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Un après-midi — cela fait presque trois mois que je suis ici — deux gardiens viennent me chercher. On me donne un pantalon qui est presque à ma taille et une nouvelle veste. L'un des gardiens me peigne et on me conduit ensuite devant un capitaine. Deux sous-officiers sont debout près de lui. On me dit :
— Vous allez compara&icir;ctre devant Monsieur Bonivera, l'Ambassadeur Italien, et devant le ministre Ismael Touré. Nous vous recommandons de vous exprimer correctement et de ne prononcer aucune parole ambigüe. Si vous dites quoi que ce soit de préjudiciable, vous devrez en supporter toutes les conséquences.
Le capitaine dit encore à l'un des sous-officiers :
— Je crois qu'il se souvient encore de la chambre de torture et qu'il nous comprend bien.
Les sous-officiers m'accompagnent dans la pièce que je connais déjà et où ont lieu les interrogatoires. Quatre membres de la Commission, Ismael Touré et l'Ambassadeur Italien sont assis à la longue table. La visite de l'Ambassadeur me vaut d'avoir droit cette fois à une vraie chaise au lieu du tabouret des accusés. On me présente à l'Ambassadeur. Ce dernier m'explique que l'Ambassade d'Italie représente maintenant les intérêts de la République Fédérale, et j'en conclus que la Guinée a rompu complètement les relations diplomatiques avec la République Fédérale. Le diplomate me recommande d'avoir de la patience et m'assure :
— Nous ferons tout ce qui sera en notre pouvoir.
Ismael Touré remarque :
— Des hommes comme Marx méritent la potence et rien d'autre.
Puis le ministre entame un flot d'accusations et de menaces contre moi, mais comme il parle assez bas et vite, je ne le comprends pas. Mes réactions physiques sont plus lentes en raison des jours, des semaines et des mois passés dans la cellule obscure. La malnutrition et le découragement psychique ont laissé leurs traces, si bien que je ne suis pas capable de me défendre comme il le faudrait.
L'Ambassadeur Bonivera essaie de prendre la parole et dit que ces accusations ne peuvent me concerner, étant donné que je ne suis pas un politicien. Le gouvernement guinéen ferait mieux de transmettre ces accusations au Ministre Allemand de la Défense et non à un homme qui, bien qu'ayant la nationalité allemande, n'a jamais exercé aucune activité politique. Je demande à l'Ambassadeur :
— Combien de temps dois-je encore attendre ma mise en liberté ?
Il essaie de me remonter le moral et me dit :
— Patience, Monsieur Marx. La Commission m'a dit qu'un médecin est à votre disposition au Camp et qu'il dispose de suffisamment de médicaments.
Mais je le corrige :
— Je ne connais qu'un aide-infirmier qui soigne jusqu'à dix hommes avec la même seringue et la même aiguille et qui panse mes blessures de façon à peine suffisante.
Je lui montre alors les cicatrices toutes fraîches résultant des tortures. A mon grand étonnement, il détourne aussitôt la tête. Pour des raisons diplomatiques, il ne veut pas étre informé officiellement de mes tortures en présence des Guinéens. Dès qu'il me regarde à nouveau, je m'applique à bien ouvrir la bouche en parlant pour qu'il voit que j'ai également perdu plusieurs dents. Puis il me demande si j'avais les cheveux aussi longs et une telle barbe lorsqu'on m'a arrété. Je lui réponds :
— Il n'y a pas de ciseaux au Camp et je ne suis pas un esclave à qui on rase le crâne.
Cela a pour conséquence qu'Ismael Touré donne à voix haute l'ordre d'aller porter une paire de ciseaux au Camp. L'Ambassadeur me dit encore :
— J'ai parlé avec le Président Sékou Touré. Il vous permet, Monsieur Marx, d'écrire une lettre par mois. Il ne peut s'agir bien entendu que de nouvelles tout à fait personnelles destinées à votre famille.
Je devrai donner la lettre au chef du Camp qui sera chargé de la faire suivre. Ces mots me font comprendre que je ferais mieux de compter en mois et non en jours le temps qui me reste à passer en prison.
Il ressort de cet entretien avec l'Ambassadeur que Mario Zandomenighi, le maître-brasseur italien qui travaillait dans ma brasserie, et le Français Arcens sont rentrés dans leur pays. Cela me laisse supposer que la brasserie a été nationalisée.
J'espère cependant que Technibra, ma firme — dont le siège se trouve à Paris — (Nom actuel Fusion des Sociétés Brasseries et Glacières Internationales et Sogepal, 33, avenue de Wagram, 75017 Paris) fera tout son possible pour obtenir ma libération… Heureusement que je ne sais pas encore que cette firme m'a déjà rayé de ses listes. La rumeur publique lui apprend que la peine de mort a été demandée pour moi et Technibra en “oublie” aussitôt de virer sur mon compte mon dernier traitement, puisque j'ai été arrêté trois jours avant la fin du mois. Les responsables pensent sans doute que ce n'est plus la peine d'essayer d'obtenir la mise en liberté d'un condamné à mort…
L'Ambassadeur me demande si j'ai encore une requête. J'en profite pour me plaindre de la nourriture qui est insuffisante et manque de variété. Je l'informe ensuite que je ne peux me doucher que toutes les quatre à six semaines et qu'il y a des rats et des souris dans ma cellule. L'Ambassadeur me comprend, mais il ne veut pas rendre ses démarches pour ma libération plus difficiles, c'est pourquoi il ne veut — et il ne peut sans doute pas non plus— prendre position sur ce problème. Il me quitte en me disant de ne pas perdre courage. Il me conseille encore d'attendre patiemment jusqu'à ce qu'il obtienne ma libération.
Je quitte la pièce, escorté de trois gardiens, un de chaque côté et un derrière. Je constate avec étonnement qu'ils ne sont armés que de pistolets. Mon coeur bat à tout rompre lorsque je vois dehors la Fiat de l'Ambassadeur Italien, avec sur le devant l'étendard italien. Un combat se livre en moi si je m'échappais et sautais dans cette voiture ? Je suppose que la voiture d'un ambassadeur est considérée territoire étranger, tout comme l'ambassade.
Mais le courage me manque. L'espace de quelques fractions de secondes, plusieurs questions surgissent dans ma tête “La voiture est-elle fermée à clé ? Est-ce que les gardiens m'en sortiront de force ? Est-ce qu'ils se serviront de leurs armes ? La crainte de quelque échec dans cette fuite non préparée l'emporte, et sans avoir pris ce risque, je me laisse reconduire à ma misère par ces trois hommes.
De retour dans ma cellule, je m'assieds sur le lit et me mets à réfléchir. Je ne cesse de peser le pour et le contre de la fuite que j'aurais dû tenter et peut-être eu des chances de réussir. Finalement, je me calme à la pensée que mes trois surveillants — sans tenir compte des usages diplomatiques — auraient sûrement tout tenté pour me récupérer, et que je n'aurais pratiquement eu aucune chance de leur échapper. Un incident me revient à l'esprit :
Après l'attaque portugaise de l'automne 1970, la milice guinéenne a perquisitionné de nombreux appartements, y compris le mien et toutes les pièces de la brasserie. On pensait que des mercenaires portugais et des Guinéens exilés s'y cachaient, ou qu'on y avait stocké des armes et des munitions. Bien que cela paraisse incroyable, les hommes de la milice ont également perquisitionné l'Ambassade d'Allemagne, sans tenir compte de l'immunité diplomatique que confère l'exterritorialité aux bâtiments de l'Ambassade. A ma connaissance, l'Ambassadeur Allemand n'avait soulevé aucune objection. Je suppose qu'il avait voulu éviter toutes difficultés ou même prouver que l'Ambassade ne renfermait rien que l'on doive cacher aux autorités guinéennes.
Tout à coup, la porte s'ouvre et un planton récupère quelques brochures relatant la vie et les convictions politiques du Président Sékou Touré. Ces brochures sont mises à la disposition des prisonniers politiques. L'ennui nous pousse à les lire, mais elles n'ont pas l'effet escompté, qui est de modifier nos convictions politiques en faveur du Président Sékou Touré. Ces brochures contiennent des diatribes contre le capitalisme, l'impérialisme, le fascisme, ainsi que des discours incendiaires et des mises en garde contre le néo-colonialisme. Tous les articles sont remplis de haine contre les anciens colonisateurs blancs, et cette haine concerne à présent l'aide économique qui est présentée comme perpétrant une pratique de l'époque coloniale.
Il est regrettable que cette jeune république, qui fait des efforts pour développer le progrès et préparer un avenir meilleur, ne puisse s'empêcher d'entretenir dans la population de vieux préjugés au lieu de dénoncer les cas isolés de relations commerciales injustes. Je profite de l'occasion pour demander au planton de m'apporter du papier et un stylo à bille, mais il se contente de sourire. Je comprends alors que la permission d'écrire des lettres, qui m'a été transmise par l'Ambassadeur Italien, n'était qu'un mensonge destiné à convaincre le diplomate que je jouis de conditions de détention très humaines.
Il me faudra attendre près de deux ans pour que cette promesse soit tenue et que je puisse écrire deux lettres. Et de ces deux lettres, une seule arrivera à destination chez moi, à Aix-la-Chapelle. Je repense pendant des heures, des jours et des semaines à cet entretien avec l'Ambassadeur Italien… Je sais aujourd'hui que j'ai commis une grave erreur je n'ai pas dit clairement à l'Ambassadeur que je suis innocent et que mes aveux sont la conséquence de la faim et des tortures que j'ai dû endurer. Il est vrai que je me trouvais dans une situation de conflit psychique lorsque j'ai vu l'Ambassadeur : j'étais sous le choc de la menace de torture qu'on m'avait faite si je disais quelque chose, et je n'étais absolument pas préparé à cet entretien. C'est exactement comme lorsqu'on va chez le médecin ce n'est que quand on a quitté son cabinet qu'on se rappelle tout ce qu'on voulait lui dire. J'ai manqué une occasion de faciliter les efforts du diplomate en faveur de ma mise en liberté en omettant de faire des déclarations précises et sans équivoque. Ces déclarations courageuses ne m'auraient sans doute pas valu de mesures de répression plus sévères que celles dont je serai l'objet après l'entrevue avec l'Ambassadeur.
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