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Memorial Camp Boiro


Adolf Marx
Maudits soient ceux qui nous oublient

Derscheider Verlag. 1976. 286 pages

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[ Tension et expulsions ]

La Guinée possède de nombreux avions de combat de type Mirage, mais seuls trois d'entre eux sont en état de décoller ; les autres sont des attrapes. Cependant, aucun avion n'interviendra pour repousser les assaillants qui réussissent à libérer plus de 25 prisonniers africains et portugais de la prison de Boiro.
A Conakry, l'atmosphère est aussi lourde qu'avant un orage. Les diplomates gardent le silence ou essaient de calmer les Européens, leur conseillant de ne pas s'affoler et de ne pas partir précipitamment. A ce moment-là, je suis persuadé que l'on vient de découvrir un nouveau complot contre le Président et qu'il réagit à nouveau avec fermeté afin que l'on ne puisse jamais le montrer du doigt en disant : « C'est l'ancien Président de la Guinée ».
Les prisons guinéennes se sont remplies régulièrement de prisonniers politiques et même des membres du gouvernement ont été exécutés.
J'ai beaucoup trop peu le sens de la politique pour réfléchir sur ce qu'affirment mes amis les complots ne seraient, d'après eux, qu'un prétexte du régime pour se maintenir au pouvoir et il faut des boucs émissaires pour camoufler le népotisme du Président, qui est aussi Directeur de toutes les entreprises d'Etat.
Un de mes amis déclare « Les Français ont commis une grave erreur. Ils ont donné beaucoup d'argent à Sékou Touré, mais ils ont oublié de lui donner un titre à la fin de ses six années d'école primaire. Son complexe vis-à-vis des intellectuels rend ce dictateur peureux et ses réactions inattendues ».
Dès maintenant le couvre-feu est décrété de 22h à 6h du matin. En ville sont érigées des barricades où la milice, l'armée, la police et la gendarmerie montent la garde 24h sur 24, arrêtant les véhicules, contrôlant les papiers, ouvrant les coffres et fouillant les voitures. Les personnes qui se trouvent encore dans la rue après 22h sont conduites au poste et ne sont souvent relachées que le jour suivant. Il faut cependant préciser que l'on est poli avec les Européens et qu'on leur offre du café et un morceau de pain frais.
La situation se normalise au bout de quelques jours. Nous pouvons reprendre le travail comme à l'accoutumée. Chacun vaque à ses occupations comme s'il ne s'était rien passé.
Cependant, une certaine tension règne dans les milieux informés, et cette tension nous gagne lentement, d'autant plus qu'Hermann Seibold, spécialiste allemand de l'aide au développement et membre de l'oeuvre chrétienne des villages de jeunesse, est emprisonné à Boiro l'avant-veille de Noël. Sa qualité d'ami du Président ne lui confère aucune immunité. Un avion de ligne régulier de la SABENA nous apporte néanmoins à temps les produits de Noël et nous passons cette fête en famille, à l'allemande, selon la coutume en usage chez les Blancs vivant en Afrique.
La matinée du 28 décembre 1970 est marquée par l'arrestation de quelques ressortissants allemands. On leur enjoint de quitter le pays par le prochain avion et de n'emporter que peu de bagages. Cela pose quelques problèmes car les femmes sont prises au dépourvu et la plupart des enfants sont en classe lorsqu'on va chercher leurs pères à leur lieu de travail. Les trente coopérants allemands n'ont que quelques heures pour faire leurs bagages, l'avion régulier décollant de Conakry vers 22 heures.
Entre-temps, on apprend que le Dr. Lanckes, Ambassadeur d'Allemagne, a reçu l'ordre de quitter le pays. A peu près au même moment, on annonce l'ouverture d'une ambassade de la République Démocratique Allemande. Tout cela renforce évidemment l'atmosphère de départ et chacun se croit obligé de mettre ses biens en sécurité.
En fin d'après-midi, tous les Allemands sont à l'aéroport et attendent le départ de l'avion. Je suis étonné de constater que l'on ne m'a pas demandé de quitter le pays. Je ne peux pas et je ne veux pas partir car, quelques jours auparavant, j'ai publié dans le seul journal guinéen édité Horoya (Liberté) la date de la réunion du Conseil d'Administration, fixée au 29 décembre 1970 à 10 heures du matin. A cette occasion, j'attends la venue de plusieurs membres de la direction générale de notre consortium de Paris et de Dakar, qui doivent arriver par le vol d'Air Afrique. Dans la soirée, je me rends en voiture à l'aéroport afin de les accueillir, et veux profiter de l'occasion pour faire mes adieux à l'Ambassadeur d'Allemagne, Dr. Lanckes, et sa famille ainsi qu'à d'autres ressortissants allemands. Ce n'est que peu avant mon arrivée que je m'aperçois que l'aéroport est cerné par l'armée et que les voies d'accès sont bloquées par plusieurs barrages de milice. Les forces de l'ordre barrent la route et déclarent que l'accès de l'aéroport est interdit à toute personne étrangère au service.
Je connais les forces de l'ordre, et j'ai toujours eu libre accès à l'aéroport de Conakry, de même qu'à la piste, mais ce soir les agents de police font montre d'une étrange réserve. Ils expliquent pour leur décharge qu'ils doivent strictement respecter les ordres reçus et ne faire aucune exception.
Je ne rencontre que Messieurs Leewalter et Feigt, tous deux membres de l'Ambassade Allemande. Ces derniers m'annoncent que la Guinée procède à l'expulsion de tous les ressortissants allemands, y compris les Allemandes mariées à un Guinéen ou à un ressortissant d'un autre pays. J'aperçois à travers une vitre les nombreux Allemands qui attendent le départ de leur avion.
Ils me font des signes, les mains croisées au-dessus de la tête. Plus tard, je repenserai souvent à cette minute.
Je réponds aux au-revoirs de ces hommes et de ces femmes avec lesquels j'ai passé des années à Conakry, sans me douter que ce geste prendra plus tard dans mon souvenir l'aspect amer d'un dernier adieu.

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