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Un mois plus tard, deux gardiens surgissent dans notre cellule et ordonnent à Marcel de rassembler ses affaires. Nous avons à peine le temps de nous dire au revoir et de nous encourager à tenir le coup. Je réussis tout de même à voir que l'on conduit Marcel dans une cellule située presque en face de la mienne. Deux captifs viennent chercher son lit. Puis on referme la porte.
Me revoilà seul. Je n'ai plus l'habitude de ne pas avoir d'interlocuteur et il me faut un certain temps pour m'habituer à cette vie solitaire. Pour “tuer” le temps, je recommence mes “randonnées” dans la cellule. Je suis condamné à ne rien faire.
Les heures passent avec une lenteur désespérante et je suis constamment à la recherche d'une occupation qui me fasse paraitre le temps plus court. Il faut que je fasse attention à ne pas m'endormir car cela est interdit pendant la journée, et je risque une punition de deux jours sans nourriture et sans eau. Dans les cellules abritant plusieurs prisonniers, tous les compagnons de cellule risquent la même sanction que celui qui somnole, aussi certains d'entre eux veillent-ils à empêcher les autres de s'assoupir afin de ne pas risquer eux-mêmes la cellule pénitentiaire. Nos gardiens ont ainsi des surveillants supplémentaires dans les cellules.
Les heures de sommeil officielles vont de 10h du soir à 6h du matin. Mais le soir, il fait encore tellement chaud dans nos cellules et l'air y est si étouffant que nous ne nous endormons pas avant minuit, la fraîcheur de la nuit ne nous apportant qu'à ce moment-là le sommeil tant désiré. Je me félicite tous les jours de mon transfert dans cette cellule n° 28. La “grande” fenêtre à barreaux laisse entrer beaucoup de lumière et d'air frais, ce qui m'a tant manqué depuis le début de ma captivité.
A cette époque également, j'ai l'occasion de lire deux livres de poche que d'autres prisonniers ont reçus de chez eux. Ce sont des romans français faciles à lire, et je les lis trois fois. Je donne en échange, à leur propriétaire, des cigarettes ou bien des allumettes, ou encore quelques morceaux de sucre.
Même les prisonniers enfermés dans un cachot obscur lisent ces romans. Pour cela, l'un d'eux se couche contre la fente de la porte et raconte ensuite ce qu'il a lu à ceux de ses compagnons qui n'y voient plus suffisamment par suite du séjour prolongé dans l'obscurité ou des privations de nourriture. Le narrateur se fait également “payer”, ce qui lui permet d'augmenter par exemple sa provision de cigarettes. C'est ainsi que les romans et nouvelles font le tour de la prison et nous procurent un peu de diversion.
Je passe également de nombreuses heures à plat ventre devant la porte à observer par la fente ce qui se passe dans la cour de la prison. Ou bien j'observe les mouches ; j'admire leur adresse, l'élégance de leurs mouvements et la façon dont elles peuvent interrompre leur vol à tout instant pour atterrir. Elles feraient palir d'envie les pilotes d'acrobatie aérienne ! Ce sont de véritables virtuoses dans les airs. J'ai suffisamment de temps pour observer ce qu'elles savent faire et admirer leurs tours d'adresse lorsqu'elles jouent ensemble.
Depuis que je suis dans cette cellule n° 28, j'ai l'occasion d'observer pas mal de choses lorsqu'on ouvre ma porte et qu'on la laisse ouverte un moment, je m'assieds dans l'embrasure et aspire l'air frais à grandes bouffées. J'ai parfois même la chance de découvrir quelque chose qui me procure un peu d'occupation. Mon regard est une fois attiré par une toile d'araignée. Je vois sa propriétaire, grosse comme une pièce de 5 francs, dont la couleur bleu acier brille au soleil. Elle est en train de tisser une nouvelle toile. J'admire cette oeuvre d'art : l'araignée suit son instinct, tout en s'en tenant à des lignes géométriques précises. Lorsque la toile est terminée, elle se retire et guette sa proie. Elle n'a pas besoin d'attendre longtemps une mouche se prend dans la toile. L'insecte se débat un moment, mais l'araignée ne bouge pas. Ce n'est qu'après que la victime ait fait plusieurs essais désespérés pour se libérer que l'araignée sort de sa cachette et fonce sur elle. Puis elle se retire. Son repas est assuré, et elle ne montre aucun empressement à le prendre.
Je réalise, à la vue de cette scène, que je suis moi-même prisonnier d'une toile de mensonges. Les tentatives que j'ai faites pour me justifier et me délivrer des calomnies de mes accusateurs ont échoué aussi misérablement que les efforts désespérés de la mouche pour se libérer. Je suis encore en vie, mais je ne sais pas ce que l'avenir me réserve. Combien de temps devrai-je encore vivre dans cette incertitude ?
Toutes les scènes que je contemple aux abords de la cellule me remplissent d'admiration pour la nature.
La technique moderne qui règne dans les pays industrialisés nous a fait oublier nos liens avec la nature. Les peuples des pays en voie de développement, eux, les ont conservés. Ils vivent avec la nature et non contre elle, et ils sentent souvent venir le danger avec le même “instinct” que les animaux. Ces êtres grandissent dans la nature et se transmettent leur façon de vivre de génération en génération. Ils sont plus aptes à maîtriser les dangers de la jungle que nous, Européens, qui venons de pays au niveau technique très élevé mais sommes impuissants face aux lois de la nature les plus élémentaires. Au cours de mes chasses dans la forêt guinéenne, les tribus indigènes m'ont souvent appris des vérités élémentaires. J'admire ces êtres et leur façon de vivre. Ils vont à la chasse avec des fusils qu'ils ont fabriqués eux-mêmes et qui se chargent par le canon, avec des arcs et des flèches ou encore avec des lances. Ils guettent parfois leurs proies des journées entières, et ce au péril de leur vie : soit qu'ils risquent d'être eux-mêmes touchés par un coup de fusil ou par une flèche, soit qu'ils soient mordus par un serpent ou piqués par un scorpion. Leur façon de vivre les a endurcis, mais cela ne les empêche pas d'éprouver un intense respect envers la nature et les êtres qui la peuplent. C'est cet endurcissement qui leur permet également de supporter de nombreuses tortures avant d'accepter de faire de fausses déclarations. J'ai l'impression de me retrouver au temps des cannibales, et je sais que le cannibalisme — qui caractérise les combats inhumains de certaines tribus entre elles — n'a pas, encore complètement disparu.
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