n'y a aucune échappatoire. On a finalement dû me raccompagner dans ma cellule à l'aube sans que je m'en aperçoive.
Pendant toute la journée, la peur et l'inquiétude ne me quittent pas. “Combien de temps vais-je pouvoir résister à ce martyre ?”
Le soir tombe, et les gardiens viennent me chercher dans ma cellule pour me conduire devant la Commission. Cette fois-ci, l'un des ministres me présente une lettre en me disant :
— Voici une lettre de Son Excellence le Président de la Guinée, Ahmed Sékou Touré. Le Président veut vous parler. Attendez.
Deux gardiens m'emmènent dans une autre pièce. Là, on me fait attendre assez longtemps, puis trois hommes entrent et me disent :
— Nous allons maintenant téléphoner au Président, ainsi vous aurez la possibilité d'avouer vos méfaits au Président lui-même.
Ils veulent me tendre la lettre du Président, mais je ne peux pas la prendre car mes avant-bras et mes doigts sont ankylosés par suite des tortures nocturnes. Dès qu'ils ont le Président au bout du fil, l'un d'eux me met l'écouteur à l'oreille et j'entends :
— Alô, Monsieur Marx.
Je reconnais aussitôt la voix du Président et réponds :
— Bonsoir Excellence.
Le Président me dit à peu près ceci :
— Monsieur Marx, ne vous inquiétez pas. Je vous ai fait parvenir une lettre écrite à la main. L'avez-vous reçue ?
Je dis oui, et il continue :
— Ne craignez rien. Répondez la vérité à toutes les questions que je vous pose dans cette lettre, et il ne vous arrivera rien. Comment allez-vous ?
Alors, je lui dis qu'on m'a torturé à plusieurs reprises pour m'obliger à avouer quelque chose qui ne correspond absolument pas à la réalité. Je l'assure que je répondrai à sa lettre de façon conforme à la vérité.
Puis le Président me rassure encore :
— Ne vous en faites pas. Tout va s'arranger pour le mieux.
Ce soir-là, je n'ai pas besoin d'aller dans la chambre de torture. Je m'en suis donc tiré convenablement.
Une fois dans la jeep qui me ramène au Camp, je regarde autour de moi et découvre soudain par terre le reste d'une orange déjà sucée. La faim et le besoin de prendre quelque chose de rafraîchissant se font sentir, et je concentre toute mon attention sur le moyen de me le procurer. Ce n'est pas si simple que cela car mes mains sont encore ankylosées, et j'ai quelques difficultés à réaliser mon projet. Enfin j'y arrive, et je cache ce reste d'orange dans ma poche. Puis je regarde autour de moi et m'aperçois que le gardien m'a vu faire. Cependant, il ne dit rien. Ce n'est que lorsque nous sommes descendus de la jeep qu'il crie au gardien de service quelque chose dans sa langue. Aussitôt ce dernier m'emmène, il me tâte tout le corps et sort le morceau d'orange que j'ai eu tant de peine à acquérir. Je n'ai droit à aucune réprimande, le gardien se contente de la satisfaction que lui procure le fait que je ne puisse profiter de ce reste d'orange qu'il écrase sur le sol.
Un peu plus tard, un gardien m'apporte la lettre. Je reconnais l'écriture du Président et en particulier sa signature que je connais bien en raison de mon activité à la brasserie. Il s'agit donc bien d'une lettre du Président lui-même, qui est en même temps Chef du Gouvernement et Secrétaire Général du parti unique PDG, et qui en conséquence a tous les pouvoirs. Cette lettre contient les questions suivantes :
Que savez-vous sur l'attentat perpétré contre moi, dans ma voiture, à cent mètres de votre brasserie ?
Dans quelle mesure votre ami, l'archevèque Raymond Marie Tchidimbo, a-t-il participé à l'attentat ?
L'industriel William Gemayel, propriétaire des usines de matières plastiques, de peintures et de constructions métalliques, a-t-il participé à cet attentat ?La lettre se termine par les mots suivants :
Ne craignez rien. Je vous garantis de traiter votre déposition avec la plus grande discrétion.
Signé : Ahmed Sékou Touré.A peine ai-je fini de lire cette lettre qu'un secrétaire arrive pour écrire ma réponse. Je le renvoie en lui disant qu'il faut d'abord que je réfléchisse avant que mes déclarations soient mises sur papier. Il s'en va donc. Je n'ai pas besoin de réfléchir longtemps pour pouvoir répondre aux questions que l'on me pose, mais je veux gagner du temps pour échapper, cette nuit au moins, aux cruautés de la chambre de torture. Et j'y réussis. Le secrétaire revient bien trois fois au cours de la nuit pour savoir si je suis prêt à dicter ma réponse, mais je demande à chaque fois qu'on m'accorde le temps de la réflexion, et en effet on me l'accorde.
Le jour suivant se lève, et je ressens le fait d'avoir échappé cette nuit à la chambre de torture comme un cadeau. Lorsque le secrétaire réapparaît dans ma cellule, je lui dicte la déclaration suivante :
Je ne me trouvais pas en Guinée au moment de l'attentat, mais en Allemagne où je passais mes vacances. C'est là que j'ai lu, dans le journal, sous la rubrique “Faits divers” qu'un attentat avait été perpétré contre le Président guinéen. Le journal rapportait ceci :
Radio Conakry a annoncé que l'auteur de l'attentat voulait tuer le Président avec un couteau. Après l'échec de cette tentative, il s'est fait lyncher sur place par le peuple.J'ajoute encore qu'il n'est pas difficile de vérifier, dans mon passeport, la date de mon séjour en Allemagne.
Je n'ai jamais eu de conversations politiques avec Son Eminence Raymond Marie Tchidimbo, archevêque de Conakry, et n'ai jamais parlé de cet attentat avec lui, malgré les relations amicales que nous entretenons. Je connais très bien l'archevêque par suite des nombreuses visites et invitations mutuelles, et je suis le seul Européen à faire partie du cercle de ses confidents.
Je connais Monsieur Gemayel, mais je n'ai eu aucun contact personnel avec lui. Nos rapports sont des rapports d'affaires uniquement. Je lui ai commandé la construction d'un hangar pour la brasserie. Nos conversations ont uniquement eu pour objet de discuter le prix de ses offres.
Pour terminer, j'assure le Président que toutes mes réponses à ses questions sont absolument conformes à la vérité.C'est avec des sentiments mitigés que je vois les événements de la journée se succéder : petit déjeuner, distribution d'eau, riz de midi, distribution d'eau, riz du soir.
J'attends avec crainte les prochains événements. J'ai répondu sincèrement aux questions du Président qui, je ne l'oublie pas, est titulaire du Prix Lénine de la Paix. Est-ce qu'on va enfin me laisser en paix ? Est-ce qu'on va enfin me croire, en tant qu'être humain ?[ Tortures à la Présidence ]
Le soir tombe. Mon pressentiment se confirme. J'entends la jeep, j'entends citer le numéro de ma cellule, peu après je me retrouve devant la Commission.
L'air mécontent qui se lit sur le visage des personnes présentes ne me laisse aucun doute sur l'accueil que mes réponses à la lettre du Président ont reçu. Ismael Touré prend la parole :
— Le Président est très mécontent de l'insuffisance de vos réponses. Si vous ne voulez pas fouiller un peu dans votre mémoire pour compléter vos indications, notre Commission n'aura plus le choix ; nous serons obligés de vous envoyer au Palais du Président. Mais là, vous découvrirez de tout autres méthodes de torture.
Ses collègues : Seydou Keita, Mamadi Keita, Mouctar Diallo, Fodé Bérété, Louceny Condé et Guy Guichard acquiescent. Et je me rappelle que, une fois, pendant que les soldats me maintenaient couché sur le sol, le Général 1 Seydou Keita m'avait cassé toute une rangée de dents, de sorte que cela m'avait fait une coupure à la langue et que j'avais constamment craché du sang.
La sortie de Guinée, tout comme l'entrée dans ce pays, est toujours source de nombreuses f ormalités. C'est ainsi qu'avant chaque départ je devais me procurer une attestation du percepteur prouvant que la brasserie avait payé tous ses impots. Il me fallait également un papier du tribunal confirmant qu'aucune procédure pénale n'était engagée contre moi. Je devais aussi obtenir de plusieurs autres autorités administratives l'autorisation de sortie du territoire. Toutes ces formalités duraient souvent trois jours. Et ce n'est qu'après avoir reçu cette attestation que je pouvais chaque fois faire ma demande de visa au service d'immigration. Suivant le montant de l'inévitable “pot-de-vin”, l'établissement du visa était alors une question d'heures ou de semaines.
Pour mon dernier visa, cela avait demandé plus de trois semaines. Toutes ces formalités font que l'on peut contrôler dans cinq administrations différentes quand j'ai demandé un visa et quand j'ai quitté le pays. En outre, les autorités de police de l'aéroport inscrivent sur le passeport la date d'entrée ainsi que la date de sortie du territoire.
Tous les efforts que je fais pour convaincre ces messieurs que, sur ce point, mes déclarations sont irréfutables, ne me mènent à rien. Ils n'ont qu'un but, celui de prouver que j'ai participé à l'attentat contre le Président. Et ils ne se donnent pas la peine de vérifier les indications qui pourraient prouver mon innocence.
Plus tard, lorsque je suis à nouveau dans ma cellule, je repasse en mémoire mes différentes comparutions devant la Commission, et je réalise peu à peu que je n'ai jamais assisté à une audience. Si j'avais été davantage au courant dans ce domaine, j'aurais dû insister pour avoir un avocat, ou au moins un interprète qui m'aurait aidé à comprendre correctement les accusations dont j'étais l'objet et à y répondre comme il faut sans courir le risque que des difficultés de langue provoquent des malentendus. Les questions de la Commission sont, pour la plupart, formulées de telle façon que toutes mes réponses peuvent être interprétées de façon négative pour moi. Avec le recul du temps, je me rends compte que si j'avais demandé un avocat, on ne me l'aurait pas accordé. Douze ans auparavant déjà, Sékou Touré avait supprimé le poste d'avocat pour les délits politiques, et ce pour la raison suivante : « C'est un formalisme juridique qui est non seulement superflu, mais encore incompatible avec les réalités sociales d'une jeune nation africaine. »Note
1. Seydou Keita ne portait pas le grade de général. C'était un civil pur et non pas un militaire. Il s'agit peut-être d'une confusion avec Lansana Diané, médecin-vétérinaire promu général en 1960, et qui dirigea — politiquement — le contigent militaire guinéen durant la crise congolaise qui se solda par l'assassinat du Premier ministre Patrice Lumumba le 18 janvier 1961. Le Président Sékou Touré ne faisait déjà pas confiance aux officiers de la jeune armée, y compris le Commandant Siradiou Barry, chef militaire des troupes guinéennes de maintien de la paix au Congo. [Tierno S. Bah][ Home | Victimes | Perpétrateurs | Témoignages | Aveux | Bibliographie | Recherche | Feedback ]
Contact :info@campboiro.org
webGuinée, Camp Boiro Memorial © 1997-2009 Afriq Access & Tierno S. Bah